Matt – 10

En route pour le Centre avec Elijah, Matt observait ce dernier conduire la Tesla avec un plaisir non dissimulé. Il était heureux que son petit ami appréciât autant cette voiture, car il n’aurait pas aimé devoir s’en défaire. Il se remémora l’expression d’adoration qui s’était peinte sur le visage de son compagnon lorsqu’il avait aperçu pour la première fois l’automobile à l’entrepôt. À la vue du véhicule, le regard d’Elijah s’était illuminé, un peu comme celui d’un enfant contemplant le cadeau qu’il n’espérait plus, mais qu’il recevait malgré tout.

Bien que Matt avait bel et bien planifié les choses pour aller chercher la Tesla, il n’avait pas prévu qu’Elijah comptait se rendre au Centre ensuite, alors qu’il avait pris un congé afin de rester avec lui pour cette première journée de vie commune. Le kinésithérapeute ne voulait pas que Matt interrompe sa rééducation, même si cela ne concernait qu’aujourd’hui.

Il aurait de loin préféré demeurer à la maison avec Elijah… Au lit, si possible. Il avait toujours aimé le sexe, mais avec cet homme-là, l’expérience avait été telle qu’il avait eu l’impression de s’être fourvoyé toute son existence. Faire l’amour avec lui avait été si extraordinaire. Matt aurait souhaité que cela ne s’arrête jamais. Il se consolait en se disant qu’ils pourraient remettre ça ce soir et les autres soirs suivants. Maintenant qu’il avait expérimenté les joies du sexe et de l’amour entre les bras d’Elijah, un homme, la pensée de retourner butiner auprès de la gent féminine lui apparaissait aberrante. Les femmes et leurs appâts n’éveillaient plus rien chez lui depuis qu’Elijah était entré dans sa vie et il ne regrettait rien.

Arrivés au Centre, ils trouvèrent une place de stationnement et pénétrèrent à l’intérieur. Ils allèrent se changer au vestiaire afin d’entamer les exercices auxquels Matt devait se plier pour sa rééducation. Comme Elijah n’avait pas de patients à voir aujourd’hui, il se consacra à Matt et il participa activement à plusieurs des exercices, les exécutants en même temps que l’ancien soldat. Une compétition amicale s’installa vite entre eux et Matt fut très heureux de constater qu’il ne donnait pas sa place. Il parvint à un moment à “gagner” en faisant un plus grand nombre de redressements assis que son compagnon. Il jubilait de cette petite victoire. Ils sortirent de la salle de gym près de deux heures plus tard, en sueur, épuisés, mais satisfaits de leur séance.

Ils rigolaient ensemble, échangeant un regard complice quand, au détour d’un couloir, ils croisèrent un couple dans la cinquantaine, accompagné du Directeur du Centre. Le rire de Matt mourut aussitôt qu’il les reconnut.

L’homme était vêtu d’un costume Armani fait sur mesure et d’une discrète cravate. Les cheveux poivre et sel du célèbre avocat contenaient davantage de fils blancs que ce dont Matt se souvenait. Néanmoins, les yeux bleus et froids qui le fixaient n’avaient pas changé, si ce n’était qu’une lueur de mépris s’y était ajoutée. Sa mère, quant à elle, était semblable à elle-même: elle portait une élégante robe d’été qui valait probablement plus que ce qu’il aurait gagné en deux mois de travail dans l’armée et elle affichait un air plein de dédain, alors qu’elle examinait Elijah de haut en bas comme un vulgaire insecte. Étant née dans l’une des grandes familles fortunées du sud des États-Unis, elle avait le snobisme dans le sang et s’était toujours comportée comme si les gens d’une autre classe sociale que la sienne lui étaient inférieurs. Matt détestait cette attitude condescendante que ses parents manifestaient à la moindre occasion, et ce, depuis sa plus tendre enfance. Il en avait lui-même fait les frais trop souvent. Il s’était également juré très tôt de ne jamais devenir comme eux; il pensait y être parvenu dans une certaine mesure. Il se souvenait de conversations surprises entre les domestiques qui méprisaient ces “gens de la haute” qui se croyaient tout permis parce qu’ils avaient de l’argent. Mais ce qui ne quittait pas sa mémoire, c’était les commentaires de pitié que ces individus avaient tenus à son propos et des paroles blessantes murmurées par ces personnes qui étaient payées pour s’occuper de lui alors que ce n’était pas leur rôle.

Il se sentait quand même misérable alors qu’il était soumis à leurs regards critiques. Il demeurait leur fils et il était logique qu’un enfant recherchât dans une certaine mesure l’approbation de ses parents. Il l’avait fait, il avait essayé de leur plaire et il avait immanquablement échoué toutes les fois.

Il jeta une œillade sur son compagnon et vit son visage fermé. Puis, il réalisa qu’il n’y avait que l’opinion de cet homme-là qui lui importait vraiment. Le reste du monde ne comptait pas. Elijah, qui il le savait, le soutiendrait dans n’importe quelle circonstance. Elijah qui se moquait qu’il lui manque un pied et plus de la moitié d’une jambe. Elijah qui se fichait comme d’une guigne de son mauvais caractère. Elijah ne lui demanderait jamais de changer ou de nier ce qu’il était. Cet homme-là l’acceptait tel qu’il était avec ses qualités et ses défauts.

Il prit une profonde inspiration, prêt à mener la guerre s’il le fallait.

— Père, mère, fit-il d’un ton morne.

— Nous t’attendrons dans le petit salon, le temps que tu ailles te laver, déclara Madame Snow en agitant la main comme si elle voulait chasser une mauvaise odeur. Toute cette… chose… est répugnante.

Matt ne put retenir un gloussement. Répugnant? Le fait d’être en sueur après presque deux heures d’exercices intenses? Elle en avait des bonnes, elle. Il se tuait à la tâche pour remarcher, mais apparemment ça lui était indifférent tant qu’il se présentait devant eux tout propre et disposé à obéir à leurs volontés. Ils en seraient pour leur frais, parce que ce temps-là était mort et enterré depuis belle lurette. Il n’était pas une marionnette dont ils tiraient les fils.

— Et pourquoi n’irions-nous pas dès maintenant au petit salon, mère? Je suis persuadé que vous ne souhaitez pas vous attarder plus que nécessaire ici.

L’ancien soldat vit son père pincer les lèvres, mécontent. L’avocat se retenait de faire un esclandre dans le couloir. Sans mot dire, son père se dirigea vers la pièce désignée, son épouse récalcitrante à son bras. Matt suivit après avoir articulé en silence à Elijah: ” Tu viens avec moi et je t’interdis de te défiler.”

Il avait besoin de la présence d’Elijah à ses côtés, non pas pour avoir la force de résister à ses parents, ce n’était pas nécessaire, car il ne comptait pas se laisser dicter sa conduite. Il était majeur depuis longtemps et ces gens, ces étrangers qu’il appelait mère et père n’avaient plus aucune prise sur lui depuis des années. Cependant, Elijah était son ancre, celui qui lui permettrait peut-être de garder son calme et de ne pas piquer une crise de colère, ce qui ne pourrait rien lui apporter de bon. Il se doutait bien que le quart d’heure à venir en leur compagnie serait dans les plus désagréables et il aurait de loin préféré qu’Elijah ne les connaisse pas, ces gens froids et calculateurs qui faisaient malgré lui partie de sa vie. Toutefois, il le fallait. Il fallait qu’Elijah sache en pleine connaissance de cause dans quoi il s’embarquait en partageant son existence.

Si le kinésithérapeute décidait après ça de le laisser tomber, Matt s’inclinerait face à la volonté de son compagnon. Il en sortirait plus meurtri qu’il ne l’avait jamais été, il aurait le cœur en lambeau, mais il chérirait pourtant chaque moment qu’il aurait passé avec Elijah. Cet homme-là l’avait rendu plus fort, l’avait révélé à lui-même. Matt savait maintenant qui il était et il s’acceptait tel quel. Il avait compris que ce n’était pas ses jambes ou le reste de son corps brisé qui déterminaient la personne qu’il était. Non, c’était le contenu de son âme et de son cœur. Il était sur la bonne voie pour devenir cet individu meilleur, moins égocentrique, et c’est à Elijah qu’il devait ce changement, cette prise de conscience. Dans sa vie d’adulte désillusionné, il avait toujours été égoïste, pensant d’abord à ses propres intérêts avant ceux des autres.

Sauf cette journée-là, lors de l’explosion. Tout avait commencé là. Il avait poussé le gamin, échangeant leur place sur cette foutue mine. Il n’avait pas réfléchi et avait juste agi, instinctivement. Cela lui avait coûté ses jambes, mais lui avait permis également de rencontrer Elijah, sa famille, les gens de ce Centre de rééducation qui, il s’en rendait compte, étaient des anges dans leur profession. Toutes ses personnes ne courraient pas après le prestige, la fortune, ou encore la gloire. Ils souhaitaient uniquement aider des individus aussi paumés que lui.

Ils arrivèrent à la petite pièce et Elijah lui tient la porte avant d’entrer à sa suite en refermant derrière lui.

— Est-ce que ce… (le père de Matt fit un geste de dédain vers Elijah) doit être présent? Ce sont des affaires de famille.

Matt perçut du coin de l’œil le mouvement de retrait de son compagnon, il tendit le bras pour le retenir, s’agrippant solidement à la main brune, entremêlant leurs doigts. Advienne que pourra. Il ne renierait pas ce qu’il vivait avec Elijah. Pas pour eux.

Elijah est mon petit ami, affirma-t-il fermement en appuyant délibérément sur le prénom. Je n’ai rien à lui cacher et il fait partie de la famille.

Sa mère eut un hoquet de stupeur et son expression valait son pesant d’or. S’il avait voulu provoquer ses parents, il ne s’y serait pas pris autrement. Bon sang, son père avait l’air furax. Cela donnait l’impression à Matt d’avoir commis le crime du siècle. Seulement, il ne disait pas ça pour déclencher ce genre de réaction. Il ne faisait qu’énoncer une vérité; Elijah était bel et bien son petit ami, et dans son esprit, il était devenu sa famille. Ils ne pouvaient pas décider de l’exclure de la conversation, alors qu’il savait qu’Elijah serait l’un des sujets abordés.

— Nous n’avons pas élevé un sale pédé et…

— Non, interrompit Matt d’un ton glacial. Vous ne m’avez pas élevé, ce sont les domestiques qui l’ont fait et la pension. Oui, je suis “un sale pédé” pour reprendre tes propres termes, père. Je l’ai toujours été, bien que je l’aie caché jusqu’à présent.

— Un nègre, balbutia son élégante mère. Une saleté de nègre t’a perverti! Finit-elle en hurlant, frisant l’hystérie.

— Il ne m’a pas perverti, beugla-t-il assez fort pour couvrir le son aigu de la voix féminine. Et ce n’est pas la couleur de sa peau qui change qui il est à l’intérieur: la personne la plus généreuse que j’aie jamais connue. De plus, je l’aime. Alors, allez vous faire foutre avec votre mentalité d’un autre âge!

Matt sentit Elijah lui presser les doigts. Fort. Il reporta son attention sur lui. Le seul qui comptât dans tout ça. Puis, il resta bouche bée devant le regard d’adoration pure que l’homme portait sur lui.

— Je t’aime aussi, affirma Elijah en souriant largement.

Il entendit sa mère pousser un cri d’orfraie et même sangloter. Il rendit son sourire à Elijah et observa ses parents. Sa mère était maintenant dans les bras de son père qui le fixait haineusement.

— Soit tu cesses cette folie, soit je te coupe les vivres. Voyons si tu apprécieras de devoir faire ta réadaptation dans les hôpitaux militaires.

— Je suis parvenu au point où il ne m’ait plus nécessaire de vivre dans un Centre comme celui-ci. Je suis presque totalement autonome! J’ai surtout besoin d’un suivi. Puis, pour les prothèses, je me débrouillerai très bien pour trouver une solution! Je n’ai pas besoin de vous pour ça et j’ai toujours ma pension d’invalidité. Je n’ai jamais voulu de votre argent. Ce que je voulais, vous n’avez jamais été capable de me le donner.

Derrière eux, la porte s’ouvrit. Elijah se retourna pour regarder qui se présentait ainsi. Matt pensa qu’ils faisaient tous trop de bruit et dérangeaient les autres occupants du Centre. Cependant, il fut interloqué quand il vit Monsieur Monroe, le père d’Elijah, passer la tête par l’ouverture avant d’entrer dans le petit salon.

— Papa? Fit Elijah, aussitôt inquiet. Tout va bien? Il n’est rien arrivé à maman? Pourquoi es-tu ici?

— Tu sais que je connais Éric, le Directeur du Centre, depuis des années. Il m’a téléphoné à l’université et comme c’est tout près d’ici, je suis accouru. Non pas que je ne croyais pas que vous ne vous en sortiriez pas tout seul, mais c’est le rôle d’un parent de soutenir leurs enfants, alors me voilà! Termina le nouveau venu en ouvrant grand les bras.

— Mon dieu, gémit la mère de Matt qui n’avait plus rien d’élégant avec son maquillage dégoulinant autour de ses yeux et ses cheveux décoiffés. Son père est blanc… C’est contre nature.

Matt avait l’envie de foutre le camp. De partir très loin d’ici. Loin d’eux. Il lança un regard contrit à Paul, le père d’Elijah. Il n’y pouvait rien si ses parents étaient des connards imbus d’eux-mêmes. Et même s’il savait ce qui allait suivre, il fut tout de même surpris quand son père aborda le sujet.

— Tu peux quitter le Centre, Matt, commença froidement l’avocat. Avoir un joli appartement adapté à ta condition, avoir les meilleurs soins, les meilleurs médecins à ta disposition. Des prothèses à la fine pointe de la technologie. Et tous les moyens financiers qu’il te faut pour t’assurer un confortable train de vie.

— Mais? Car il y a un mais, n’est-ce pas? Vous souhaitez que je renonce à Elijah et à ma supposée folie! (Il ricana méchamment avant de poursuivre:) Peut-être même épouser une gentille fille de votre choix et lui faire une ribambelle d’enfants. Vivre loin de votre milieu. Vivre caché pour que le mouton noir rempli de tares que je suis ne vienne pas gêner votre petite vie de riches snobinards. Je n’en veux pas!

Sa mère continuait à sangloter. Des larmes de crocodile, pensa-t-il. Elle n’avait jamais fait montre d’émotion, si ce n’était que pour parvenir à obtenir ce qu’elle désirait. C’était une femme égocentrique, elle n’allait pas changer de personnalité en quelques semaines à peine. Quant à son père, ses yeux lui lançaient des éclairs rageurs. Si un regard avait pu tuer, Matt serait mort à l’heure actuelle.

— Je ne permettrai pas que mon fils soit une tapette.

— Tu n’as qu’à me déshériter! Je m’en fous!

Matt sentit une pression sur son épaule. Quand il leva ses prunelles, il vit Paul Monroe lui sourire avec tendresse. Il resta coi de stupeur lorsque le père d’Elijah parla:

— Ce que vous allez faire, Monsieur Snow, ne changera rien pour Matt. Il fait maintenant partie de notre famille et nous prenons soin des nôtres. Nous assumerons les frais qu’il faudra pour que Matt marche de nouveau.

— Vous ne pouvez pas payer pour moi, protesta vertement Matt. Je peux…

— On verra cela plus tard. Mais sache, fils, que nous sommes loin d’être des nécessiteux. J’ai quelques brevets d’invention qui rapportent une belle somme et ma jolie Rose est une romancière hors pair. Nous avons les moyens de t’aider. De plus, tu as le meilleur kinésithérapeute du pays comme compagnon.

— Merci, papa, commenta simplement Elijah avec reconnaissance.

— Viens, Eleanor, dit le père de Matt en tirant sa femme hors de la pièce, son pas raide trahissant la rage qui l’habitait. N’espère plus rien de nous, Matt. Je refuse d’avoir une abomination comme fils.

Un soupir de soulagement lui échappa au moment où ses parents quittèrent le salon. Il avait honte d’eux. Il libéra sa main de celle d’Elijah et fit faire volte-face à son fauteuil pour bien voir les deux personnes avec lui.

— Un énorme merci, Monsieur Monroe. Je…

— Pas de Monsieur Monroe entre nous, fils. Juste Paul. Ou papa. Et avant de dire merci, attends de mieux connaître la famille dans laquelle tu viens d’entrer. On est tous plus ou moins cinglés, conclut le père d’Elijah en riant.

— Vous voulez toujours de moi… malgré eux? Questionna-t-il, incertain.

— Idiot! S’exclama Elijah en lui donnant une légère boutade. Je t’aime!

— Alors, je m’en fous si vous êtes cinglés. Je le suis aussi par certains côtés, et puis votre famille est géniale et je vous adore tous! Répliqua Matt en faisant un signe à Elijah de se rapprocher de lui.

Il prit la main de son petit ami et le tira vers lui, le forçant à se baisser. Quand Elijah fut à la bonne hauteur, Matt l’embrassa laissant parler le bonheur qu’il ressentait en cet instant de se savoir soutenu par ces gens-là.

— Je t’aime, murmura-t-il lorsqu’il libéra enfin les lèvres d’Elijah.

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