Matt – 5

Ils avaient discuté quelques minutes de plus avant d’aller rejoindre les autres dans le salon. Les Bears avaient gagné l’affrontement et Elijah, qui avait parié sur leur victoire, fut soulagé de la corvée de vaisselle. Alors que les membres de la famille commentaient le match, Matt remarqua la présence de plusieurs photographies accrochées un peu pêle-mêle sur le mur à sa gauche et il s’en approcha, curieux. Il tomba sur une image où figurait un Elijah en tenue du dimanche et avec un sourire où il lui manquait deux dents de devant. Matt le trouva tout mignon. Il fit rouler son fauteuil pour observer le cliché suivant qui le représentait, en plus âgé de quelques années, en compagnie de ses frères et sœurs. Ils avaient tous l’air si heureux d’être ensemble!

Il s’avança encore un peu, passant au prochain encadrement, et il demeura bouche bée à la vue d’Elijah, son Elijah, en train d’embrasser un autre type à pleine bouche. Les yeux écarquillés, le souffle court, il n’arrivait pas à quitter cette foutue photographie du regard. Bon sang! Mais qu’est-ce que c’était que ça? Qui était ce gars qui osait toucher sonson quoi d’ailleurs? Elijah était son kinésithérapeute et il était devenu son ami au fil des jours écoulés, mais ce n’était pas son mec. Matt ne s’était jamais mis avec un homme et malgré ses penchants, il n’était pas gay. Il le saurait s’il l’était, non? Il était juste victime de l’effet Elijah et des courbes rebondies de son postérieur irrésistible. C’était Elijah et personne d’autre. Ou alors, il était bisexuel. Ça expliquerait vraiment tout. Toutefois, Matt ne s’attarda pas plus sur son introspection identitaire, ce n’était pas important pour l’instant. Ce qui importait, c’était de savoir si le type de la photo était toujours dans la vie d’Elijah.

L’ancien soldat n’eut pas à poser la question. Rose surgit derrière lui pendant que les autres continuaient à énumérer tous les bons coups que les Bears avaient effectués durant le match, tout en se dirigeant à la cuisine pour finir de ranger.

— Elijah est avec Marc, souffla-t-elle pour lui seul. Ils avaient terminé l’université depuis quelques mois et ils étaient amoureux. Cette photographie a été prise environ deux semaines avant l’incendie qui a ravagé l’immeuble où ils vivaient. Elijah était venu nous rendre visite et Marc n’avait pas voulu l’accompagner parce qu’il était grippé. Le feu a démarré chez leur voisin immédiat. Marc est demeuré cinq jours dans le coma suite à des brûlures au troisième degré, puis il a été emporté par l’infection des plaies sans jamais reprendre conscience. Elijah t’apprécie beaucoup Matt… Ne le fais pas souffrir, il en a déjà assez bavé comme ça.

— Ce n’est pas mon intention, souffla-t-il tout bas en réponse. Mais je ne suis pas comme ça, vous savez.

— Ne te laisse pas aveugler par ce que l’on t’a enseigné, Matt. Je peux lire dans tes yeux que tu tiens autant à mon Elijah qu’il tient à toi. Ne gâche pas tes chances d’être heureux pour le qu’en-dira-t-on de gens qui ne t’aimeront jamais suffisamment pour t’accepter tel que tu es. On a qu’une vie à vivre, mon petit.

Matt n’eut pas le loisir de répliquer, il vit Elijah les rejoindre. Le kinésithérapeute encercla de ses bras les épaules de sa mère, avant de lui donner un baiser sur le haut de la tête.

— Tu n’embêtes pas Matt avec de vieilles histoires, n’est-ce pas?

— Pas du tout, mon chéri. Il se demandait juste qui était avec toi sur certaines de ces photographies. Je l’ai gentiment renseigné, c’est tout.

Elijah leva le regard en suivant le geste que Rose avait esquissé dans les airs, pointant quelque chose sur le mur. L’ancien soldat put voir le visage d’Elijah perdre de ses couleurs.

— Je ne me souvenais pas que tu avais cette photo ici, murmura-t-il d’une voix éteinte. Je n’ai pas vu ce cliché depuis des années…

— Marc faisait partie de la famille. Aimé. Jamais oublié. Mais la vie poursuit son chemin et toi aussi.

Elle se dégagea de l’étreinte de son fils et alla ramasser quelques bols vides sur la table de salon, puis elle disparut dans la cuisine. Matt observait attentivement Elijah. Il aurait souhaité pouvoir être seul avec lui, pouvoir discuter de ces choses qu’il ressentait, vérifier si Rose avait raison, savoir s’il y avait des sentiments autres qu’une simple amitié entre eux. Toutefois, il n’osait pas proposer à Elijah de sortir pour avoir des explications et des réponses à ses interrogations.

Plein de trucs traversaient l’esprit de Matt et la pensée qui revenait sans cesse en boucle tel un mantra était: “Elijah est gay”. À le voir, il n’aurait jamais pu s’en douter. L’homme était viril, musclé par le sport qu’il s’imposait. Le jean taille basse qu’il portait aujourd’hui moulait son postérieur ferme à la perfection et son t-shirt à l’effigie des Bears de Chicago épousait la forme de ses épaules. La chemise, qu’il avait retirée pendant le match, gisait sur le dossier d’une chaise. Une barbe de deux jours lui ombrait les joues et le menton. Ses pommettes étaient hautes et bien dessinées, son nez large et bien droit. Et sa bouche… sa bouche était un péché ambulant et pour la première fois de sa vie, Matt eut envie de savoir ce qu’il ressentirait s’il embrassait un autre homme, celui-là en particulier: Elijah.

Un soudain brouhaha le détourna de ses pensées. John était poursuivi par Victory pour une raison que Matt ignorait, mais les deux jeunes gens avaient l’air de s’amuser beaucoup. Il ne put s’empêcher de rire face aux facéties des gamins. Puis, sans en prendre réellement conscience, il échangea un regard complice avec Elijah. Quand les adolescents passèrent près d’eux, Matt avança abruptement son fauteuil, coupant ainsi le chemin à John. Elijah se saisit de son jeune frère au vol et le souleva sans effort apparent du sol.

— Traître! S’écria John en tentant de se défaire de l’étreinte d’ours dans laquelle le maintenait Elijah.

En spectateur, Matt s’amusait de la scène et ce fut encore plus drôle quand Victory se joignit à ses frères pour la bagarre de chatouilles. Néanmoins, devant cette image du bonheur fraternel, son humeur s’assombrit. Il se rappela qu’il n’était qu’un intrus ici, un invité. Il se remémora ses songes d’enfant, ses souhaits impossibles concernant une famille comme celle d’Elijah. Toute sa vie, il n’avait désiré qu’une chose de la part de ses parents: avoir une vraie famille comme les autres enfants qu’il côtoyait. Cela ne s’était jamais réalisé et tous les espoirs qu’il avait pu concevoir s’étaient effondrés les uns après les autres. Il se détourna, les laissant à leur jeu, et fit rouler son fauteuil jusqu’à la cuisine. Il pourrait peut-être être utile à quelque chose là-bas.

Matt ne vit donc pas le sourire d’Elijah se faner et son regard se troubler.

Quelques heures plus tard, ils étaient tous deux sur le chemin du retour au Centre, silencieux. L’ancien soldat était obnubilé par un flot de pensées tourbillonnantes qui lui donnaient le vertige. En ce moment, il aurait bien aimé avoir un bouton “off” pour arrêter, de façon temporaire du moins, son cerveau en ébullition. Tout ça l’épuisait. Qui était-il? Hétéro? Gay? Bi? Il ne savait plus.

Jetant une œillade rapide sur Elijah, Matt vit immédiatement les mains qui serraient avec plus de pression que nécessaire le volant, il nota les plis de contrariété autour de la bouche, les rides de fatigue qui cernaient ses magnifiques yeux foncés. Il ne savait pas ce qu’il avait fait pour provoquer ça chez Elijah et il ne le saurait jamais s’il n’osait pas l’interroger.

Il prit une profonde inspiration, rassembla tout son courage à deux mains et se lança:

— Est-ce que j’ai fait quelque chose pour que tu te fermes comme une huître? Si tu as des reproches à me faire, ne te gêne surtout pas! Je suis tout ouïe!

Elijah grogna sans prononcer un mot, fixant la rue avec obstination.

— D’habitude, c’est moi qui grogne et qui peste ou boude dans son coin. J’avoue que c’est rageant quand quelqu’un d’autre le fait. Mais bon sang! J’essaie de comprendre pourquoi t’es en rogne après moi! Aboya Matt en donnant un coup de poing, dont il retint légèrement la force, dans le tableau de bord. D’autant plus que je ne pense pas avoir fait un truc pour te mettre dans cet état. À moins qu’il se soit passé une chose dont je ne suis pas au courant.

— Y’a rien. D’accord!

— À te voir, je n’en suis pas si sûr que ça, rétorqua Matt d’un ton sec. Pourtant, je n’ai pas fait de conneries. Tu devrais être content!

Elijah poussa un deuxième grondement qui ne voulait pas dire grand-chose aux oreilles de l’ancien soldat. Il détestait ça, cette manière de ne pas répondre clairement. Matt se jura à lui-même de faire des efforts concrets pour ne plus agir ainsi avec les autres. C’était frustrant et rageant, songea-t-il, alors que les rôles étaient maintenant inversés. Il voulait revoir ce foutu sourire sur la figure d’Elijah avant de le quitter ce soir. Il ne pouvait pas le laisser rentrer chez lui comme ça, après que le kinésithérapeute l’aurait déposé au Centre. Il soupira, contrarié.

— Bordel! Pesta-t-il. Je ne comprends pas, là. Tu as une famille carrément géniale. On a passé une journée tout aussi géniale chez eux. Pourquoi fais-tu cette tête d’enterrement? Normalement, c’est moi qui fais l’ours grognon, Câlinours! Pas toi!

— Câlinours? Lança Elijah avec un regard interloqué sur Matt. J’ai l’air d’un Câlinours?

— Non! Cria Matt, exaspéré et persuadé qu’Elijah cherchait à changer de sujet. Tu en as seulement le caractère! Ensuite, laissa-t-il échapper avant d’avoir pu réfléchir à ce que ça impliquerait: t’es le genre de personne à qui on a toujours envie de faire un câlin.

Matt réalisa ce qu’il venait de dire quand il croisa les yeux incrédules d’Elijah. Bon sang! Il n’était qu’un imbécile! Cet homme-là était loin d’avoir le physique avenant d’un bon gros nounours. Elijah avait des muscles fermes et déliés qui faisaient saliver Matt de convoitise, et ses cheveux, très courts et frisés, ne ressemblaient en rien à la toison d’un ours. Il balbutia quelques mots sans suite, se sentant rougir. Il pesta intérieurement contre son teint clair; Elijah ne manquerait pas de remarquer ses joues écarlates! Comme de fait, l’homme affichait en ce moment un sourire amusé, alors qu’il garait la Mazda dans le stationnement du Centre. Ils étaient arrivés, Matt pourrait peut-être s’esquiver rapidement et éviter les explications.

Il oublia bien vite cette idée, car maintenant qu’ils étaient là, Elijah ne semblait plus si pressé de se débarrasser de lui. Putain! Il était dans la merde jusqu’au cou. Il ne pourrait pas s’échapper de la voiture tant qu’Elijah ne lui rapporterait pas son fauteuil qui se trouvait en ce moment bien rangé dans le coffre arrière. Maudites jambes complètement fichues! Il était coincé.

Au moins, Elijah avait cessé de lui faire la tête. Même s’il avait envie de disparaître dans un trou et de ne plus en sortir, Matt préférait le voir comme ça, en train de se moquer de lui, que de mauvaise humeur. Lorsqu’il s’arrêtait quelque temps pour y penser, Matt était stupéfait de constater le degré d’importance qu’avait pris Elijah dans sa vie. Il n’avait pas le souvenir d’avoir tenu à quelqu’un à ce point et il avait la trouille. Il tremblait littéralement de peur à l’idée de perdre Elijah à cause de toutes ces conneries qu’il ne pouvait pas s’empêcher de faire ou de dire.

— Un Câlinours à qui on a le goût de faire des câlins, dit Elijah un rire contenu dans le son de sa voix. C’est la première fois qu’on me la fait celle-là. Tu es certain d’être hétéro, mec?

Matt pinça les lèvres, ne voulant pas répondre à la question. De toute façon, que pourrait-il dire? Il ne le savait plus lui-même. Un hétéro ne se sentirait pas attirer par Elijah comme il l’était. Un hétéro ne ferait pas ces rêves qui l’empêchaient de dormir, à propos d’Elijah. Un hétéro ne commencerait pas à bander à la vue du postérieur rebondi d’un autre homme.

Ne sachant plus où il en était, Matt se pencha un peu vers l’avant et se prit la tête entre les mains. Il était trop con. Il était incapable de parler, pourtant s’il y avait une chose dont il était sûr c’était qu’Elijah ne le jugerait pas.

— On dirait que je t’ai posé la question du siècle, remarqua le kinésithérapeute toute trace d’amusement disparue de sa voix.

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas quoi? Interrogea Elijah d’un ton qui laissait présager qu’il se doutait de la réponse.

— Je ne sais plus.

Matt entendit l’homme soupirer. Il ne souhaitait pas le regarder. S’il lui jetait ne serait-ce qu’un regard, il allait balancer toutes ses incertitudes à la figure d’Elijah. Il ne pourrait pas résister à ces yeux foncés chaleureux. Il ne voulait pas craquer. Jusqu’à présent, il avait tenu le coup, pourquoi ne continuerait-il pas? Bon sang! Depuis cette foutue explosion, toute son existence partait en vrille et il n’avait plus le contrôle sur rien. Matt se recoquilla sur lui-même.

Quelques secondes à peine s’étaient écoulées lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule. Malgré lui, l’attraction qui le poussait sans cesse vers Elijah fut la plus forte et il leva ses prunelles pervenche pour croiser celles de l’homme. Matt ne savait pas ce qu’il s’était attendu à voir, mais certainement pas cet éclat de compréhension, d’acceptation. Son cerveau lui disait qu’il faisait une connerie et probablement la pire qu’il n’ait jamais faite; il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Toutefois, Matt n’en pouvait plus. Il laissa donc toutes idées de résistance s’effondrer. Son corps prit les rênes sur sa raison et il se redressa d’un mouvement brusque, puis se pencha vers un Elijah figé de surprise.

Leurs lèvres s’effleurèrent, Matt soupira de contentement. Il n’avait jamais embrassé quelque chose de si doux. Il en voulait plus, tellement plus. Il s’élança à l’assaut de cette bouche qui s’offrait à lui, car loin de protester, Elijah le laissait faire, ne le repoussait pas. Au contraire, il se pressa contre lui. Matt passa une main tremblante dernière la nuque d’Elijah, le maintenant bien en place comme s’il craignait qu’il parte, puis il entrouvrit les lèvres dans l’intention d’explorer la cavité qui lui était offerte dans les moindres recoins. Entrelaçant sa langue à celle d’Elijah, Matt gémit de plaisir. Les yeux clos, il profitait des sensations inédites qui le traversaient. Dans sa poitrine, son cœur battait la chamade. Il avait le souffle court, l’esprit embrouillé. Il ne voulait pas que cela s’arrête et n’aurait jamais cru qu’un simple baiser puisse être si bon.

Inexorablement, les secondes et les minutes s’égrenaient. Puis, le moment prit fin.

Matt avait du mal à respirer. Il observait le kinésithérapeute en face de lui, incrédule de ce qu’il venait de faire. Avait-il vraiment embrassé Elijah? Comment avait-il pu aimer ça autant? C’était un homme, bon sang! Et Dieu, ce qu’il embrassait bien ce type-là! Dans son pantalon, son sexe se rappelait à son souvenir, frottant de façon désagréable contre le tissu qui le recouvrait, sensible et dur comme il ne l’avait jamais été. Matt avait perdu l’esprit pendant quelques minutes et bizarrement, il ne regrettait rien de ce qui venait de se passer. Ça avait été comme une révélation. Néanmoins, cela ne réglait rien. Dans sa tête, il était toujours aussi confus par les sentiments contradictoires qu’il ressentait. Pouvait-il être amoureux d’un homme? Ça en prenait dangereusement le chemin et il ignorait comment réagir à tout ça. Ce dont il était cependant certain, c’est qu’il désirait Elijah comme il n’avait jamais désiré quelqu’un, alors il était hors de question qu’il renonce à ça, peu importe les conséquences. Si Elijah voulait de l’estropié qu’il était, il serait fou de le rejeter.

— Est-ce que c’était juste de la curiosité de ta part ou autre chose? lui demanda Elijah d’un ton neutre.

Matt ne put rien deviner des pensées de son compagnon par le ton de sa voix et son expression neutre ne l’aida pas non plus. Que devait-il répondre? Est-ce qu’il existait une bonne réponse d’abord? Matt ignorait ce qu’Elijah attendait de lui. Toutefois, lorsqu’il réfléchit un tant soit peu à son comportement, il en conclut qu’il avait encore agi comme un imbécile.

Il venait tout juste d’apprendre qu’Elijah était gay et la première chose qu’il faisait lorsqu’il se retrouvait enfin seul avec lui? Il l’attaquait de ses assiduités. Il courba les épaules, découragé.

— Oui.

— Oui, quoi? Répliqua Elijah qui commençait à perdre patience.

— Je ne sais pas, bordel! Beugla Matt, une colère soudaine l’envahissant. Les deux! Je ne sais pas! J’ai jamais été comme ça!

— Comme ça quoi? Poursuivit Elijah, poussant ainsi Matt dans ses retranchements.

— Un gars! J’ai jamais été avec un mec, OK. Je ne sais pas quoi faire, putain! Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas que ça arrête! Je suis dingue! Conclut-il en fourrageant dans sa chevelure, y mettant un désordre indescriptible. De toute manière, qui voudrait d’une saleté de handicapé?

Les mains d’Elijah le saisirent aux épaules et le secouèrent avec brusquerie, tellement fort que ses dents s’entrechoquèrent et qu’il crut que sa tête se détacherait de son corps. Puis soudain, Elijah se jeta sur lui et l’embrassa comme si rien d’autre au monde n’avait d’importance. S’il restait un tant soit peu de raison à Matt, elle l’abandonna définitivement à cet instant-là.

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