Gareth – 2

Un bip continu bourdonnait dans son crâne douloureux. Son corps lui faisait un mal de chien et il avait l’impression de s’être fait rouler dessus par un semi-remorque. Il entendait des sons incongrus provenant de l’extérieur de sa chambre. Des bruits assourdis de conversations et de trucs qu’on déplaçait. Pourtant, il n’avait pas le souvenir d’avoir invité qui que ce soit chez lui hier. Il devait cependant avouer que plusieurs choses lui échappaient ces derniers temps.

Au début, cela l’avait perturbé de ne pas se remémorer ce qu’il avait fait la veille, maintenant, il s’en fichait. L’oubli n’était pas si mal. Sa vie était pourrie de toute manière.

Gareth esquissa un mouvement pour changer de position sur le lit, question d’être un peu plus confortable. Il fut gêné par quelque chose d’attacher à son bras. Il entrouvrit les yeux et les referma aussitôt, abasourdi.

Il n’était pas chez lui, mais se doutait bien de l’endroit où il était. Une perfusion. Il avait une foutue perfusion au bras. Il était dans un hôpital.

Cette fois-ci, ne pas pouvoir se souvenir de ce qui s’était déroulé la veille lui fit l’effet d’un coup de massue sur le crâne. Avait-il pris la voiture en sortant du bar? Avait-il blessé quelqu’un? Tuer quelqu’un? Non! Putain! Tout mais pas ça! Il ne le supporterait pas s’il apprenait qu’il avait fait le moindre mal à quelqu’un à cause de ses saloperies de conneries! Lui, il s’en foutait bien de mourir, il ne voulait cependant pas entraîner une autre personne en même temps que lui.

— Bordel! Beugla soudain une voix grave dans le couloir. Vous allez me laisser entrer dans cette chambre, oui? En plus, c’est ce maudit hôpital qui m’a contacté pour me parler de l’accident! Alors ôtez-vous de mon chemin!

— Mais…

— Il n’y a pas de mais! Gareth m’a choisi comme personne à contacter en cas d’urgence et vous m’empêcher de le voir? Allez vous faire foutre! J’entre! Si n’êtes pas contente, appelez la sécurité!

Gareth avait reconnu la voix de Matt. Le mariage n’avait pas radouci le bonhomme. Son ami était toujours aussi caractériel. Un petit sourire benêt lui étira les lèvres, cela ne dura qu’une seconde, le temps que son cerveau enregistre la présence de Matt en ce lieu. Il était dans la merde. Après l’infirmière, c’était à lui que Matt s’attaquerait. Gareth frissonna d’horreur à cette pensée. Il allait se faire réduire en miettes quand Matt saurait qu’en plus il ne rappelait rien des évènements. Il ferait peut-être mieux de feindre l’amnésie ou d’être endormi. Toutefois, avant qu’il ait pu prendre une décision, la porte de la chambre s’ouvrit, poussée par un Matthew Show furibond. Gareth écarta donc cette idée derechef. Matt le connaissait trop bien pour s’y laisser prendre.

Il leva le regard sur l’homme qui venait entrer. Dieu, ce qu’il était beau! Les cheveux bruns de Matt étaient un peu trop long et auraient eu besoin d’une bonne coupe. S’il avait pu, Gareth y aurait glissé les doigts avec plaisir. Il aurait aussi aimé pouvoir caresser cette mâchoire ferme et ombré par la repousse des poils. Quand il prit conscience qu’il posait des yeux amourachés sur son pote qui le fixait, il se détourna, gêné. Matt était inaccessible, c’était un homme marié et heureux en ménage. Il ne gâcherait pour rien au monde le bonheur que son ami avait trouvé, même si c’était avec un autre que lui. Puis, il sursauta presque de surprise en avisant la personne qui suivait derrière Matt: Henri.

Henri qui l’observait avec une lueur meurtrière tapis au fond de ses prunelles noires et un quelque chose d’autre que Gareth ne pouvait pas définir. Henri, le petit frère d’Elijah, le mari de Matt. Henri, le jeune homme qu’il avait baisé dans sa voiture dans l’heure suivant la fin de la réception de mariage de Matt et d’Elijah, alors qu’il était passablement éméché. Jeune homme qui l’avait reconduit chez lui par pure bonté d’âme et dont il avait abusé de façon éhontée pour ensuite le jeter comme un vulgaire déchet. Gareth n’était pas fier de ce qu’il avait fait. Il ne savait toujours pas ce qui lui avait pris d’agir de la sorte. Peut-être avait-il voulu prendre une revanche sur Elijah en faisant mal à son frère? Tout ce qu’il était parvenu à faire c’était de se sentir comme un moins que rien.

Par la suite, il avait tout fait pour éviter autant possible la nouvelle famille de Matt. Il ne voulait pas croiser le regard accusateur d’Henri. Le jeune homme ressemblait trop à son grand frère, lui rappelant sans cesse qu’il avait perdu l’homme qu’il aimait au profit de ce dernier.

— Qu’est-ce qui t’es passé par la tête? Espèce d’abruti! Cria Matt quand il vit que Gareth était éveillé. Te jeter au milieu d’une voie de circulation complètement soûl! Tu aurais pu te faire tuer! Mais regarde-toi, bordel! Tu es devenu une épave depuis que tu es rentré d’Afghanistan!

Gareth ferma les yeux, la tête douloureuse. Au moins, il semblait qu’il n’avait fait de mal à personne, si ce n’était qu’à lui-même. Il fut soulagé de l’apprendre. Toutefois, il se serait bien passé de l’engueulade, même s’il la méritait. Pour ce qui était du qualificatif peu attrayant dont l’avait affublé Matt, il devait admettre que son ami avait raison. L’image que reflétait chaque jour son miroir lui faisait horreur. Il ne se ressemblait plus, n’arrivait pas à se reconnaître dans cet étranger au visage bouffi et aux yeux injectés de sang.

Il sentit quelqu’un lui prendre la main et exercer une pression.

— Tu as intérêt à ne plus jamais me faire une peur pareille, connard!

— On est quitte alors, croassa Gareth en faisant référence à l’explosion qui avait presque coûté la vie de Matt quelques années plus tôt.

Il ouvrit les yeux, osant enfin affronter le regard de Matt. Ce qu’il y vit l’ébranla jusqu’au fond de l’âme. Le mec tenait à lui. Énormément. Et les mots que Matt prononça ensuite lui brisèrent le cœur, lui faisant réaliser qu’il avait passé la dernière année à blesser le seul véritable ami qu’il avait.

— Bon sang! S’exclama Matt en passant une main nerveuse dans ses cheveux. Tu es comme un frère pour moi. Depuis un an, tu m’évites. Comment penses-tu que je me sens, là? Je t’ai laissé des tonnes de messages que tu n’as jamais retournés! Puis, voilà qu’il t’arrive cet accident et que j’apprends que je suis la seule personne à contacter dans ton dossier en cas d’urgence. Alors peu importe ce qu’il se passe en ce moment avec toi, Gareth, tu ne parviendras pas à me tenir à l’écart de ta vie. On s’en balance des liens de sang et de toutes ces conneries. On est frère, vieux. Je ne te laisserai pas tomber. Je te ramène à la maison avec moi. Elijah t’a préparé la chambre d’ami. On prendra soin de toi le temps de te remettre sur les rails.

Gareth ne comprenait pas pourquoi Matt ne lui en voulait pas de ce qu’il avait fait. Bordel! Il avait baisé son beau-frère et l’avait traité comme un chien. À moins que… Gareth jeta un coup d’œil stupéfait sur Henri qui le fixait, le regard noir, une colère mal réprimée effleurant la surface. Le jeune homme n’avait rien dit. Pourquoi?

Gareth observa Henri. Il voyait dans les yeux du jeune homme l’opinion peu amène qu’il lui portait. Il pouvait comprendre, il avait agit en connard et Matt avait raison. En un an, Gareth était devenu une épave. Sa musculature avait été remplacée par un surplus de poids disgracieux et une panse de buveur. Ses cheveux blond, autrefois courts et brillants, étaient maintenant longs, emmêlés, sales et gras.  Ses prunelles vertes étaient ternes et ne reflétaient plus qu’amertume.

Henri contemplait l’homme couché dans le lit et ne parvenait pas à concilier l’image qu’il avait sous les yeux avec celle qu’il conservait dans sa mémoire. Il ne comprenait pas ce qui avait pu pousser Gareth à ce niveau de déchéance.

Bon Dieu ! Le gars qu’il avait appris à connaître et dont il était tombé amoureux n’existait plus. Son apparence autrefois de jeune premier était maintenant négligée à l’extrême. Son regard vert pétillant et vif était aujourd’hui morne et désabusé. Henri peinait à croire qu’il s’agissait bien de Gareth. Son Gareth. .

Gareth l’avait fait souffrir au-delà des mots en piétinant ses sentiments et en disparaissant sans dire un mot. Il n’y avait pas que lui qui en avait bavé de cette situation. Matt aussi, et par ricochet, Elijah.

Matt.

Gareth continuait de fixer Matt avec des yeux amourachés et cela mettait Henri dans une colère noire. Gareth n’avait pas le droit. Henri décida dès lors de tout faire pour éloigner autant que possible cet homme du mari de son frère. Il n’eut pas à chercher longtemps l’excuse parfaite. Son propriétaire lui avait fait parvenir pas plus tard que ce matin une lettre expliquant que des rénovations de premières nécessités devaient avoir lieu dans son immeuble. Henri pouvait très bien quitter son appartement le temps des travaux pour aller squatter chez son frère et Matt. Il garderait ainsi un œil sur les agissements de Gareth. Hors de question que ce pourri en profite pour briser le couple d’Elijah.

Tandis qu’Henri écoutait Matt déverser son trop-plein inquiétude sur Gareth, il s’aperçut qu’il partageait malgré lui les sentiments de son beau-frère face à la situation. Il n’avait jamais voulu le malheur du soldat. Jamais.

Cet accident aurait pu tuer Gareth.

Si cela s’était produit, tout ce qu’il aurait pu faire aurait été d’aller lui dire un dernier adieu au cimetière. Peut-être était-ce sa chance. La chance que lui donnait l’existence de conquérir le cœur de Gareth et de lui faire oublier les sentiments qu’il avait pu entretenir pour Matt. Une façon de prendre sa revanche.

Non. Pas de revanche, car Henri savait qu’il aimait encore ce sale type, peu importe l’enfer qu’il avait vécu à cause de lui. Enterrer les émotions qu’il éprouvait pour Gareth de manière définitive était inconcevable, cela reviendrait à fuir. Donc, à défaut de pouvoir tourner la page, Henri préférait affronter le tumulte intérieur de ses sentiments ambigües.

Henri présentait que ce ne serait pas facile, surtout quand il voyait la façon dont Gareth regardait Matt. La colère l’envahissait alors tout entier et s’il analysait un tant soit peu l’orage qui faisait rage en lui, Henri devait admettre que cette colère prenait naissance que pour une seule raison: la jalousie.

Une jalousie comme il n’en avait jamais ressentie auparavant. Il lui semblait presque que le monde tremblait autour de lui. Jaloux, lui? Non, Henri ne pouvait y croire. Il ne l’avait jamais été avant. Tout était de la faute de Gareth. Serrant les poings, Henri tenta vainement de réprimer la rage qui montant en lui, dirigée vers une seule personne: Gareth. Il était damné d’aimer un type pour qui il ressentait pourtant tant de haine à la fois.

Toutefois, une chose l’intriguait: qu’avait-il pu arriver à Gareth pour qu’il change à ce point? Un tel changement n’arrivait pas au jour au lendemain. Il avait bien remarqué que l’ancien soldat avait souvent des sautes d’humeur inexplicables, mais cela ne durait jamais. Comme Matt ne semblait pas s’en soucier, Henri avait fait de même, croyant à tort que cela faisait partie du comportement normal du soldat. Il avait eu tort et devait découvrir ce qui s’était produit.

Ensuite, Henri ferait ce qu’il fallait pour que Gareth reparte loin de sa famille. Loin de lui. Il ne voulait plus jamais souffrir autant à cause de quelqu’un, surtout pas de cet homme-là. Or, si Gareth demeurait longtemps dans les parages, Henri savait qu’il retomberait sous le charme de ce traître. Le sourire fatigué que Gareth adressait à Matt suffit à le convaincre du bien fondé de son raisonnement.

La porte de la chambre s’ouvrit et un médecin, a en juger par sa blouse blanche, entra.

— Ainsi vous êtes éveillé, monsieur Stevenson. Comment vous sentez-vous? Vous souvenez-vous des circonstances de l’accident? Questionna l’homme tout en consultant le dossier de Gareth.

Le médecin se pencha, vérifia la perfusion et le rythme cardiaque du blessé.

Gareth avait mal et était en manque. Il pressentait que bientôt, il se mettrait à trembler. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là, mais cela devait faire un bon moment puisque son corps avait purgé l’alcool dont il l’avait imbibé. Gareth avait besoin de prendre quelque chose qui parvienne à l’engourdir, à estomper ces foutus films qui repassaient en boucle dans sa tête. Ces cauchemars qu’il avait autant à l’état de veille qu’endormi.

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