DS – 3 / Comment je suis devenu pyromane

Ça faisait maintenant environ deux semaines que je survivais de peine et de misère dans cette forêt. Je m’étais habitué assez vite à ce corps et j’appréciais assez le changement de sexe. Un garçon était plus fort et solide, c’était génétique. Je ne sais pas si j’aurais pu survivre en tant que fille ici.

Comme je n’aimais pas le nom de Kazuhiro et que tout le monde dans son village le pensait mort, j’avais décidé de le changer. Je ne voulais pas être Kazuhiro. En même temps, je n’étais plus la Akira que j’étais avant. Donc, utiliser mon nom d’origine ne me semblait pas être une bonne idée.

Après quelques jours de réflexion, je m’étais arrêté sur Weed.

Mon âme s’était accroché à la vie au point de prendre possession du corps d’un autre. Enfin, techniquement, ce corps n’appartenait plus à Kazuhiro puisque son âme l’avait abandonné quand je m’en étais emparé… à partir de ce moment-là, c’était devenu le mien.

Weed… Les mauvaises herbes étaient tenaces et c’était difficile de les éliminer. Elles repoussaient sans cesse. Je ferais pareil.

Toutefois, la forêt ne me rendait pas la tâche facile. Bien que magnifique, elle était dangereuse. De nombreuses bêtes l’habitaient et elles n’étaient pas toutes herbivores. Jusqu’à présent, je m’étais protégé en évitant autant que possible tous types d’animaux. Le jour, je changeais de direction dès que je croisais des traces laissées sur le sol. La nuit, je dormais sur une branche large et haut perchée. J’y avais bâti un toit de fortune qui me protégeais de la pluie. Je songeais de plus en plus à me construire une cabane dans cet arbre. Les branches étaient solides et supporterait le poids supplémentaire sans peine. De plus, une petite rivière coulait pas très loin ce qui m’assurait une source d’eau potable.

Je me nourrissais de plantes et de fruits divers que je cueillais lors de mes déplacements. J’avais déterminé ce qui était comestible ou pas par essais et erreurs. Pour l’instant, rien de que j’avais mangé ne m’avait tué. J’imagine que je pouvais m’estimer heureux de m’en être tiré qu’avec des maux de ventre énorme, une langue engourdie et une paralysie temporaire…

Toutefois, je me rendais compte que mon régime composé de végétaux ne me suffisait pas. Mon corps d’enfant était en pleine croissance. J’avais besoin de quelque chose de plus consistant.

Je m’étais résolu à poser des pièges. Il me fallait de la viande. Le plus simple était de trouver une piste fraîche empruntée fréquemment et d’y creuser un trou recouvert de fines branches. Sitôt penser, sitôt exécuter. Dénicher une piste se révélait être un jeu d’enfant. Comme moi, les animaux avaient besoin d’eau alors je trouvai mon bonheur du côté de la rivière…

Toutefois, creuser le trou se révéla problématique. Je ne possédais pas de pelle ou rien qui n’y ressemblait. Je n’avais pas non plus les outils qui m’auraient permis d’en fabriquer une. Cela me pris deux jours pour dénicher un bout de bois assez solide et plat pouvant me servir…

Je pensai à y mettre un manche, mais oubliai vite l’idée. Je n’avais rien pour attacher les deux parties ensembles.

Je commençai donc ma tâche, motivé à terminer le plus vite possible, salivant à la pensée d’un barbecue. J’ignorais encore comment j’allais allumer un feu pour faire cuire ma viande, mais je me disais que je trouverais bien une fois rendu à cette étape. Ce n’est pas parce que je n’y étais pas arrivé jusqu’à présent que je pourrais pas le faire plus tard.

Barbecue… ça devait obsédant.

Au bout d’environ une heure de labeur et d’un trou à peine assez grand pour coincer un lapin, je soufflai, découragé. Sans pelle, il s’agissait d’un projet colossal. Dire que je m’étais imaginé attraper un daim ou une bête du genre… À ce rythme, j’y serais encore dans un an. Et puis, j’avais fait tellement de bruit pour creuser mon misérable trou que j’avais probablement fait fuir tout ce qui aurait pu tomber dedans.

Je me levai et me dirigeai vers la rivière. Après tout cet exercice, j’avais soif. Arrivé à la source d’eau, je lavai mes mains tachées de terre puis recueilli un peu du liquide froid dans le creux de mes paumes. Je bus tout en cherchant une solution.

Je fini par plonger la tête dans l’eau pour me rafraîchir avant de me remettre au travail. C’est qu’il faisait plutôt chaud aujourd’hui et le soleil tapait fort. Je repoussai mes cheveux mouillés vers l’arrière.

Ah… Cette température était parfaite pour un barbecue. Je voulais ma viande. Je n’avais que ça en tête. Je me retournai, prêt à poursuivre ma tâche, les yeux vides et perdu dans mes pensées. Je mis quelques temps à réaliser ce qui était devant moi.

Un de ses sabots avant frappait le sol et ça avait des crocs menaçants qui lui sortaient de la gueule. Ce truc ressemblait à un sanglier, sans vraiment en être un. C’était trop gros pour être un vulgaire sanglier. La couleur du pelage était verdâtre avec des rayures brunes. Dans les souvenirs de Kazuhiro, un nom me vient à l’esprit : carnigor.

Les carnigors sont des bêtes omnivores agressives très territoriales…

J’étais mort. Ce monstre allait me tuer d’un coup et me manger ensuite. Paniqué, je me figeai sur place, incapable de bouger. Ce n’était plus l’image d’un filet de viande à la broche qui me venait à l’esprit, mais celle d’un petit Weed à la broche.

Sans réfléchir, je portai mes mains devant moi en criant :

— Je ne veux pas finir en barbecue !

Une bombe explosa soudain, me propulsant à quelques mètres. Je me redressai rapidement, voyant une occasion de fuir le carnigor. La tête me tournait et ma vision était embrouillée. Je reculai aussi vite que je le pu et dans ma hâte, je trébuchai dans mon trou. Je réussi tant bien que de mal à m’en extirper avant de me faire attaquer par le carnigor.

Je levai le regard, cherchant le monstre. Je devais fuir et je tenais à aller dans la bonne direction. Je vis quelques flammes et une montagne de viande à demie carbonisée. La taille et les crocs noircis par la suie identifiait la masse brûlée comme étant le carnigor. L’odeur de chair carbonisée me frappa à ce moment-là.

Comment ça avait pu se produire?

Je rassemblai mes souvenirs. Il était impossible qu’une bombe aie explosé comme j’en avais eu impression de prime d’abord. La magie? Oui, la magie existait en ce monde, mais Kazuhiro n’avait jamais été capable d’utiliser cette capacité. Pourquoi pourrais-je le faire alors que je possédais son corps? Ça me semblait inconcevable. Toutefois, rien d’autre ne me vint en tête.

Peut-être que la magie n’était pas reliée au corps… peut-être était-ce relié à l’âme…

Tout ce dont j’étais certain c’est que je n’avais pas voulu finir dans l’estomac de ce monstre.

Je regardai mes mains. Je les avais tendu vers l’avant en criant.

La majorité des mages utilisaient des enchantements pour lancer des sorts. Je n’avais pas fait de chant, j’avais juste crier… Cela pouvait-il compter comme un chant? Pourtant, rien ne ressemblait à un chant dans ce que j’avais dit. Je me devais tout de même d’essayer. Être capable d’utiliser la magie me faciliterait grandement la vie.

— Je ne veux pas finir en barbecue.

Aucune réaction.

Donc les mots n’avait pas d’importance. La visualisation? La seule chose à mon esprit durant cet instant-là était image d’un Weed en train de cuire au dessus d’un feu, un carnigor à ses côtés attendant que le plat soit servi.

Je regardai le carnigor carbonisé. J’avais ma viande. Elle était même cuite… Une montagne de viande cuite… et pas de couteau pour la découper.

Je sorti un éclat de pierre coupant de ma poche. Je n’avais que ça. Mon outil ressemblait à ceux que j’avais vu dans un musée dans ma vie antérieure. Les fameux silex des hommes préhistoriques. Avec ça, je ne pouvais pas dépecer l’animal au complet, mais je pourrais au moins en prendre un bon morceau sans avoir à me nourrir directement sur la carcasse comme une bête sauvage.

En m’approchant, je me rendis compte que je n’aurais pas ma viande. C’était tellement brûlé… Noir charbon… et en grattant un peu, je vis que ce n’était pas qu’en surface. Et vraisemblablement j’étais le responsable de ce gâchis.

Du feu magique? Je levai une main, imaginant une flamme dansante au bout d’un de mes doigts.

— Feu, feu, feu, feu… répétai-je l’image en tête.

Soudain, je senti un mouvement. Comme un flux d’énergie qui traversa mon torse, remonta le long de mon bras pour finir à l’extrémité de mon index. Puis, il y eu du feu. Comme une mini explosion qui s’éteignit aussi vite qu’elle était survenue.

J’étais capable d’utiliser la magie, pensais-je avec un grand sourire heureux.

J’observai autour de moi et vis un carnage. À plusieurs endroits près du carnigor, il y avait des flammes mourantes. Mon sourire disparu. Tout avait brûlé sur plusieurs mètres. Sans le vouloir, j’étais devenu un magicien pyromane…

Et le comble, c’est que j’étais encore condamné à manger des fruits ce soir.

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