Gareth – 4

Trois jours.

Trois jours que Gareth vivait dans cette maison et il avait envie de se pendre avec une corde dans le garage. Ou de se jeter en bas du balcon en espérant que son crâne heurte la bordure de ciment et le tue sur le coup. Ou de se souler à mort, tiens. Dieu ! Ce qu’il avait envie d’un verre… une bouteille de whisky complète ne lui suffirait pas. Ils allaient tous le rendre chèvre.

Matt le couvait comme une mère poule, ça lui donnait presque envie de vomir. Oui, il souhaitait autrefois l’attention de l’homme, mais pas de cette manière-là ! Son ami voulait l’aider, il en avait conscience. Toutefois, Matt en faisait trop.

Il n’avait pas besoin de dix oreillers dans son lit pour arriver à être confortable. Oui, sa jambe avait besoin d’être surélevée à certains moments. Oui, ça lui démangeait quelques fois sous le plâtre. Oui, il avait quelques côtes fêlées et ça faisait mal chaque fois qu’il bougeait. Oui, il avait un poignet foulé et bandé. Et alors ? Il n’était pas à l’article de la mort ! Qu’on lui fiche la paix !

Il en avait marre de se faire proposer un verre d’eau toutes les dix minutes, ou un oreiller supplémentaire… Toutes les quatre heures, Matt se pointait avec ce fichu verre d’eau et des analgésiques.

De plus, Matt lui cuisinait de bons petits plats. Tous santés. Pas de beignets, de pizza, de poulet frit ou de biscuits aux pépites de chocolat. Gareth trouvait chaque fois dans son assiette une montagne de légumes accompagnée d’une portion d’un truc au tofu ou du poisson. Bordel ! Il détestait le tofu ! Un bon gros hamburger, voilà ce qu’il voulait !

Et il y avait Henri, ombre silencieuse qui le scrutait d’un air mauvais. Le jeune homme avait aménagé dans la maison en prétextant que son propriétaire exécutait des travaux dans son appartement et qu’il ne pouvait pas y vivre pendant ce temps. Conneries ! Gareth savait bien qu’Henri souhaitait le garder à l’œil. Il en serait pour ses frais, songea Gareth. Henri ne verrait rien du tout. Son béguin pour Matt était bel et bien fini.

Pour tout dire, il n’arrivait même plus à s’imaginer embrasser Matt. Cela lui semblait bizarre, cette soudaine absence de désir envers son ami. Il l’avait aimé pendant si longtemps ! Oh ! Il tenait à Matt. Beaucoup. Il l’aimait comme un frère. Elijah semblait l’avoir compris puisqu’il ne montrait aucun signe de jalousie malgré toutes les attentions dont le couvait Matt. Il devait d’ailleurs le moment de tranquillité présent à l’homme; il avait entraîné Matt au supermarché.

Aux yeux de Gareth, Elijah était maintenant un saint, un ange. En comparaison, Henri était devenu un démon toujours prêt à le tourmenter. Démon absent, car parti travailler. Gareth soupira. Il pouvait respirer au calme pour la première fois depuis des jours. Il n’arrivait pas à concevoir comment il parviendrait à tenir jusqu’à ce qu’il soit guéri. Bon Dieu! Il avait vraiment besoin d’un verre !

Il fit lentement rouler le fauteuil dans le salon, ayant de la difficulté à manœuvrer vu l’état pitoyable de son poignet. Sa jambe accrocha le coin du divan.

— Aie ! Beugla-t-il. Putain de divan ! Maudit fauteuil qui va partout sauf là où je veux!

Matt et Elijah possédaient sûrement une bouteille d’alcool quelque part, dans une armoire ou un truc du genre. Il lui suffisait de chercher. Juste un petit verre question de calmer ses nerfs en pelotes, ça ne pouvait pas lui faire de mal.

Il jeta un coup d’œil aux alentours, cherchant un meuble ou un autre rangement susceptible de servir pour l’entreposage de bouteilles. Voilà, cette espèce de bahut en bois avec deux petites portes de part et d’autre pourrait peut-être renfermer un trésor liquide.

Gareth avança péniblement, pestant contre le fauteuil qui aurait dû l’aider dans ses déplacements au lieu de lui nuire. Ce machin était incontrôlable ! Comment Matt avait-il fait pour se déplacer avec ça pendant des mois ? Cela faisait trois jours que Gareth y avait droit et il en avait ras le bol.

Au bout de ce qui lui paru une éternité, il parvint enfin tout près du meuble. Cela ne lui prit pas longtemps pour se rendre compte qu’il était trop près et dans l’impossibilité d’ouvrir les portes. Une volée de jurons colorés lui échappa. De peine et de misère, il réussit à reculer juste assez pour pouvoir ouvrir un peu. Il regarda à l’intérieur et vit le trésor : une bouteille de vodka.

Il préférait le whisky, mais vu les circonstances, la vodka ferait l’affaire. Gareth tendit la main et essaya de saisir l’alcool. Bloqué par sa jambe immobilisée dans le plâtre, il n’arriva même pas à frôler la bouteille. Il jura de nouveau. Gareth dut bouger le fauteuil roulant pour enfin pouvoir toucher l’objet de sa convoitise.

Puis il fixa ses mains, elles tremblaient légèrement. Il regarda la vodka. S’il en buvait, le tremblement cesserait. Temporairement. Ça reviendrait encore plus fort et tous les efforts qu’il avait faits depuis l’accident seraient anéantis. Est-ce que cela en valait la peine ? Parviendrait-il à arrêter après un seul verre ?

Soudain, Gareth en doutait. Pourtant, quelques instants plus tôt il avait été tellement persuadé de pouvoir contrôler sa dépendance. Maintenant, il n’était plus sûr de rien. Il combattit cette pulsion qui lui exorait d’ouvrir la bouteille.

Cette fois-ci, c’est intérieurement qu’il trembla. Gareth ferma les yeux, croyant naïvement faire ainsi disparaître la tentation. Cependant, il sentait toujours le bouchon sous ses doigts. Cela ne servait à rien.

Il ouvrit les yeux et les fixa sur la vodka. Gareth avait l’impression d’être victime d’un méchant sortilège. Hypnotisé, il ne pouvait quitter la bouteille du regard. Qu’un simple objet ait une telle emprise sur lui, lui fit peur. Affreusement peur. Comment avait-il pu descendre si bas ? Sans Matt et Elijah, il serait en ce moment un SDF.

À contrecœur et armé d’une volonté vacillante, il replaça la vodka dans le meuble. La porte qui se referme produisit un son qui résonna comme la barrière d’une prison à son esprit. Gareth réprima le haut-le-cœur que suscita en lui la comparaison. L’alcool était devenu la prison dans laquelle il se barricadait pour ne pas faire face aux souvenirs et aux flashbacks qui l’assaillaient.

— Qu’est-ce que tu fous ? Attaqua Henri d’un ton agressif derrière lui.

Gareth sursauta, manquant presque en tomber du fauteuil roulant. Bordel ! Un peu plus et Henri l’aurait surpris avec cette putain de bouteille à la main. Il ne souhaitait pas que le jeune homme apprenne son secret honteux. Gareth ne possédait déjà pas son estime, qu’est-ce que ce serait si Henri savait qu’il avait en plus un gros problème avec l’alcool ? Il frissonna d’horreur à cette idée.

Se tournant vers Henri, Gareth tâcha de cacher la culpabilité qu’il ressentait d’avoir failli céder. Toutefois, quand il le vit, toute pensée raisonnable le quitta. Mais que ? Henri portait un short avec un débardeur moulant assorti, son visage luisait de sueur. Visiblement, il revenait du gym où il s’était entrainé avec vigueur.

Gareth saliva à la vue des muscles bien dessinés du jeune homme. Il n’aurait eu qu’à tendre la main pour pouvoir le toucher. Il doutait cependant que son geste soit apprécié, il resta donc immobile. Sauf une partie de son anatomie qui sembla brusquement douée d’une vie propre et qui tressaillit dans son pantalon. Au moins, tout fonctionnait bien à ce niveau-là, songea-t-il, même si ça se manifestait quand il ne fallait pas.

— Pas grand-chose. Ce fichu truc va n’importe où, répondit-il enfin en désignant le fauteuil d’un mouvement vague.

— Normalement, ça va là où tu le guides à moins que tu ne saches pas conduire !

— Je sais conduire ! La difficulté vient de mon poignet ! Diriger ce machin avec juste une main valide c’est la galère. Je veux juste aller dans la cuisine, j’ai faim. Matt m’a dit qu’il y avait des biscuits sur le comptoir.

Gareth mit les mains sur les roues dans l’intention de se rendre dans la cuisine. Il les retira très vite quand une poussée abrupte le propulsa vers l’avant. 

— Fais attention ! Cria-t-il à Henri. Ma jambe, elle…

Juste avant que la jambe en question ne frappe le cadrage de la porte, Henri fit dévier la trajectoire du fauteuil. Gareth entra sans incident dans la grande pièce claire. Henri allait le tuer avant l’heure s’il continuait sur cette voie.

Bon sang ! Ce gars lui en voulait à mort et lui, tout ce qu’il désirait en ce moment, c’était de se retrouver dans un lit ou ailleurs pour faire des cochonneries avec. Il devait être taré. Gareth eut presque, vraiment presque hâte à son prochain rendez-vous avec la psychologue. Elle lui confirmerait sans doute ce qu’il soupçonnait déjà ; il était cinglé, complètement fou à lier.

Gareth avait le chic pour désirer des gars qu’il ne pouvait pas avoir. Ça avait commencé par Matt, maintenant c’était Henri. Il était damné.

Une assiette de biscuits dorés à souhait soutenue par une main brune apparut sous ses yeux hagards. Henri possédait cette capacité à le surprendre à tous moments. Le jeune homme le détestait et pourtant il l’aidait. Gareth ne comprenait pas pourquoi. Peut-être était-ce uniquement pour faire plaisir à son grand frère, Elijah ? Gareth n’imaginait pas qu’il puisse exister d’autres raisons.

Il saisit l’assiette avant qu’Henri ne change d’idée et décide de la lui enlever. Gareth la déposa sur ses cuisses et prit un biscuit avec gourmandise. Il croqua avec bonheur dedans et grimaça presque aussitôt. En présence d’Henri qui l’observait, Gareth n’osa pas recracher la bouchée et l’avala péniblement. Il croisa les prunelles noires et vit un sourire carnassier étirer la belle bouche d’Henri.

— Tu serais bien le seul, à l’exception de Matt, capable de manger ces trucs immondes.

— Il y a quoi dedans ? Je pensais qu’il s’agissait de chocolat.

— Depuis qu’il a appris qu’il était à risque de développer du diabète, l’accro au chocolat l’a remplacé par du caroube dans toutes ses recettes. Il utilise aussi beaucoup moins de sucre. C’est dégueulasse , mais Matt ne l’avouera jamais.

— Comment un truc qui a l’air si bon peut-il goûter si mauvais ? Questionna Gareth en regardant son biscuit entamé avec dépit.

— Aucune idée !

Gareth pouvait sentir le regard d’Henri sur lui et il hésitait sur le choix de ses mots. Il souhaitait se racheter pour le mal qu’il avait pu faire, mais son esprit demeurait vide. Par automatisme et sans réfléchir, il prit une nouvelle bouchée sur le biscuit qu’il tenait toujours. Il ne put retenir une moue dégoûtée.

— Tu n’es pas obligé de le finir.

— Je ne veux pas décevoir Matt et s’il retrouvait un morceau de ses biscuits à la poubelle… Il… Il fait tellement de choses pour m’aider en ce moment ! Je n’en mérite pas tant. Je ne mérite rien du tout. On aurait dû me laisser crever dans le caniveau lors de cet accident.

— Pourquoi ?

Il ne pouvait pas répondre à cette question. Henri aurait pourtant été en droit de savoir. Il ne se résolut pas à avouer à quel point il se sentait mal. Physiquement, et malgré l’accident, il allait bien. C’était dans sa tête que ça n’allait pas. Il songea à ses cachets, donné par son médecin un peu avant son départ de l’hôpital : des antidépresseurs. Gareth trainait le boitier de médicaments avec lui, ne désirant pas qu’il tombe dans les mains de ses anges gardiens. Il le cachait comme un secret honteux, tout comme son alcoolisme. On lui en avait prescrit pour deux semaines. Vu ses antécédents de dépendance, il ne pouvait pas espérer en avoir plus. Et c’est aussi dans un peu moins de deux semaines qu’il devait commencer les séances avec les Alcooliques Anonymes. Il y aurait une rencontre par semaine au début, suivit le lendemain par une visite à la psychologue qui jugerait si oui ou non, il devait poursuivre la médicamentation pour dépression et stress post-traumatique.

Jusqu’à présent, Gareth ne suivait pas la posologie comme il le devrait. Il prenait moins de cachet. Il craignait de changer une addiction pour une autre. Il ne souhaitait en aucun cas devenir accro aux médocs. Il avait déjà assez de mal comme ça à se débarrasser de son envie d’alcool.

Gareth pencha la tête vers l’arrière et regarda Henri. Le jeune homme affichait une mine ombrageuse, Gareth pouvait presque sentir la colère qui grondait sous la surface. Il se demandait bien ce qui avait pu éveiller sa mauvaise humeur.

— Pourquoi te soucier autant de ce que pensera Matt si tu jettes ses foutus biscuits ? Pourquoi aurait-on dû te laisser crever ? T’es peut-être un imbécile doublé d’un salopard, mais personne ne mérite de mourir tout seul dans le caniveau. Pas même toi, connard !

— Matt est la seule personne stable dans ma putain de vie, le seul qui ne m’a jamais laissé tomber, répliqua Gareth un brin de rage s’entendant dans sa voix. Voilà pourquoi je me soucie de ce qu’il va penser et je ne veux pas le décevoir. Jamais. Et crever ? Si ce n’était pas de Matt, il y a longtemps que je me serais tiré une balle dans le crâne !

Il vit Henri reculer d’un pas chancelant, un air abasourdi sur le visage. Gareth eut l’impression qu’il venait de lui assener un coup de massue. Peut-être était-ce effectivement le cas quand il réalisa ce qu’il venait de dire. Bon sang ! Il n’avait pas l’intention d’avouer qu’il avait eu des pensées suicidaires. Ce temps-là était passé maintenant. Il essayait de guérir, de remettre les choses en place dans sa tête. Des flashbacks, il en aurait probablement toute sa vie. La psychologue de l’hôpital l’avait prévenu. Il devait apprendre à vivre avec ses souvenirs récurrents et traumatisants. Ça n’allait pas être facile, mais il n’avait pas le choix. Jusqu’à présent, penser à Matt l’avait aidé à tenir le coup. Aujourd’hui, il devait trouver un moyen de puiser la force en lui-même.

Devant l’expression d’Henri, il aurait souhaité pouvoir revenir en arrière et effacer les paroles qu’il venait de prononcer. Toutefois, ce qui était dit était dit, il était impossible de changer ça.

Gareth saisit l’assiette qui reposait toujours sur ses genoux et la déposa sur le comptoir de granit. Il recula difficilement le fauteuil. Il fallait qu’il parte, il ne pouvait pas rester ainsi devant Henri, son âme à nue. S’il restait, il allait sûrement finir sa confession et parler de tous ses problèmes au jeune homme. Ce dernier avait toujours eu cet effet bizarre sur lui : un regard de ses yeux sombres et Henri lui tirait toutes, ou presque, les informations qu’il voulait. Gareth ne pouvait pas résister à ses prunelles noires obsidiennes.

— Il n’y a pas que Matt ! S’écria Henri. On est tous là nous aussi ! Moi ! Elijah et les autres membres de la famille !

Henri s’énervait et agitait les mains avec violence tout en parlant.

— Matt considère que tu fais parti de la famille et même si je déteste ton aveuglement et tes habitudes destructrices, il a raison. Alors arrête de te regarder le nombril et vois que tu n’es pas tout seul ! Si t’as des problèmes, tu en parles et tous ensembles, nous chercherons une solution. T’avais pas besoin de disparaitre pendant une année entière pour nous éviter. Pour m’éviter aussi. Je suis parfaitement capable d’assumer ce qui s’est passé cette soirée-là ! Bordel ! J’ai le goût de t’assommer à coups de marteau question de faire entrer un peu de bon sens dans ton crâne d’âne bâté. T’es qu’un imbécile ! Faut que j’aille prendre l’air !

Gareth resta immobile et stupéfait par la sortie en fanfare d’Henri. Cela lui ressemblait si peu de s’emporter ainsi !

— Et si tu ne veux pas les jeter dans la poubelle, le chien du voisin adore ces foutus biscuits ! Entendit-il Henri crier depuis l’entrée.

La porte claqua et Gareth crut pendant un bref moment qu’Henri l’avait peut-être arraché de ses gonds. Il bougea le fauteuil juste assez pour vérifier de visu. Tout était intact, sauf son cœur qui battait la chamade. Il venait de se passer quelque chose, il ne savait toutefois pas encore quoi.

— J’arrive à peine à me déplacer tout seul dans ce fichu machin sur roues, je fais comment pour me rendre chez le voisin et nourrir le chien de ces trucs, moi ? Marmonna Gareth.

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