Gareth – 3

Estomaqué, Gareth observait la personne debout devant lui. Bordel ! Mais où était Matt ? Il s’attendait à voir son ami, pas cet… cet… Bon sang ! Henri !

Cet homme était bien le dernier que Gareth espérait voir ici. Quand son congé de l’hôpital avait été annoncé, Matt avait aussitôt proposé de venir le chercher. Du coup, qu’Henri fut là, prêt à lui rendre service, éveillait la nature soupçonneuse de Gareth. Pourquoi était-il là ?

Puis Gareth remarqua à quel point le jeune homme avait changé en un an. Ses épaules étaient plus larges, et alors qu’Henri croisait les bras, Gareth put suivre le jeu des muscles de ses biceps. Son ventre semblait toujours aussi plat sous le t-shirt et il n’eut aucune difficulté à imaginer des abdominaux fermes. Il remonta jusqu’au visage et resta abasourdi devant l’expression froide et distante d’Henri, presque haineuse. Une expression que Gareth devina lui être exclusivement réservée.

Gareth savait qu’il le méritait, mais cela lui fit mal de constater à quel point il aimerait qu’Henri le regarde comme avant. Avant qu’il ne fasse le con et bousille tout. Il se souvenait des œillades que le jeune homme lui lançait. Les yeux d’Henri brillaient d’envie, d’adoration… pour lui. Il trouvait alors cela flatteur et son égo surdimensionné en avait pris son content. Maintenant, ces mêmes yeux noirs le fixaient avec un vide émotionnel qui lui donna un coup au cœur.

On récolte ce que l’on sème, disait-on. Gareth récoltait aujourd’hui le résultat de ses conneries.

Pour un défi stupide jeté par des potes qu’il avait rencontrés dans la rue, il avait rejoint l’armée. Il y avait connu Matt et était tombé amoureux de lui. Puis, il l’avait perdu parce qu’il avait trop attendu avant de lui avouer ce qu’il éprouvait. Le cœur brisé, il avait commencé à boire, cachant son chagrin derrière des sourires factices.

Pour être entré dans l’armée, il obtenait aujourd’hui des cauchemars et de fichus flashback surprises qui lui refaisaient vivre les pires moments de sa vie. Une autre raison pour boire. Il était devenu un putain d’alcoolique aux mains tremblotantes dès qu’il était en manque. S’il ne tremblait pas en ce moment, c’était parce que son médecin lui donnait des médicaments pour pallier à ce symptôme du manque.

Il ne voulait pas que Matt sache pour son alcoolisme. Il ne souhaitait pas que son ami l’aperçoive en proie aux divers symptômes du manque d’alcool. La seule solution consistait à suivre une thérapie de désintoxication en collaboration avec l’hôpital et son médecin traitant. Au bout d’une semaine, les pires symptômes avaient disparu. Gareth pouvait maintenant sortir. Cependant, il devait obligatoirement poursuivre la thérapie et se rendre à des réunions des Alcooliques Anonymes.

Gareth jura intérieurement d’agir de façon à ce que Matt ne se doute de rien. Il ne souhaitait pas perdre l’estime de son ami, c’était tout ce qu’il lui restait.Matt qui tenait à l’aider le temps qu’il se remette de ce fichu accident stupide. Matt qui allait l’obliger à vivre en cohabitation avec Elijah et lui.

Il n’avait pas l’envie de vivre avec eux. Devoir côtoyer l’homme qui lui avait volé Matt chaque jour allait être un calvaire. Devoir être le témoin de leur bonheur, une torture. Qui sait ? Il serait peut-être le spectateur de leur intimité. Il préférait ne pas y penser. Les imaginer tous les deux dans leur lit était déjà horrible en soit. Il avait tellement souhaité y être à la place d’Elijah !

Le visage d’Henri exprimait un dédain soudain. Gareth baissa les yeux sur sa personne. Oui, il avait perdu beaucoup d’attraits, mais rien qui ne méritât un tel regard. Et puis, avec le régime imposé par l’hôpital et l’arrêt de consommation d’alcool, il commençait à perdre du poids. Dès que le médecin pourrait lui retirer son plâtre et qu’il retrouverait sa mobilité, il recommencerait à faire du sport.

— Je sais que tu penses à Matt, cracha Henri. Oublie-le ! Il est marié !

Ah ! Voilà pourquoi Henri était en colère contre lui. Le jeune homme pensait peut-être qu’il tenterait sa chance avec Matt, profitant du fait qu’il vivrait sous son toit. Gareth n’était pas ce genre d’homme. Il ne ferait rien qui puisse blesser son ami, même si Henri pensait apparemment le contraire.

— Si tu crois que je pourrais lui faire du mal, tu te trompes, l’informa Gareth d’un ton épuisé.

— On verra bien. Je compte bien veiller à ce que ça ne se produise pas !

Gareth ne s’interrogea pas sur la signification de ces mots sibyllins. Il devait trouver un moyen de demander à Henri de bien vouloir l’aider à quitter ce fichu lit. Au moins, il était parvenu à s’habiller un peu plus tôt dans la journée avec le concours d’une gentille infirmière. Toutefois, la femme n’était pas assez forte pour soutenir son poids le temps de passer du lit à un fauteuil roulant.

S’il avait pu utiliser des béquilles, tout aurait été beaucoup plus simple. Pour son malheur, en plus d’une jambe en miette maintenant couverte d’un plâtre de la cuisse aux orteils, il avait le poignet foulé. D’où l’obligation du fauteuil pour au moins les deux ou trois semaines suivantes.

Merde ! Aucune autre possibilité ne lui vint à l’esprit. Il allait devoir quémander l’assistance d’Henri. Il inspira profondément et porta de nouveau les yeux sur le jeune homme.

Oh ! Bon sang ! Comment avait-il fait pour rater ça aussi longtemps ? À croire qu’il avait porté des œillères tout ce temps !

Les prunelles noires d’Henri luisaient de colère et malgré une expression furibonde, son visage était magnifique. Sa peau avait la couleur du chocolat au lait et il gardait le souvenir de l’avoir touché, même s’il ne parvenait pas à se remémorer le grain de celle-ci sous ses doigts. Un nez large et légèrement aplati, une bouche aux lèvres pleines et ourlées à la perfection. Cette bouche-là aussi, il l’avait touchée et embrassée durement, la meurtrissant sous l’assaut.

Obnubilé par son chagrin et par Matt, abruti d’alcool, Gareth avait intentionnellement fait du mal à Henri. Il ne pouvait pas se souvenir de tous les actes qu’il avait commis cette nuit-là. Ce dont il se rappelait lui suffisait pour savoir qu’il avait été un vrai salopard. Il avait même porté l’insulte jusqu’à appeler le jeune homme Matt.

D’une façon ou d’une autre, Gareth voulait se racheter aux yeux d’Henri. Il ne savait pas ce qu’il devrait faire pour y parvenir. Toutefois, il jura de s’amender. Il envisagea de demander pardon à l’instant. Lorsqu’il essaya de parler, les mots restèrent bloquer dans sa gorge et il n’émit qu’un grasouillement indistinct.

— T’es prêt ? Interrogea agressivement Henri. Ont-ils dit que tu pouvais partir ?

— Ouais, parvint à croasser Gareth. Il faut juste que…

Ne sachant toujours comment demander l’aide d’Henri, Gareth fit un geste gêné vers le fauteuil roulant stationné dans un coin de la pièce. Le jeune homme parut surpris, puis fâché quand il reconnut l’objet.

— C’est celui de Matt !

— Il me l’a prêté le temps que mon poignet guérisse assez pour supporter mon poids avec les béquilles. Ce n’est pas comme s’il en avait besoin tout le temps ! Avec ses prothèses, Matt se déplace très bien sans ce truc ! Chercha aussitôt à se justifier Gareth.

Henri grommela quelque chose qu’il ne comprit pas. Il observa la démarche raide et rageuse du jeune homme pendant qu’il rapprochait le fauteuil du lit.

Que ?

Sans avertissement, Henri se pencha sur lui, glissa un bras dans son dos et l’autre sous ses cuisses, puis le souleva. Gareth eut peur un instant qu’Henri le laisse tomber sur le sol et par réflexe il lui passa un bras autour du cou. Il mériterait bien d’aller s’écraser par terre aux pieds d’Henri. Il ne lui en voudrait pas pour ça, mais il fut déposé en douceur sur le siège du fauteuil. Il leva un regard surpris sur Henri, le dévisageant.

Bordel ! Pourquoi agissait-il ainsi avec lui ? C’était visible que le jeune homme le détestait ! Pourquoi l’aidait-il ?

— Je fais ça pour Matt et mon frère. Personne d’autre, répondit Henri à l’interrogation muette de Gareth. Surtout pas pour toi.

— Ça, je peux comprendre, commenta Gareth. Je suis un sale débile, aveugle par-dessus le marché. Et maintenant, je peux ajouter impotent à la liste de mes défauts innombrables.

Persuadé qu’Henri surenchérirait, Gareth fut étonné par le silence qui lui fût opposé. N’ayant lui-même rien à dire de plus, Gareth se contenta de le fixer, attendant qu’il esquisse un mouvement ou autre chose. Au bout d’une minute inconfortable qui parut durer une éternité à Gareth, Henri s’installa derrière le fauteuil et entreprit de le pousser vers la sortie.

– Attends ! L’arrêta Gareth, pensant soudain à son bagage contenant certains de ses effets personnels. Mon sac, il est dans l’armoire juste là.

Encore une fois, Henri marmonna quelque chose. Sauf que là, Gareth réussit à saisir certains mots:”abruti à cervelle de moineau”. Il ne pouvait pas contredire, il préféra donc faire comme s’il n’avait rien entendu. Il se traitait déjà de tous les noms d’oiseaux possible, inutile d’en ajouter au palmarès.

Henri laissa tomber le sac de voyage sur ses genoux et se plaça une nouvelle fois derrière lui. Le fauteuil roulant avança brutalement vers l’avant et la tête de Gareth partit vers l’arrière. Merde ! Le type lui en voulait vraiment beaucoup ! Gareth ne lança pas de répliques devant cette petite attaque mesquine.

De prime d’abord, il pensait mériter ce triste traitement. Deuxièmement, la fatigue pesait de tout son poids sur lui. Il n’aurait jamais cru que la simple action de s’habiller l’épuiserait autant. Quelle femmelette il faisait !

Il mit ses mains sur le sac afin qu’il ne tombe pas et ferma les paupières. Il tenta d’imaginer que Matt poussait son fauteuil à la place d’Henri. Il en fut incapable. L’image du jeune homme semblait s’être imprimée au fer rouge sur ses rétines.

Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il voyait enfin Henri tel qu’il était et non pas à travers le spectre déformant de l’ombre d’Elijah. La ressemblance physique existait, indéfectible. Cependant, ils étaient aussi très différents. Gareth ne comprit pas pourquoi il ne l’avait pas réalisé avant aujourd’hui. À sa décharge, il admit que ces dernières années il était plus souvent sous l’influence de l’alcool que sobre.

Certaines choses devaient changer. Il ne pouvait plus continuer comme ça, cet accident en était la preuve. À un moment, il avait pu discuter seul à seul avec son médecin. Gareth avait alors raconté les circonstances exactes de l’accident, principalement la raison pour laquelle il s’était jeté sous les roues de cette putain de voiture. Flashback. Ce n’était pas juste l’alcool.

Des rendez-vous chez un psychologue avaient été programmés. Diagnostic: il souffrait de stress post-traumatique. Il s’en doutait, mais avoir le diagnostic exact le rassurait dans une certaine mesure. Il n’était pas fou ou en train de perdre la tête.

Vu la vitesse adoptée par Henri, ils arrivèrent rapidement aux bureaux de réception du service. On lui présenta les documents de sortie qu’il signa. Henri les dirigea ensuite vers le stationnement souterrain. Environ cinq minutes plus tard, ils parvinrent à une vieille Honda rouillée. La rouille… Cela semblait être le point commun des membres de cette famille ; tous leurs véhicules en avaient à un endroit ou à un autre. Il n’y avait qu’Elijah qui possédait une voiture décente et c’était parce que Matt lui avait offert sa Tesla.

Gareth concentra son attention sur le problème immédiat, les autres pouvant attendre un peu. Comment allait-il entrer dans cette foutue voiture ? À cause du plâtre, il lui était impossible de plier la jambe un tant soit peu. Aurait-il l’espace nécessaire ?

Alors qu’il se questionnait, Henri prit les choses en main. Le jeune homme recula vite fait le siège passager au maximum. Puis, silencieux, il s’approcha de lui et reproduisit la scène de la chambre d’hôpital. Gareth fut soulevé avec une aisance qui lui fit presque tourner la tête. Plus besoin d’être soûl pour vivre cette sensation de vertige, songea-t-il confusément.

Le centre hospitalier était à vingt minutes de route de la maison de Matt et d’Elijah. Et ils avaient parcouru la moitié du chemin sans échanger le moindre mot. Gareth souhaitait être déjà arrivé. Sentir Henri à ses côtés le rendait nerveux. Le jeune homme lui lançait des regards noirs depuis le début du trajet, et même avant ça. Gareth prévoyait que la “bombe” allait exploser d’un moment à l’autre et il l’anticipait avec crainte. Henri ne le frapperait pas, il l’attaquerait en parole. Il préférait de loin les attaques physiques, il aurait alors su comment réagir. Les mots l’effrayaient. Ils possédaient un pouvoir de blesser autrement plus douloureux qu’un coup de couteau. Une blessure à l’arme blanche guérissait, celle provoquée par des paroles restait.

Plus que cinq minutes, ce serait pour bientôt.

— Tu ne t’approches pas de Matt, déclara Henri d’un ton aussi froid qu’une banquise en hiver.

Gareth soupira. Enfin, nous y voilà, pensa-t-il.

— Matt est mon ami. Je vais vivre dans sa maison, enfin, celle de ton frère aussi, pour les semaines qui suivent. Je vais obligatoirement le côtoyer.

— Tu ne feras rien pour briser son couple avec Elijah.

— Ce n’est pas dans mes intentions. Je te l’ai dit.

Il était las de devoir se justifier à ce sujet. Toutefois, Henri ne le croyait pas. Gareth pouvait le voir en observant son visage courroucé. Dieu ! Ce que cet homme-là était beau quand il était en colère. Gareth avait vraiment été aveugle ces dernières années ! Il réalisait qu’il avait poursuivi des chimères alors qu’un possible trésor se cachait juste sous ses yeux.

— Va dire ça à quelqu’un d’autre, cracha Henri, belliqueux. Je te connais bien, Gareth. Mieux que beaucoup de personnes. Mieux que Matt, même. Je sais ce dont tu es capable. Je te regarde faire depuis des années. Tu passes d’un mec à un autre comme tu changes de chemise. Tu convoites Matt depuis longtemps. Depuis que t’es revenu. Je ne te laisserai pas leur faire du mal, à Elijah et lui, juste pour satisfaire ton ego.

— Ce n’est pas…

— Va te faire foutre ! J’ai fait les frais de ton égoïsme, Gareth. Une fois. Ça m’a suffi. Tout le temps que tu habiteras chez mon frère, je veillerai à ce que tu ne fasses pas de conneries. Puis, dès que ton putain de plâtre disparaît, tu fais de même. Je ne veux pas te voir autour de ma famille, c’est clair.

— Parfaitement ! Fit Gareth, ironique. Sache aussi que je ne m’éloignerai pas de Matt, sauf s’il me le demande ! Je l’aime comme…

— Oh ! Ça, je le sais ! C’est évident ! Tu le regardes toujours avec des yeux de merlans frits. Matt est marié ! M-A-R-I-É. Je te le ferai entrer dans le crâne à coup de marteau si nécessaire. Tu le laisses tranquille, sinon je te refais le portrait avec plaisir.

Gareth leva les deux mains dans les airs en signe d’apaisement. Bordel ! C’est qu’Henri était vraiment remonté contre lui. Il devait essayer de le faire changer d’avis sur lui. Il n’était pas une cause perdue, si ? Enfin, peut-être que si en fin de compte. Entre sa dépendance à l’alcool et les flashbacks, il ne pouvait pas affirmer être le meilleur parti du siècle. Néanmoins, il n’était pas le connard fini qu’Henri pensait qu’il était.

Certes, dans les jours à venir, les semaines à venir, il devrait lutter contre sa addiction. Il espérait que le fait de ne pas pouvoir se déplacer à sa guise l’aiderait dans son combat. Il lui serait impossible d’aller chercher une bouteille au supermarché du coin. Faire livrer ? Impensable. Il paierait avec quel argent ? Il était toujours au chômage et n’avait pas un cent dans ses poches. Il ne savait même pas comment il allait payer pour l’hôpital.

Il décida qu’il valait mieux s’occuper d’un problème à la fois. En ce moment, le problème s’appelait Henri. Même si cela ne changeait pas grand-chose à la situation, Gareth estima que la chose qu’Henri méritait le plus de sa part pour l’instant était des excuses en bonne et du forme. Nerveux, il se racla la gorge.

— Je suis un gros con. Je le sais, Henri. Je n’aurais pas dû… faire ce que je t’ai fait. C’était… indigne. Injuste pour toi. Tu… Je suis désolé.

— Garde tes “je suis désolé” pour toi ! Je n’ai besoin de la pitié de personne, surtout pas de la tienne. Et rends-moi service, ferme-la !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *