Matt – 8

Assis dans une mini-fourgonnette qui se remplissait de cartons, Matt restait stupéfait de la rapidité avec laquelle tout s’était enchaîné. Il avait suffi qu’Elijah téléphone chez ses parents pour que tout s’organise à vitesse grand “V”. C’est pourquoi, deux jours plus tard, il se retrouvait devant son immeuble à observer les aller-retour des membres de la famille de son petit ami.

Petit ami. Matt aimait ça. Beaucoup. Vraiment beaucoup, plus qu’il ne l’aurait cru. Lui qui avait fui auparavant toute relation un tant soit peu sérieuse, sautait maintenant à pied joint dans l’engagement. Il ne se reconnaissait plus. Néanmoins, il appréciait bien ce nouveau Matt. Celui qui osait enfin se montrer sous son véritable visage et tant pis si ça déplaisait à certaines personnes. Il était heureux, même s’il était confiné pour le moment dans le véhicule à regarder les autres travailler alors qu’il ne faisait rien.

Matt aurait souhaité les aider, mais Elijah et sa mère avaient décrété que pour cette étape il devait demeurer là et que pour le déchargement il serait alors mis à contribution. Il n’avait pas visité la maison d’Elijah, mais faisait confiance à ce dernier lorsqu’il lui disait que ses déplacements avec le fauteuil seraient aisés.

Il se souvenait de l’air effaré d’Elijah lorsqu’il était allé pour la première fois chez lui dans le but de commencer à emballer quelques affaires et de voir leur besoin en véhicule pour transporter toutes les choses. Elijah avait été abasourdi devant le peu d’objets et avait affirmé qu’une fourgonnette et une camionnette suffiraient amplement et que tout se ferait en un seul chargement.

L’ancien militaire était rarement chez lui, il n’avait donc pourvu qu’à l’essentiel: instruments de base pour faire la cuisine, une table de bois et deux chaises, une grande télévision murale, un large fauteuil confortable, un matelas qu’il avait déposé sur le plancher de la chambre, une vieille commode remplie de vêtements, puis finalement quelques outils.

Il regarda Elijah et Henri transporter le matelas et le charger sans effort apparent à l’arrière du Ford F-150. Vu qu’il ne conservait aucun de ses meubles à l’exception de son fauteuil de cuir souple et son système de cinéma maison, ces objets seraient donnés à une jeune famille en manque de moyens financiers que connaissait Rose et où Henri se ferait un plaisir de les apporter à la fin de la journée.

Matt afficha une expression amusée quand il vit Elijah revenir, transportant cette fois-ci la télévision emballée avec suffisamment de papier bulle pour faire le tour de l’appartement à cinq reprises. Son petit ami houspillait Henri avec une tonne de recommandations et procédait avec mille et une précautions. Elijah s’était entiché de l’écran géant. Tous les hommes de la famille Monroe étaient en amour avec l’écran. Elijah lui avait d’emblée annoncé la future disparition de sa télévision, celle de Matt la remplacerait dans le salon.

John, le petit frère adoptif, ferma le hayon de la fourgonnette une fois la dernière boite rangée à l’arrière, puis il rejoignit sa fratrie pour les aider à arrimer les meubles de Matt. L’ancien soldat jeta un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord. Ça leur avait pris à peine quarante-cinq minutes pour tout charger, ils avaient fait vite.

Matt se serait attendu à ce qu’Elijah fasse le trajet jusqu’à la maison avec lui, mais après un geste de la main, il monta derrière le volant du Ford. Ce fut Henri qui prit place à ses côtés en riant devant l’air de dépit affiché par Matt.

— Tu as été détrôné par la télévision, vieux! S’exclama le jeune homme avec malice. Elijah ne me fait pas confiance pour rouler doucement afin de ne pas abîmer ton précieux écran géant! Bon sang! J’ai hâte de voir le prochain match de foot là-dessus! Ce sera quelque chose!

Il répondit d’une grimace éloquente qui fit rire de nouveau Henri. Il n’avait même pas eu droit à un petit bisou avant qu’Elijah ne s’éloigne avec John à bord de la camionnette. Toutefois, Matt s’avoua immédiatement après qu’il était toujours mal à l’aise à l’idée des démonstrations d’affection en public. Elijah le savait et le ménageait autant que possible sur ce point. Reconnaître qu’il formait un couple avec le kinésithérapeute était déjà un grand pas en soi pour lui. Une nouveauté d’envergure qu’il n’avait jamais envisagée avant de connaître Elijah. Matt acceptait étonnamment bien ce concept: être en couple, avoir un petit ami officiel et vivre avec lui.

Ses parents ignoraient tout de son déménagement. Ils ne mettraient pas très longtemps à en avoir connaissance, puisque le total de la facture qu’ils recevraient prochainement de la part du Centre aurait changé à la baisse et que le montant alloué pour la chambre qu’il avait occupée disparaîtrait. Dans un monde idéal, ses parents ne s’en préoccuperaient pas et ne chercheraient pas à le revoir. Il savait cependant que c’était un espoir vain, surtout que depuis qu’il s’était réveillé à l’hôpital, ces derniers étaient revenus à la charge sur le sujet des études en droits. Son père lui avait même fait part de projets le concernant, lui et son possible futur poste dans le cabinet familial. Poste dont Matt ne voulait pas et ne voudrait jamais.

Henri roulait vite, ne respectant pas toujours les limitations de vitesse, et le jeune homme avait dépassé le Ford que conduisait Elijah. Pour s’amuser, Matt lui avait fait un signe de “bye bye” de la main en lui faisant une grimace. Son petit ami lui avait un doigt d’honneur en réponse. Cela l’avait fait éclater de rire.

Il avait hâte de voir enfin la demeure où il allait vivre, il l’espérait, pendant très longtemps. Cependant, au fond de lui, Matt savait que ce n’était pas tant l’endroit, mais surtout la personne avec qui il allait cohabiter, qui faisait toute la différence. Elijah était un homme d’exception. Sa bonté ne semblait pas avoir de limite. Matt en avait eu la preuve à de nombreuses reprises et plus il en apprenait sur l’homme dont il était en train de tomber amoureux, plus ses sentiments se faisaient profonds. Être conscient qu’Elijah éprouvait la même chose pour lui, lui procurait une force intérieure qu’il avait jusqu’à présent ignoré posséder.

Matt se demandait quelques fois où il serait aujourd’hui sans l’explosion qui lui avait coûté ses jambes. Sans cet évènement tragique, il n’aurait pas rencontré Elijah et il aurait continué à vivre en se mentant à lui-même et en étant malheureux, tout ça pour tenter de suivre stupidement le modèle jugé “normal” que ses parents lui avaient inculqué.

Il se secoua mentalement, ce n’était pas le moment de ressasser de sombres pensées. Aujourd’hui était un grand jour, un tournant sans précédent : il allait officiellement s’engager dans une relation stable. Matt s’avoua sans honte que ça le rendait nerveux, car il était très clair qu’en étant avec Elijah, il se retrouvait du même coup avec une toute nouvelle famille. Il espérait juste ne pas commettre d’impairs et, par la même occasion, se mettre les membres de cette famille à dos. Il les appréciait déjà trop et ne voulait pas que ses conneries viennent saboter tout ça. Pour une fois qu’il avait des gens bien dans son existence, il ne souhaitait pas les perdre.

Depuis quelques minutes, ils se trouvaient dans un quartier résidentiel de banlieue, pas très éloigné de celui où habitaient les parents d’Elijah. Henri se gara en face d’une jolie maison, plus grande que ce qu’avait laissé présager la description qu’Elijah lui en avait faite. Matt écarquilla des yeux stupéfaits devant le tableau qui s’offrit à lui. Au lieu d’un banal gazon, il vit un potager qui s’étendait sur toute la façade de la demeure. Il distingua clairement des tomates, reconnut sans peine des poivrons, des aubergines, des haricots, et vit toutes sortes de plantes qui en toute logique devaient aussi être des légumes, toutefois il ne pût les nommer. Néanmoins, le jardin n’était pas la plus grande surprise que lui réservait cette maison: le père d’Elijah finissait d’installer une rampe d’accès sur le balcon. Il pourrait aller et venir à sa guise.

Matt ne savait pas comment réagir. Ce que ces gens faisaient pour lui faciliter la vie était tout bonnement incroyable. Personne ne s’était autant démené pour lui. Il avait presque envie de pleurer. Bordel! Ce n’était pas uniquement Elijah; il était amoureux de sa famille en entier!

Il sursauta quand sa portière s’ouvrit sur Henri qui affichait un sourire joyeux qui ressemblait à s’y méprendre à celui de son grand frère. Gêné, Matt s’essuya les yeux qui, se rendit-il compte, avaient laissé échapper quelques larmes d’émotion. Il fut heureux qu’Henri ne lui lance pas de vannes là-dessus et se contente de se détourner, tout en rapprochant son fauteuil près de lui. Mais Matt avait un problème: la mini-fourgonnette n’était pas à la bonne hauteur pour qu’il puisse se transférer seul dans son carrosse, et essayer lui garantissait de finir le visage écrasé contre le béton du trottoir. Il soupira de soulagement en voyant le Ford se stationner dans l’allée de la maison. Elijah l’aiderait, après tout c’était lui qui l’avait installé dans ce véhicule de malheur.

L’ancien soldat n’eut pas à attendre longtemps avant qu’Elijah n’écarte derechef son petit frère. Sans tergiverser, le kinésithérapeute glissa prestement un bras sous les cuisses de Matt et passa l’autre derrière son dos, puis le souleva.

— J’ai presque l’impression de jouer le rôle de Rhett Butler, là, rigola Elijah d’excellente humeur.

— On n’est pas dans un escalier, idiot! Et tu n’es pas de la bonne couleur non plus. Remarque que je ne m’en plains pas, tu es plus joli garçon que lui, répliqua Matt alors qu’il se laissait déposer avec douceur dans le fauteuil.

Avant de se redresser, Elijah lui vola un rapide baiser.

— Alors? Que penses-tu de la maison? Demanda-t-il, sa nervosité plus que visible.

Matt prit son temps pour répondre, faisant mine d’examiner les lieux attentivement, alors qu’il avait déjà vu ce qui importait le plus. Puis, apercevant l’air anxieux qu’affichait Elijah, il lui adressa son plus beau sourire.

— C’est génial! Mais ne compte pas sur moi pour t’aider avec le potager; avec les roues, je vais tout saccager sans le vouloir.

Le sourire s’effaça pour faire place à une expression sérieuse.

— Tu as fait installer une rampe d’accès à cause de moi.

— Il a tout fait lui-même ce matin très tôt, intervint Henri en constatant que son grand frère demeurait immobile et muet, mal à l’aise. Restait juste à consolider le tout pour être certain que ça ne s’écroule pas. Papa s’en est chargé pendant que nous amenions tes affaires ici. On pensait que ce serait plus long.

— Je n’ai pas beaucoup de choses, fit bêtement remarquer Matt.

— Mais tu as une télé géniale! Cria John qui avait commencé à enlever les cordages qui arrimaient ses meubles.

— Ouais, disons. À l’exception de ma voiture, c’est le seul truc dans lequel j’ai investi. Le pire, c’est que la bagnole est dans un entrepôt, inutile.

Henri sauta sur l’occasion, lui qui se déplaçait en autobus:

— Si tu veux la faire rouler un peu, je suis volontaire!

Matt secoua la tête, il avait déjà un plan à l’esprit. Elijah n’était pas le seul à réserver des surprises.

— Je pensais la proposer à Elijah, qui pourrait donner la sienne à Rose. Comme ça, votre mère aurait un véhicule plus sécuritaire que ce truc plein de rouille qu’elle a.

— Quoi? s’écrièrent simultanément Elijah, à côté de lui, et Rose qui venait d’apparaître sur le balcon.

— Je ne peux pas la conduire de toute manière, autant que quelqu’un en profite!

—  Merci, mais je ne veux pas d’un modèle sport, rétorqua Elijah.

— Comment sais-tu que c’est un modèle sport?

Elijah leva les yeux au ciel, exaspéré.

— Parce que c’est tout à fait toi! Moi, je suis du genre écolo. Ma prochaine voiture sera une hybride.

— Non, dit calmement Matt, ménageant son effet. Elle sera à cent pour cent électrique. J’ai une Tesla presque neuve qui t’attend à l’entrepôt. On pourrait aller la chercher demain si tu veux.

Son petit ami sursauta, son visage affichant une expression incrédule, la stupeur le rendant muet. Matt éclata d’un rire joyeux.

— Et tu avais raison, c’est le modèle sport. Le Tesla Roadster, conclut-il.

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