Matt – 7

Le souffle court, Matt souleva les poids de nouveau. Malgré une nuit très courte, il s’était levé tôt afin de pouvoir s’entraîner avant l’arrivée d’Elijah au Centre. De cette manière, ils pourraient faire l’impasse sur cette partie-là de la rééducation puisqu’il l’aurait déjà faite. Matt voulait être seul avec le kinésithérapeute et il savait que ce ne serait pas possible dans la salle de gym. Dès lors, son objectif du jour avait été fixé: se retrouver dans un coin tranquille rapidement, sans témoin, pour rouler un patin à Elijah. Il avait la sensation d’être un pervers avec ses pulsions irrépressibles qu’il avait un mal de chien à contenir. Le pire était qu’Elijah ne faisait rien pour l’aider. Matt se remémora leur conservation téléphonique d’hier soir. Ils avaient discuté sur toute sorte de sujets et pour une fois, Matt s’était laissé aller à raconter certains épisodes de son enfance, les espoirs qu’il avait eus et qui s’étaient enfuis depuis longtemps. Elijah l’avait soutenu, l’encourageant à vider son sac, à dire ce qu’il avait sur le cœur.

Et il l’avait fait… Il avait parlé. Maintenant, il se sentait plus en paix avec lui-même qu’il ne l’avait jamais été. Lorsqu’ils en avaient eu assez des sujets sérieux, Elijah s’était gentiment moqué de Matt concernant son insatiabilité au moment où ils s’étaient embrassés. Matt s’était mis à rougir et avait béni le fait qu’il soit au téléphone et que l’homme ne puisse pas le voir. Insatiable. Il l’était, indéniablement. Et si Elijah avait su ce qu’il avait fait, par deux fois, avant qu’il ne l’appelle, ses taquineries auraient été bien pires et n’auraient plus eu de limite.

Avec une hargne vengeresse, Matt décida de changer d’exercice: les poids ne lui suffisaient pas. Il eut vite fait de les déposer et de quitter le banc de musculation. Assis dans son fauteuil, il roula jusqu’au vélo stationnaire adapté. Un peu de cardio… pousser son corps au maximum de ses capacités. Il s’installa et commença à pédaler de ses mains. Cependant, rien n’y fit. Dans sa tête, il entendait de nouveau la voix d’Elijah qui lui avait murmuré hier soir des propos grivois et évocateurs au téléphone, ce qui avait irrévocablement provoqué une nouvelle érection à Matt.

Trois! Songea l’ancien soldat. Trois putains d’érections dans la même soirée. Si ce n’était que ça… non, il s’était branlé comme un malade les trois fois. Il n’en revenait tout simplement pas. Ce genre de truc ne lui était jamais arrivé auparavant. Elijah le rendait complètement cinglé.

Une traînée de sueur coula le long de sa tempe. Matt accéléra la cadence. Peut-être que s’il s’épuisait suffisamment, il parviendrait enfin à dompter son corps rebelle. Il ne tenait pas à ce que son membre se mette au garde-à-vous à chaque fois qu’il voyait Elijah; ça deviendrait vite un enfer. Il espérait bien qu’avec le temps, ses ardeurs se calmeraient!

Au bout de trente minutes, il arrêta, la respiration rauque et les batteries à plat. Il n’en pouvait plus. Les yeux clos, il laissa sa tête aller vers l’arrière et sursauta quand la voix d’Elijah résonna tout près de lui.

— Tu as décidé de commencer sans moi?

— Pas de commencer… De faire tout l’entraînement. (Matt afficha une expression malicieuse en jetant un regard à Elijah.) J’aurai droit à un massage de ces mains magiques? Poursuivit-il tout en sachant qu’il jouait avec le feu en faisant une telle requête.

Un large sourire éclaira le visage de l’homme qui lui tendit une bouteille d’eau. Matt s’en saisit d’un geste vif et la but goulûment, il mourrait littéralement de soif. Une fois désaltéré, l’ancien soldat souleva le bas de son t-shirt humide de sueur et s’essuya la figure avec. Il ne remarqua pas le regard avide que passa Elijah sur son corps.

— Alors? Demanda Matt en levant des yeux luisants d’espoir.

Elijah retint difficilement un éclat de rire.

— Suis-moi! Fit le kinésithérapeute avec une joie non dissimulée. Et ne mate pas mon cul, termina-t-il, la voix rauque.

— Impossible, marmonna Matt en rapprochant de lui son fauteuil pour s’y transférer.

Cette fois-ci, Elijah laissa échapper un ricanement moqueur.

— Je peux toujours marcher derrière toi, Matt. Après tout, tu connais le chemin.

Matt songea que ce serait peut-être une solution à son problème immédiat concernant sa libido exacerbée, bien que pour le moment l’exercice physique qu’il s’était imposé sembla faire son effet. Ne voulant pas prendre de risque, il acquiesça finalement à la suggestion d’Elijah. Tout était tellement nouveau dans sa tête qu’il ne savait pas comment se comporter. Il vit Elijah lui lancer un regard interrogateur.

— Quoi? Dit sèchement Matt qui se demandait ce qui n’allait pas chez lui.

— Ta soudaine docilité est suspecte.

— Pas du tout. Et je ne suis pas docile… c’est juste mieux comme ça, répliqua l’ancien soldat qui ne désirait pas s’étendre sur le sujet, alors que n’importe qui pouvait entendre leur conversation.

Coupant court à toute discussion, Matt roula prestement vers la porte du gymnase en tournant le dos au kinésithérapeute. Ses bras tremblaient de fatigue et faire avancer le fauteuil ne l’aidait pas à ce niveau. Toutefois, Matt en avait marre et souhaitait atteindre la salle de massage le plus vite possible afin de pouvoir être avec Elijah sans témoin indésirable. Supporter les regards curieux des personnes présentes au gymnase était insoutenable pour lui. Les changements récents dans sa relation avec Elijah ne les concernaient qu’eux seuls, les autres n’avaient pas à savoir. Il ne se cacherait pas, se répéta-t-il encore une fois, mais il n’en était pas encore au point de vouloir s’afficher et embrasser Elijah en public. Déjà que la pensée de l’avoir fait en plein dans le stationnement, à la vue de n’importe qui, le rendait mal à l’aise.

Pour s’encourager, Matt se disait en lui-même qu’il ne s’agissait que d’un temps d’adaptation, un peu comme il devait le faire en ce moment pour son fauteuil et qu’il devrait le faire plus tard pour ses futures prothèses. Quelque part en lui, Matt espérait qu’Elijah comprendrait. Après tout, jusqu’à présent il avait montré une telle patience avec lui! Puis, il n’oubliait pas non plus que tout ça pouvait éventuellement créer des problèmes à Elijah pour le travail. Tout serait tellement simple s’il pouvait quitter le Centre. Chose qu’il ne pouvait envisager pour l’instant, car s’il sortait d’ici, son père cesserait de s’acquitter des factures pour les soins qu’il recevait et, avec sa retraite de soldat, il n’aurait pas les fonds suffisants pour se payer le genre de réadaptation auquel il avait droit dans ces lieux. Ce n’était pas un Centre pour riches nantis, toutefois c’était quand même loin de l’indifférence qu’il aurait connu dans un hôpital militaire.

En arrivant devant la large porte de la salle, Matt attendit que son compagnon soit à son côté, puis lui chuchota:

— Je ne veux pas que tu aies des ennuis à cause de moi. Sans répondre, Elijah ouvrit la porte et fit signe à l’ancien soldat d’entrer dans la pièce. Il referma derrière eux.

— Mes patrons savent que je suis homosexuel. Je le leur ai dit quand ils m’ont engagé, chose qu’ils n’ont jamais regrettée à ma connaissance. Et ils savent également que je ne suis pas du genre à baiser avec mes patients.

— Alors c’est juste avec moi? Bredouilla Matt avec une hésitation qui ne lui ressemblait pas et une note d’espoir dans la voix.

Elijah soupira et croisa le regard pervenche de Matt.

— Je ne t’ai pas baisé.

L’ancien soldat se mit à rire.

— Non, c’est vrai. Mais tu m’as sauté dessus pour m’embrasser, rétorqua-t-il avec un sourire franc. Et comme c’est de ta faute si ma libido fait des siennes, il va falloir que tu trouves une solution. Je refuse de me branler tous les putains de jours et on ne se recommencera pas non plus de téléphone rose. Un seul m’a suffi, l’informa-t-il sérieusement.

Matt s’approcha d’Elijah, lui saisit la main et le tira à lui pour qu’il se penche. Dès que le kinésithérapeute fut à sa hauteur et surtout à la portée de ses lèvres, Matt l’embrassa sans douceur, laissant son désir pour cet homme prendre le contrôle. Lorsqu’il entendit un gémissement de plaisir sortir de la bouche d’Elijah, il mit encore plus d’ardeur à la tâche. Leurs langues s’entrelaçaient, se cherchant l’une l’autre, dansant ensemble des pas qu’elles semblaient avoir pratiqués des heures durant. Bien vite, les deux hommes furent haletants.

En cours de route, Elijah l’avait soulevé et assis sur la table de massage. Glissé entre ses deux cuisses écartées, Elijah se frottait et s’appuyait contre lui. Matt adorait cette sensation. Ces bras autour de son cou, ces doigts qui passaient inlassablement dans ses courts cheveux bruns au niveau de sa nuque, lui procuraient une joie immense. Quand Elijah se recula d’un pas, Matt le ramena abruptement vers lui et attaqua de nouveau cette bouche tentatrice. Il ne pouvait pas s’arrêter, ne voulait pas, et vu la réponse passionnée d’Elijah au baiser, il était clair que le kinésithérapeute ressentait la même chose que lui.

Les mains de Matt qui reposaient jusqu’à maintenant sur les hanches d’Elijah, descendirent plus bas. Il prit les fesses rondes dans le creux de ses paumes, puis pressa fortement l’homme contre lui. À travers le tissu de son short et celui du jean de son compagnon, Matt pouvait sentir leurs érections l’une contre l’autre. Il n’avait jamais rien ressenti de tel émotionnellement, tout était si intense. De nouveau, Elijah émit un petit son à peine perceptible, lui signalant le plaisir qu’il retirait de leur position. S’enhardissant, l’ancien soldat glissa une main conquérante et tremblante d’anticipation sur la bosse qui déformait le pantalon de son partenaire. Il appuya doucement et cette fois-ci, le gémissement qu’Elijah poussa fut clairement audible, tout comme la toux gênée provenant du seuil de la salle de massage.

Elijah s’éloigna avec précipitation et le regard de Matt se porta immédiatement sur l’intrus qui les avait surpris. Bon sang! Pesta Matt en lui-même. N’importe qui, mais pas lui. Pas le Directeur du Centre. Pas le grand patron d’Elijah. Ils étaient dans la merde jusqu’au cou, là. Et tout était de sa faute. C’est lui qui avait amorcé les choses aujourd’hui. Matt se mit à rougir quand il réalisa que si le Directeur était arrivé à peine quelques minutes plus tard, il aurait eu la main plongée dans le jeans d’Elijah et aurait été en train de caresser le sexe long et dur qu’il avait senti au travers de l’épais tissu. Oh! Bordel! Ça, ça aurait été encore plus embarrassant!

Néanmoins, depuis toujours, l’agressivité et la colère avaient été ses exutoires, c’est donc naturellement qu’elles revinrent en force dans ce moment humiliant, tant pour lui que pour Elijah.

— Putain, qu’est-ce que vous foutez là? Cracha-t-il comme un chat sauvage.

— Calmez-vous, Monsieur Snow, répliqua le Directeur. Elijah, j’espère que ce genre de chose ne se reproduira pas entre les murs de ce Centre. Si je venais à avoir connaissance d’une récidive, Monsieur Snow serait dans l’obligation de changer de kinésithérapeute.

— Si vous pensez à congédier Elijah à cause de mes conneries, je vous jure que… commença furieusement Matt avant de se faire interrompre par le Directeur.

— Il n’est pas question que nous nous séparions de notre meilleur kinésithérapeute. Toutefois, ce genre de chose (le Directeur fit un vague geste dans les airs) ne doit plus se produire ici. Cela va à l’encontre du code de déontologie.

L’ancien soldat voulut parler, mais le patron d’Elijah ne lui en laissa pas la chance; il leva une main impérieuse intimant à Matt de se taire.

— Il est clairement visible pour tout le monde que vous vous êtes trouvés.

Matt et Elijah échangèrent un regard interloqué à ces mots et reportèrent leur attention sur le Directeur, qui n’en avait pas terminé. Bizarrement, l’homme leur adressait un sourire joyeux.

— Monsieur Snow, depuis qu’Elijah s’occupe de votre cas, non seulement vos progrès ont été spectaculaires, mais votre sale caractère s’est amélioré. Elijah, depuis votre retour de vacances, vous avez nettement changé et semblez enfin profiter de la vie. Il se passe quelque chose de particulier entre vous deux, c’est visible. Cependant, tant que Monsieur Snow résidera entre ces murs, ce dont je viens d’être le témoin ne sera pas possible. En passant, Monsieur Snow, votre médecin traitant pense que vous êtes assez remis et autonome pour retourner chez vous, si vous le désirez.

Le Directeur leur tourna le dos et sortit de la salle de massage en fermant la porte derrière lui.

Matt n’osait pas regarder Elijah. Il avait merdé en grandeur. Le roi des conneries, c’était lui. Il n’avait jamais souhaité faire son coming out si tôt et surtout pas de cette manière. Il ignorait tant de choses sur lui-même et aurait voulu avoir le temps d’y réfléchir davantage, mais ce qui le minait le plus était qu’il avait mis Elijah dans l’embarras face à son patron.

L’homme avait affirmé qu’il était prêt à retourner vivre chez lui. Il ne pouvait pas, rien n’était adapté pour un handicapé là-bas. De plus, dès que ses parents apprendraient la nouvelle, ils désireraient s’en mêler et il perdrait le peu de contrôle qu’il pouvait encore avoir sur sa vie. S’il partait, il ne verrait plus Elijah tous les jours et ça, il refusait de l’envisager.

Soudain, Matt s’aperçut qu’Elijah s’était approché de lui jusqu’à le frôler. Deux doigts calleux aux oncles courts se glissèrent sous son menton et lui relevèrent la tête. Ses yeux croisèrent ceux de son compagnon et il fut impossible à Matt de détourner le regard de celui, fascinant, d’Elijah.

— Tu devrais être heureux. Demain, tu essaieras pour la première fois des prothèses et si tu le veux, tu peux maintenant rentrer chez toi tout en poursuivant la rééducation sur un rythme moins intensif.

— M’en fous ! S’écria Matt, fâché de l’absence apparente d’émotion de la part d’Elijah face à cette nouvelle. Je n’ai pas envie de retourner là-bas.

L’ancien soldat vit l’étonnement se peindre sur le visage d’Elijah. Ce n’était pas surprenant quand il y songeait; il lui avait seriné pendant des jours à quel point il avait hâte de quitter le Centre qu’il qualifiait alors “d’endroit pourri”.

— Il faut que je déménage. Mon appartement est au deuxième étage et il n’y pas d’ascenseur. Rien n’est adapté pour moi là-bas. Il va falloir que je prospecte un nouveau logement et aucun propriétaire ne voudra d’un handicapé qui ne travaille pas et qui n’a que sa pension d’invalidité de l’armée pour vivre. Je ne peux même pas emballer mes trucs tout seul, putain! Va falloir que j’appelle des déménageurs.

— Pourquoi? Questionna aussitôt Elijah. Je suis là, moi. Et ma famille aussi. Nous t’aiderons autant que possible.

Les doigts d’Elijah, qui s’étaient mis à lui caresser la mâchoire, se retirèrent. L’homme afficha un air gêné qui piqua la curiosité de Matt. Cela dut se voir parce que le kinésithérapeute soupira et continua:

— J’ai une petite maison de trois chambres. Elle est suffisamment vaste pour que le fauteuil ne t’embête pas dans tes déplacements, jusqu’à ce que tu puisses marcher de nouveau. Tu pourrais habiter avec moi le temps que tu trouves quelque chose à ton goût et qui te convienne.

Il avait l’impression d’être dans un rêve. Elijah venait-il vraiment de lui proposer de vivre avec lui? Mais s’agirait-il d’une simple cohabitation temporaire ou plus? Matt souhaitait de tout cœur que ce soit plus. Toutefois, Elijah avait bien dit: “le temps que tu trouves quelque chose”. Et s’il ne trouvait jamais? Et si tout ce qu’il désirait au fond de lui, c’était d’être avec cet homme-là?

— Je veux plus qu’une simple cohabitation, hésita Matt qui savait que si Elijah acceptait, sa vie allait changer une nouvelle fois de cap. Je ne sais pas ce que ça implique, nous ne nous connaissons pas depuis longtemps et je n’ai jamais vécu ça avec aucune des filles que j’ai pu fréquenter dans le passé, je vais sûrement faire des tonnes de conneries et bien souvent, tu auras l’envie de me foutre une raclée, mais j’aimerais qu’on tente notre chance, comme un… (Matt buta sur les derniers mots, qu’il n’avait jamais envisagé utiliser pour parler de lui.) Comme un couple.

Voilà, c’était dit. Si Elijah acceptait, Matt aurait un petit ami officiel pour la première fois de sa vie et il était mort de trouille.

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