Matt – 6

La porte se referma doucement derrière lui avec un léger chuintement. Matt se retourna et jeta un regard par la fenêtre de la porte, juste à temps pour voir s’éloigner la voiture d’Elijah.

Il avait perdu l’esprit, il n’avait pas d’autre explication. Toutefois, il ne regrettait rien de ce qu’il s’était passé, même si en définitive il n’était pas arrivé grand-chose; uniquement quelques baisers. Mais quels baisers! Matt en avait la tête qui tournait! Bien qu’encore confus, il était persuadé d’agir comme il aurait dû le faire depuis si longtemps. Il était enfin lui-même et Elijah l’acceptait ainsi, ce qui était un miracle selon Matt. Après tout, il était loin d’être un cadeau, et ce même avant qu’il perde sa jambe et son pied. Peu de gens arrivaient à tolérer son tempérament soupe au lait.

Elijah voulait bien faire un bout de chemin avec lui! Matt avait peine à concevoir que ce fut possible et il ne pouvait pas s’empêcher de sourire. Il se sentait euphorique, heureux comme il ne l’avait jamais été. Devait-il considérer Elijah comme son petit ami? Quelque part en lui, la réponse était indiscutablement non. Les vieux tabous étaient encore trop bien enracinés en lui pour qu’il se réinvente en entier du jour au lendemain. De plus, il ne désirait pas créer d’ennuis à Elijah. Il demeurait son patient au Centre. Il était peu probable que les patrons du kinésithérapeute voient d’un bon œil les changements, plus personnels, dans leur relation. Ils exigeraient peut-être même qu’Elijah le confie au soin d’un autre kinésithérapeute. Matt ne souhaitait pas changer de thérapeute. Il ne voulait qu’Elijah et ce n’était pas par caprice de sa part. Cet homme était le seul qui était parvenu à faire une différence dans sa rééducation, dans le bon sens. Oui, sans lui, Matt n’aurait pas fait autant de progrès en si peu de temps, quoi qu’en disent l’orthopédiste ou les autres médecins.

Il fit rouler le fauteuil jusqu’à sa chambre dans l’aile est du bâtiment. Il croisa quelques personnes, dont sa psychologue. Matt retint un éclat de rire devant l’air ahuri que la femme afficha lorsqu’elle le vit avec un sourire fendu qu’aux oreilles. Il était heureux et tant pis si tout le monde le croyait subitement devenu fou.

Oh! Bon sang! Songea-t-il, retrouvant son sérieux alors qu’un souvenir lui traversait l’esprit. Elijah ne s’était pas rasé aujourd’hui et une barbe de deux jours avait ombré le bas de son visage. Matt se souvenait du frottement de celle-ci contre sa bouche, contre ses joues, alors qu’ils s’embrassaient passionnément tout à l’heure dans la voiture. Bordel! Il sentait encore la légère irritation que cela avait provoqué sur sa peau qui devait maintenant être rougeâtre à cause de ça. Putain, il devait avoir l’air d’un type qui avait été embrassé par un autre type. S’il espérait garder tout ça secret, il en était pour ses frais. Il serait peut-être forcé de faire un coming out plus tôt qu’il ne le croyait.

Pour l’instant, tant qu’il ne parlerait pas, les gens ne pourraient que faire des suppositions, vraies, mais non confirmées, qu’il avait changé de bord. Un hétéro pur et dur qui préférait soudainement les hommes.

Quand il y réfléchissait un peu, Matt se rendait compte que ça n’avait plus tant d’importance pour lui. Il était comme il était, et même s’il n’allait pas le crier sur tous les toits, il ne le nierait pas non plus. Il en avait terminé avec le fait de renier des parties lui-même. Tout ce que cela lui avait donné, c’était d’être malheureux et mal dans sa peau. Grâce à Elijah et sa famille, il avait compris aujourd’hui que la première personne à qui il devait essayer de plaire et essayer de rendre heureuse, c’était lui. Au diable, ses parents avec leur mentalité d’un autre âge. Au diable, l’armée et ses préjugés.

Cependant, changer de vie ne serait pas simple. Elijah l’avait prévenu et il n’avait pas voulu le brusquer pour ses premières fois. Matt ricana à cette pensée. Pour sa part, il avait été tellement excité dans cette foutue voiture qu’il serait passé volontiers à l’étape suivante. Elijah avait préféré attendre qu’il soit sûr de lui et que l’effet de nouveauté se soit un peu dissipé. Comme si cela allait changer quoi que ce soit à la décision que Matt avait prise. Il était têtu comme une mule et il avait choisi de foncer, d’abattre ces murs virtuels qui le retenaient prisonnier dans une sexualité dans laquelle il n’avait jamais été à l’aise.

Gay? Il se rendait compte qu’il l’était. Irrémédiablement. Irréversiblement.

Les femmes? Il ne s’y était intéressé que parce que c’était ce qu’il était censé faire. Rien d’autre. Puis, il n’avait pas voulu décevoir encore une fois son père et sa mère. Il était le fils imparfait, la nullité qui ne réussissait pas à obtenir des mentions très bien à l’université. Université qu’il avait d’ailleurs abandonnée pour entrer dans l’armée. Il avait été un excellent soldat, mais là encore, il portait un masque. Aujourd’hui, il avait la chance de pouvoir jeter aux orties tous ces différents masques qu’il avait dû endosser pour contenter son entourage. Matt ne laisserait plus les dictats standards de la société diriger sa vie à sa place. Pour ce que ça lui avait apporté…

Arrivant devant sa chambre, il pressa le bouton d’ouverture de la porte et il fit rouler son fauteuil à l’intérieur. Le panneau se referma derrière lui quelques secondes plus tard. Il regarda l’horloge sur le mur du fond, 20h42. Il était encore tôt et Matt se sentait débordant d’une énergie nouvelle. Il pourrait toujours se rendre au gymnase se dépenser, mais il aurait nettement préféré un autre genre d’exercices, songea-t-il en penchant la tête et en observant son sexe récalcitrant qui se redressait lentement entre ses cuisses à la pensée du type d’exercices en question. Bon sang! Elijah allait le faire mourir s’il le faisait trop attendre.

Une douche s’imposait. D’urgence.

Dans la salle de bain adaptée, Matt se contorsionna pour se déshabiller puis s’installa sur le siège de la cabine. D’une main ferme, il fit rouler son fauteuil en le plaçant près de la partie de verre tout en veillant à le garder à sa portée. Il ne voulait pas se retrouver pris dans la douche, cela lui était arrivé une fois et il ne souhaitait pas revivre la même situation. Cette fois-là, il s’était trainé sur le sol et avait frissonné de froid sur le carrelage avant de réussir à se rassoir dans le fauteuil. Il aurait pu appeler de l’aide, mais il se sentait alors trop humilié de s’être mis dans le pétrin. De toute façon, il s’en était plutôt bien sorti malgré tout.

Il ouvrit le robinet, régla la température et s’abandonna sous le jet qui le rafraichit pendant quelques minutes. Toutefois, il finit par augmenter la chaleur de l’eau afin de se laver. Matt prit la bouteille de savon et s’en versa une généreuse rasade dans la paume. Il la passa sur son torse, le produit laissa une traînée de mousse qui glissa avec l’eau qui s’écoulait. Les yeux fermés, il autorisa son imagination à vagabonder, la tête remplie de visions d’Elijah et de sa bouche gonflée par les baisers qu’ils avaient échangés. Presque inconsciemment, sa main descendit jusqu’à son sexe. Il l’empoigna et commença un doux mouvement de va-et-vient. Matt ignorait ce qu’il ressentirait si Elijah le caressait de la sorte, toutefois juste à cette pensée il se sentait tressaillir et durcir encore plus. Dieu! Visualiser cette main brune sur lui décupla ses sensations.

Il se saisit de ses bourses de sa main libre et en gémit de plaisir. Curieux d’en découvrir un peu plus de ce que pourrait peut-être lui faire subir Elijah, Matt descendit ses doigts plus bas, jusqu’à cette entrée plissée qu’il taquina. En voulant davantage, il reprit la bouteille de savon et s’en enduisit les deux paumes. Tandis que la droite retournait sur sa queue, il amena l’autre entre ses fesses qu’il lubrifia avec la mousse savonneuse. Avec lenteur, il introduisit un index glissant en lui. Matt retint son souffle. Oh! Bon sang! Ce n’était pas franchement plaisant. Ça faisait même un peu mal. Il remua un peu sa phalange tout en continuant son va-et-vient sur son sexe et écarquilla les yeux de surprise. Incertain quant à la manière de procéder, il se risqua à recommencer et se laissa submerger par l’agréable frisson qui le traversa.

Sa main se faisait frénétique sur sa queue, jouant sur toute la longueur, du gland jusqu’à sa basse. Il n’avait contemplé Elijah torse nu qu’une seule fois, à la piscine, cela lui suffit pour se remémorer les muscles fermes de l’homme. Dans son esprit, il s’imagina le caresser en suivant les lignes bien dessinées des pectoraux de ses lèvres et de sa langue. Il se vit échanger de nouveaux baisers torrides avec lui. La peau brûlante et la respiration courte, Matt ajouta un deuxième doigt dans son entrée, une image d’Elijah lui faisant la même chose en tête. Ce fut de trop. Il se cabra et jouit, son sperme giclant sur le sol de la cabine.

Il retira ses doigts en grimaçant.

Bordel! Que s’était-il passé? Il n’avait pas souvenir d’avoir déjà pris tant de plaisir en solitaire. Essoufflé, il avait la sensation qu’un train lui avait roulé sur le corps.

Quelques minutes plus tard, c’est avec une main tremblante que Matt ferma le robinet de la douche. Il ne s’était même pas lavé complètement, prit-il conscience. Pour l’instant, il s’en fichait bien et essayait tant bien que de mal de comprendre ce qui venait de lui arriver.

Il tendit le bras pour se saisir de la serviette que la femme de ménage prenait soin de lui laisser chaque jour à l’endroit prévu, et s’essuya. Matt regarda en direction de son fauteuil. Il jura en constatant qu’il avait oublié de se munir d’un boxer propre. Hors de question qu’il remette l’ancien ou qu’il s’assit cul nu sur le fauteuil roulant. Il attira à lui la monstruosité sur roues et plia le tissu éponge humide qu’il tenait toujours, puis le déposa sur le siège. Puis, il se souleva à la force de ses bras et transféra avec agilité son poids d’un endroit à l’autre. Matt esquissa un sourire amer devant le constat de son adresse qui allait en augmentant.

Il regagna la chambre et se dirigea vers la commode, d’où il sortit un sous-vêtement qu’il enfila prestement en se tortillant. Matt se débarrassa ensuite de la serviette qui ne servait plus à rien.

Son regard tomba sur ce qui restait de ses jambes. La droite s’arrêtait un peu en haut de là où aurait dû se trouver son genou, le moignon était d’un rose foncé, presque rouge et boursouflé à l’endroit des sutures. Ailleurs, les cicatrices n’avaient guère meilleure allure et elles demeureraient ainsi encore un bon moment. Quelques traces de brûlures parsemaient ce qui subsistait de sa cuisse. Son autre jambe s’en était mieux tirée, amputée juste au-dessus de la cheville. Elle portait cependant un nombre élevé de cicatrices diverses provenant autant des débris de la bombe qu’il avait reçus et que le chirurgien avait dû extraire que des brûlures à différents degrés. Il avait même subi quelques greffes de peau à certains endroits. Il aurait dû revêtir des bandes compressives au niveau des greffes pour que son épiderme guérisse sans devenir trop épais, mais il détestait ça et les enlevait, car cela lui causait des démangeaisons terribles.

Tout ça n’était pas beau à regarder. Matt n’en revenait pas lorsqu’il constatait qu’Elijah se fichait de ça; de ses marques, de ses morceaux qui lui manquaient et qui, dans sa tête, auraient fait de lui un homme complet. Elijah avait vu son corps de près lors des séances d’exercices et de massage, il savait de quoi il avait l’air. Malgré ça, Elijah voulait de lui. Vraiment. Matt avait du mal à réaliser comment ça pouvait être possible. Même son torse, qui commençait à se remuscler, était constellé de petites blessures maintenant guéries, mais toujours rosâtres. Au moins, son visage n’avait pas été touché.

Il glissa la paume sur sa joue râpeuse, songeant qu’il ne devrait pas oublier de se raser s’il souhaitait embrasser Elijah le lendemain comme il le rêvait, sans laisser de rougeurs suspectes sur le beau visage du kinésithérapeute. Merde, mais quel con, pensa-t-il la seconde suivante. Elijah a la peau tellement foncée que ça ne paraitrait presque pas, de toute manière, contrairement à lui.

Matt alla à son lit et se hissa dessus, avant de placer le fauteuil en parallèle et à portée de mains. S’allongeant de tout son long, il se remémora la journée qu’il venait de passer; la visite chez les parents, la chaleur de leur accueil, Elijah qui taquinait ses frères et sœurs et jouait avec eux… Elijah qui lui souriait, les yeux pétillants… Elijah qui se jetait sur lui pour l’embrasser dans la voiture… Matt gémit. Bordel, il bandait de nouveau comme un taureau. Elijah avait un effet bœuf sur sa libido. Habituellement, il avait besoin d’un minimum de stimulation pour se mettre dans cette condition.

Oubliant l’idée de se remettre les doigts puisqu’il était un peu endolori, Matt porta tout de même une main à son sexe, sous le tissu du boxer. Il était bon pour une autre branlette s’il voulait parvenir à fermer l’œil cette nuit. C’était incroyable, il avait l’impression d’être encore pire qu’un adolescent boutonneux de seize ans!

Quelque temps plus tard, il tendait le bras pour prendre quelques mouchoirs en papier pour s’essuyer, lorsque le téléphone sur la table de chevet sonna. Il se dépêcha de saisir les mouchoirs, puis répondit tout en vaquant à la tâche de nettoyage sommaire.

— Allô.

— Matt? C’est moi, fit Elijah dans le combiné d’un ton rauque. Je ne te dérange pas?

— Non, balbutia l’ancien soldat.

Il baissa des yeux écarquillés de surprise sur son corps, particulièrement sur cette partie de lui qui venait de tressaillir en entendant la voix de l’objet de ses fantasmes. Apparemment, deux orgasmes n’avaient pas suffi à calmer ses ardeurs. Bon sang! Je ne suis qu’un putain d’obsédé sexuel, pensa-t-il.

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