Gareth – 1

La salle commençait à tournoyer autour de lui et il s’en félicita. Il leva la main pour commander un nouveau verre de mauvais whisky, le seul qu’il pouvait se payer à l’heure actuelle. Gareth espérait en avoir bientôt assez ingurgité pour obtenir l’oubli auquel il aspirait. S’il n’avait pas été si lâche, il en aurait eu terminé depuis plusieurs mois déjà et ne serait pas dans ce putain de bar en train de se souler.

Il reposerait au cimetière après s’être fait sauter la cervelle.

Il avait essayé. Le canon du pistolet inséré dans sa bouche, le doigt sur la détente, prêt à appuyer. Il avait commis l’erreur de fermer les yeux. Aussitôt, l’image du visage de Matt, une expression dévastée peinte sur les traits, lui était apparue. Il ne pouvait pas faire ça à son pote. Le gars en avait assez bavé sans qu’en plus il lui impose son suicide et son identification à la morgue.

Lorsqu’il était revenu au pays, Gareth était rempli d’espoirs en l’avenir. Il avait eu des rêves, des projets, qui s’étaient tous écroulés comme des châteaux de cartes sous un coup de vent, les uns après les autres. Il avait vite perdu ses illusions.

Et les cauchemars avaient commencé. Au début, ils étaient plutôt bénins. Quelques souvenirs de son enfance s’entremêlant à ce qu’il avait vécu en Afghanistan. Au bout de quelques semaines, cela avait empiré. Puis, il y avait eu ces hallucinations atroces qui lui tombaient dessus sans prévenir.

L’alcool l’aidait à gérer la situation en abrutissant son corps et son esprit. Il était vite devenu accro, incapable de se passer de sa bouteille. Il lui était même arrivé de s’effondrer ivre mort dans une ruelle au milieu de détritus. La première fois, il s’était demandé comment il avait fait pour se retrouver dans un endroit pareil. Ensuite, il avait cessé de se questionner. À quoi bon? En définitive, il obtenait cet oubli qu’il désirait tant.

Quelques fois, Gareth aurait souhaité avoir l’alcool mauvais. Ce n’était pas le cas. S’il l’avait eu, il se serait empressé de foutre la merde parmi les groupes d’hommes louches qu’il croisait dans certains établissements où il allait se souler. Il serait peut-être parvenu à provoquer une bagarre. Plusieurs de ces types se baladaient avec des armes blanches ou des flingues. Ça aurait été un bon moyen d’en finir et la cause de sa mort sur son certificat de décès aurait été autre chose que suicide. Du coup, Matt en aurait été moins affecté. C’est ce que Gareth croyait, mais il ne pouvait pas en être certain.

Au moins, en coupant les ponts avec son ami, Gareth ne lui imposait pas la vision de sa déchéance. Il n’aurait pas pu supporter les commentaires désobligeants de personnes qu’il connaissait sur l’épave qu’il était devenu en si peu de temps. Ici, les gens le méprisaient peut-être et, bien souvent, ils étaient choqués par le spectacle infligeant qu’il offrait. Toutefois, Gareth se fichait bien de leur opinion. Ils n’avaient aucune importance à ses yeux.

Peut-être devrait-il enlever le nom de Matt dans sa très courte liste de personnes à contacter en cas d’urgence ? Sauf que s’il faisait ça, il risquait de terminer à la morgue avec le nom de John Doe ou de John Smith attaché au pied. Ou peut-être pas. Après tout, il avait fait l’armée. Ils avaient toutes les informations qu’il fallait pour pouvoir identifier son corps.

Gareth lança un regard embrouillé vers le barman qui tardait à lui apporter un nouveau verre. Pensant que l’homme l’avait oublié, Gareth lui refit signe en espérant que cette fois-là, il aurait enfin sa commande. Il en avait marre de ruminer les mêmes pensées morbides à tous moments.

Le barman vint lui remplir son verre.

— C’est le dernier, vieux. T’as assez bu pour ce soir.

Gareth acquiesça. Rétorquer ne servait à rien de toute manière quand ces types s’étaient mis dans la tête qu’il en avait assez eu. Il commençait à avoir l’habitude de ce genre de chose. Gareth porta son verre à ses lèvres et but d’un trait son contenu. Il y avait une supérette au coin de la rue, il y trouverait sans problème une bouteille pour finir la tâche qu’il s’était assignée. C’est-à-dire se soûler.

Peu de temps après, il sortit du bar et prit la direction du magasin, laissant sa voiture dans le stationnement. Se tuer au volant ne le dérangeait pas. Toutefois, il ne désirait pas tuer quelqu’un d’autre à cause de son addiction à l’alcool. Il ne tenait pas à amener quelqu’un en enfer avec lui. Gareth avait laissé assez de cadavres derrière lui en Afghanistan pour ne pas avoir envie d’en faire d’autres ici.

Malgré la quantité de boisson avalée, son pas demeurait assez ferme. Une personne ne le connaissant pas n’aurait pas vu au premier coup d’œil qu’il avait consommé trop d’alcool. Son corps s’était accoutumé à la chose et cela lui prenait une quantité conséquente pour faire effet. Sa vision périphérique commençait à être trouble, cependant ce n’était pas assez. Il arrivait encore à raisonner. Il avait besoin de plus.

Il parvint enfin à destination au bout d’une dizaine de minutes de marche dans l’air frais de la nuit. Dès qu’il pénétra dans la supérette, il alla dans la section où il savait pouvoir trouver ce qu’il cherchait. Gareth examina quelques étiquettes. Les lettres dansaient devant ses yeux et il eut quelques difficultés à dénicher l’information qu’il recherchait. Il finit par trouver et il saisit la bouteille qui indiquait le plus haut taux d’alcool ; de la vodka.

Il détestait la vodka, mais il déposa quand même la bouteille sur le comptoir-caisse. Fouillant dans ses poches, il en sortit quelques billets froissés qu’il tendit au caissier avant même que ce dernier annonce la somme. Il lui manquait deux dollars vingt-sept. Gareth farfouilla fébrilement dans les poches de son manteau et repêcha un peu de monnaie qui lui permit de payer de justesse. Il devrait se dénicher un nouvel emploi pour pouvoir se procurer la prochaine bouteille. Il venait de perdre celui qu’il avait et avait déjà flambé le peu qu’il avait reçu de son dernier chèque. Il ne lui restait rien.

Gareth quitta le magasin. En passant le seuil, il jeta un coup d’œil au ciel sombre et dépourvu d’étoiles au-dessus de lui. Il envisagea de rentrer chez lui pour boire, puis songea que bientôt, il n’aurait même plus de chez-soi. Le propriétaire ne tarderait pas à le faire expulser faute de ne pas avoir payé le loyer depuis au moins deux mois. Autant qu’il s’habitue dès maintenant à vivre dans la rue…

Il déambula dans les rues, prenant consciencieusement quelques gorgées à intervalles réguliers. Une moto passa près de lui et au même moment, le pot d’échappement émit une forte pétarade.

Tout bascula dans son esprit malade.

Gareth se retrouva au milieu d’une fusillade. Des tirs tombaient près de lui dans le sable, soulevant des nuages de poussière qui l’empêchaient de voir où étaient ses compagnons d’unité. Il les entendait crier. Des ordres confus fusaient à travers la radio accrochée à son gilet pare-balles. Son arme entre les mains, Gareth cherchait une cible sur laquelle tirer et il n’en trouvait pas.

Il buta sur quelque chose et, perdant l’équilibre, il tomba en lançant un cri de surprise. Puis, il aperçut ce regard vide qui le fixait. Gareth connaissait ces yeux bruns et ce visage ensanglanté. C’était Aaron. Il n’y avait plus rien à faire. Aaron était mort.

Reculant avec précipitation, Gareth essaya de dénicher un endroit où se mettre à l’abri des tirs ennemis. À travers le sable qui lui brulait les yeux, il distingua un amas rocheux à environ cent cinquante mètres.

En temps normal, ce n’était pas une grande distance à parcourir. Or, alors que leur groupe subissait cette attaque surprise, cela lui sembla être le bout du monde. Gareth n’avait pas le choix. Il fallait foncer s’il voulait vivre, c’était sa seule chance dans ce foutoir.

Se redressant en conservant le dos courbé dans l’espérance d’offrir la plus petite cible possible, Gareth courut droit devant aussi vite qu’il le pouvait. Quelque part, Gareth perçut un son de verre qui se brise. Cela lui parut bizarre. Comment du verre pouvait-il se retrouver au milieu d’un endroit quasi désertique ? Il devait se mettre à couvert, prévenir les autres. Courant toujours, il percuta quelqu’un de plein fouet.

Samuel. Samuel était blessé et tenait à peine sur ses jambes. Gareth s’en souvenait. Comment faisait-il pour tenir debout avec tout ce sang ? Sans réfléchir, Gareth prit le bras de Sam pour l’entraîner avec lui. Il fut surpris quand le jeune homme se débattit.

— Il faut se mettre à couvert, Sam ! Beugla Gareth assez fort pour se faire entendre par dessus les bruits de la fusillade.

— Lâche-moi, mec ! T’es cinglé ! Putain ! Je m’appelle pas Sam ! Termina l’homme qui dégagea son bras avec brusquerie.

Il avait porté Samuel sur son dos jusqu’aux rochers. Gareth se rappelait de ses mains pressant une blessure au thorax, alors qu’il essayait vainement d’arrêter le saignement. Il regarda ses paumes, aucune trace de sang. Comment ? Les secours étaient venus. Ils avaient emporté Samuel, mais il était mort quelques jours plus tard. Les autres étaient tous morts eux aussi ce jour-là. Gareth avait été le seul à s’en sortir vivant avec seulement quelques égratignures.

Gareth entendit un klaxon. Il vit une lumière vive venir vers lui. Il faisait nuit, l’air était frais.

— Mais que… ? Balbutia-t-il avec confusion.

Où était-il ? Des roues qui crissent sur l’asphalte…

Il perçut un choc sourd et eut la brève sensation de voler. Une douleur atroce le traversa quand il tomba sur le sol dur. Gareth put entendre quelqu’un crier. Une voix qu’il ne connaissait pas.

C’était donc ça mourir ? Songea-t-il avant de sombrer dans l’inconscience.

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