Matt – 3

Matt tournait en rond sur le sol recouvert de tuiles du petit vestibule de service du Centre avec impatience. Il avait la sensation de n’avoir jamais été aussi nerveux de toute sa vie, alors qu’il attendait qu’Elijah vienne enfin le chercher pour l’emmener quelque part. Il ne savait pas ce que lui réservait le kinésithérapeute. Obstiné, Elijah avait refusé de le lui dire.

C’était la première fois depuis l’explosion qu’il sortirait en public. Il ignorait quelle serait la réaction des gens face à lui et à son fauteuil, car il ne pouvait pas se fier à celle du personnel du Centre qui était habitué à voir des handicaps de tous genres. Matt espérait juste qu’il arriverait à contenir son fichu caractère si quelqu’un osait faire une remarque déplacée ou se montrait désobligeant avec lui. Il ne savait pas où Elijah allait l’emmener, mais Matt lui était plus que reconnaissant de prendre sur son temps libre pour s’occuper de lui. Car en effet, aujourd’hui était un jour de congé pour Elijah. Matt se jura d’essayer de faire de son mieux pour tenir en laisse la colère et l’agressivité latentes qui le suivaient partout. Elijah ne les méritait pas.

Il fit rouler le fauteuil d’avant en arrière, cherchant à chasser cette nervosité qui montait inexorablement en lui. Lui, l’ancien soldat, qui s’était mesuré à plus d’un adversaire, dont certains qui en voulaient à sa vie, était maintenant mort de trouille à la simple idée de devoir affronter le monde hors de ce Centre, juste de l’autre côté de cette porte verte qu’il fixait d’un regard vide. Matt sursauta quand celle-ci s’ouvrit sur Elijah.

Bordel! L’homme était magnifique! Non pas qu’il n’était pas beau en temps normal, mais contrairement à d’habitude, Elijah avait apporté un soin particulier à ses vêtements. Disparue, l’éternelle tenue sportive. Il portait un jeans noir bien coupé et une chemise à fines rayures bleues et blanches qui épousait la forme de ses larges épaules et dont les pans avaient été laissés libres. Matt pouvait voir dans l’encolure qu’Elijah avait un t-shirt blanc dessous. À ses pieds, les baskets avaient été remplacées par une paire de chaussures de cuir. Hypnotisé, Matt était incapable de le quitter des yeux et pour une fois, il oublia toutes ses craintes concernant ses penchants envers les hommes. Pouvoir l’admirer, juste une fois, en cette occasion spéciale ne porterait pas à conséquence, songea-t-il. Ça ne voulait rien dire. Elijah était plus que son thérapeute, il était devenu son ami durant ces journées écoulées. Et il n’y avait pas de mal à regarder un ami qui s’était tout à coup mis sur son trente-et-un!

— Déjà prêt? S’exclama joyeusement Elijah d’une voix forte, faisant ainsi sursauter Matt pour une deuxième fois en moins d’une minute.

L’ancien militaire se secoua, tâchant tant bien que de mal de cacher le trouble qui l’avait envahi à la vue d’Elijah. L’homme n’était pas de ce bord-là, non pas que la question se posa, admonesta Matt, puisqu’il n’était pas intéressé lui non plus.

— Maintenant, je peux savoir où on va? Interrogea Matt tout en se doutant qu’Elijah ne lâcherait pas l’information si facilement.

— Je te dirai une fois sur place. Pas avant.

Le kinésithérapeute tient la porte ouverte, invitant d’un geste Matt à sortir dehors. Soupirant et n’ayant aucune raison valable de refuser de le suivre, l’ancien militaire prit son courage à deux mains, ou plutôt ses roues, puis se propulsa vers l’avant. Bien vite, il passa le seuil et se retrouva ébloui par la luminosité du soleil le temps qu’il s’y habitue. Les yeux plissés, il chercha du regard le véhicule d’Elijah, mais il ne put parvenir à deviner duquel il s’agissait parmi la multitude de voitures présentes sur le stationnement. Le kinésithérapeute le dépassa par la droite et se dirigea vers une Nissan rouge toute simple et plus de première jeunesse. Quelques taches de rouille parsemaient la carrosserie.

— Tu aurais besoin d’une nouvelle voiture, remarqua Matt, alors qu’Elijah lui déverrouillait la portière.

— Pourquoi? Sa carrosserie est peut-être un peu abîmée, toutefois son moteur est en parfait état. Tant qu’elle me conduit là où je veux aller sans tomber en panne, je ne lui en demande pas plus.

Matt reconnut qu’Elijah n’avait pas tort. Pourquoi aurait-il changé quelque chose qui fonctionnait très bien. Pour l’apparence? Son père ou sa mère n’auraient pas hésité une seconde, pas Elijah. L’homme se fichait comme d’une guigne des apparences. Il ne craignait pas de se montrer en public avec un handicapé dans son genre, c’était tout dire.

Elijah lui ouvrit la portière, mais il laissa Matt se débrouiller seul pour embarquer dans la voiture. Le jeune homme lui en fut reconnaissant. Pendant qu’il plaçait ses jambes plus confortablement, le kinésithérapeute plia le fauteuil et il alla le ranger dans le coffre.

Il s’étonnait tous les jours de constater jusqu’à quel point Elijah arrivait à le comprendre. À comprendre ce besoin maladif qu’il avait de vouloir faire les choses par lui-même. Bien souvent, il ne s’y prenait pas de la bonne façon et il se mettait alors en mauvaise posture. Toutefois, Elijah lui permettait de faire ses erreurs et n’était jamais condescendant avec lui quand ça lui arrivait. Le kinésithérapeute se contentait de lui dire la meilleure manière de procéder. Matt avait conscience d’être chiant et il avait piqué de nombreuses crises de colère, surtout au début. Celles-ci étaient encore très fréquentes, mais Matt se calmait aussi beaucoup plus vite, et ce, particulièrement si Elijah était dans les parages. Il en venait presque à penser quelques fois qu’Elijah lui avait peut-être jeté un sort, un de ces trucs vaudou.

Le kinésithérapeute s’installa sur le siège conducteur à ses côtés et démarra. Bien vite, ils sortirent du stationnement. Matt osa questionner de nouveau Elijah sur leur destination. Après tout, ce n’est pas comme s’il pouvait s’enfuir en courant.

— Alors? Je peux savoir maintenant?

Matt put voir qu’Elijah hésitait à le lui dire.

— Allez! Je promets de ne pas sauter de la voiture pour tenter de me sauver!

Elijah se tourna vers lui, un large sourire malicieux éclairant son visage. Alors là, Matt fut persuadé que l’endroit où on le conduisait ne lui plairait pas.

— Nous nous rendons chez mes parents, laissa échapper Elijah.

Matt eut presque l’impression qu’une bombe avait explosé dans l’habitacle de la Nissan. Pendant quelques secondes, il crut avoir les oreilles bourdonnantes, même sa vision lui sembla trouble, avant que toutes ses sensations par trop bizarres disparaissent aussi soudainement qu’elles étaient apparues. Bon sang, songea-t-il, rencontrer les parents d’Elijah. Il ne pouvait pas. Mais vraiment pas. Que penseraient ces gens de lui? Il n’était rien, juste un ancien soldat incapable de faire son métier. Sa propre famille refusait de le voir et le considérait comme un déchet tout juste bon pour la poubelle. Pourquoi ça serait différent avec eux?

— Je ne peux pas, balbutia Matt d’une voix blanche.

— Si, tu peux et tu le feras. On y va, je te présente tout le monde, on mange et on écoute le match de football. C’est les Giants contre les Bears. On va bien s’amuser.

Le teint de Matt se fit blafard lorsqu’il réalisa qu’il y aurait plusieurs personnes et pas seulement les parents. Elijah l’emmenait droit en enfer. Voilà ce qu’il lui faisait. Il n’était pas encore prêt pour ça. Il ne souhaitait pas apercevoir ces expressions de pitié qu’il ne manquerait pas de voir dans leurs yeux. Il ne voulait pas.

— Fais demi-tour, ordonna Matt, maintenant furieux qu’Elijah ait osé lui jouer un si mauvais tour.

Elijah n’avait pas le droit de lui imposer ce genre de chose. Allez au restaurant et affronter le regard de personnes dont il ignorait tout et qu’il ne rencontrerait jamais par la suite ne le dérangeait pas. Voir les parents d’Elijah, savoir qu’il entendrait parler d’eux plus tard ou qu’il risquait de les revoir n’importe quand s’ils leur prenaient l’envie de venir rendre une visite à leur fils sur son lieu de travail, il préférait ne même pas y penser. Il ne pourrait pas supporter qu’ils le voient comme ça; si diminué, si inapte à accomplir les plus petites choses du quotidien. Lui qui avait été si compétent dans plusieurs domaines, était devenu un bon à rien.

Quelque part dans son esprit, Matt se doutait bien que ses craintes étaient infondées. Il connaissait aujourd’hui assez bien Elijah pour savoir que son kinésithérapeute avait dû recevoir une éducation à l’opposée de la sienne. Matt avait eu l’occasion de l’observer avec attention à plusieurs reprises. Il ne l’avait jamais vu porter de préjugés sur quelqu’un, le kinésithérapeute se faisait toujours sa propre opinion sans a priori. Dans le cas de Matt, cette façon d’agir de la part d’Elijah lui avait été salutaire. Sans le kinésithérapeute, il n’aurait jamais pu faire autant de progrès en si peu de temps. Or, Elijah était le seul qui lui avait véritablement apporté l’aide dont il avait besoin et qui avait su comment le lui apporter, comment le pousser dans ses retranchements, l’obligeant à voir au-delà de ce qui lui était arrivé au Qatar. Elijah lui redonnait espoir en l’humanité. Néanmoins, il aurait dû lui demander son avis avant de le forcer à faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire.

Matt jura, pestant contre les gens qui ne se mêlaient pas de leur affaire. Il savait qu’il était inutile d’exiger d’Elijah qu’il le ramène au Centre. L’homme avait une putain de tête de mule lorsqu’il avait une idée dans le crâne. S’il avait décidé que Matt devait rencontrer sa famille, rien ne le détournerait de son but, peu importe ce qu’il pourrait lui dire.

Il respira profondément, tentant tant bien que de mal de se calmer. Ne voulant pas croiser les yeux d’Elijah pour y voir cette conviction sans faille qu’il affichait dans ces moments-là, Matt fixa le paysage urbain se déroulant par la vitre de la portière. Il essayait vraiment, mais vraiment de comprendre les motivations qui incitaient Elijah à agir ainsi avec lui. Il n’y parvenait pas. Jamais il n’avait rencontré de personne ressemblant de près ou de loin à cet homme-là. Personne qui arriva à pousser l’altruisme à ce point. Mais cette fois-ci, le kinésithérapeute était allé trop loin et Matt ne pouvait pas accepter cette intrusion invasive qu’Elijah venait de faire dans sa vie.

Le reste du trajet s’effectua dans le silence. Matt ruminait sa colère et ne pouvait pas pour l’instant pardonner à Elijah Bien vite, ils parvinrent dans un paisible quartier résidentiel de la banlieue et Elijah se stationna devant une petite maison blanche douillette. Observant celle-ci, Matt remarqua aussitôt la présence des jouets sur la pelouse. Dans l’allée recouverte de gravier, il y avait deux véhicules, dont un qui ne méritait pas cette appellation. C’était à se demander comment ce tas de rouille faisait pour ne pas s’effondrer sur place. Il savait maintenant d’où venait l’idéologie d’Elijah concernant les voitures.

— On est arrivé, dit Elijah, comme si le fait qu’ils se soient arrêtés n’était pas assez évident en soi.

Matt lui jeta un bref regard sombre.

— Écoute, poursuivit-il. Je suis désolé de ne pas t’avoir parlé de cette idée idiote qui m’a traversé l’esprit et qui m’a fait penser que tu apprécierais peut-être de sortir du Centre et de t’amuser le temps d’une journée. Et tu t’apercevras vite, lorsque tu connaîtras un peu mes parents, que pour eux les apparences ne comptent pas. Ils n’apportent d’importance qu’à ce que les gens ont dans le cœur.

L’ancien soldat soupira et se tourna vers Elijah, lui accordant enfin toute son attention. Matt ne doutait pas que les personnes qui avaient si fortement contribué à forger la personnalité d’Elijah étaient exceptionnelles et devaient aussi avoir un style de vie très éloigné de celui que menaient ses propres parents. Il le constatait juste à la vue de cette maison accueillante aux volets et à la porte peints d’un rouge vif, à cette profusion de fleurs multicolores qui ornaient les plates-bandes et qui poussaient librement de tous côtés, à tous ses jouets d’enfants qui traînaient, au panier de basket qui trônait au-dessus de la porte du garage. Des petites choses que lui-même n’avait jamais eues.

— Apporte-moi ce putain de fauteuil, finit-il par dire d’un ton las. Et puisqu’ils ne sont pour rien dans cette histoire et que cette idée à la con est de toi, je vais sortir mes bonnes manières. Mais ne t’attends pas à ce que j’affiche un air joyeux toute la journée.

Elijah lui adressa l’un de ses sourires qui le chamboulaient et lui faisaient perdre ses moyens. Oh, bon sang! Juste pour voir ce sourire il pourrait traverser les enfers d’un bord à l’autre sur ce fauteuil roulant qu’il détestait, pensa Matt. Elijah descendit à toute vitesse du véhicule, retira le fauteuil du coffre et, avant même que Matt ait retrouvé ses esprits, il ouvrait la portière passager, présentant le siège à l’ancien militaire. Sans réfléchir, Matt prit appui sur ses mains et se transféra de la voiture à la monstruosité sur roues. Il plaça ses jambes mutilées et se dirigea par automatisme vers la demeure, alors qu’Elijah verrouillait la Nissan.

Il entendit le pas vif de l’homme derrière lui et eut l’envie enfantine de faire la course avec lui. Il y renonça dès qu’il vit la porte rouge s’ouvrir sur une gamine trisomique aux yeux bridés brillants de bonheur. La petite se précipita en hurlant sur Elijah et lui sauta carrément dans les bras. Bouche bée, Matt observait la scène, paralysé sur place par la surprise.

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