Gareth – 5

La pizza était froide et il s’en fichait. C’était le meilleur truc qu’il ait mangé depuis longtemps. Enfin, depuis hier soir pour être exact puisqu’il dévorait en ce moment l’une des deux pointes qui restaient. Quand Gareth avait aperçu les boîtes dans les mains d’Elijah hier, il l’aurait embrassé.

De la pizza ! Il en rêvait presque. Il en avait plus que marre des repas que Matt lui préparait. Il n’était pas un putain de lapin ! La salade et les légumes c’est bien, mais là il y en avait trop. Matt ne lui servait que ça depuis qu’il était là, Gareth avait l’impression d’être au régime. Le seul avantage que Gareth pouvait y voir, c’est qu’il avait pratiquement tout perdu ses kilos en trop. Il ne lui manquait plus que l’entraînement physique pour retrouver sa carrure athlétique.

Lorsqu’il avait regardé son reflet dans le miroir ce matin, il avait été plutôt satisfait par ce qu’il avait vu. Son teint avait une couleur saine et n’était plus couperosé. Grâce à Rose, la mère d’Elijah, il avait eu droit à une coupe de cheveux à domicile. Il retrouvait figure humaine et commençait enfin à se reconnaître de nouveau.

Certes, ses problèmes n’avaient pas disparus, cependant il ne lui semblait plus insurmontables. Tout à l’heure, il regarderait les annonces classées pour les offres d’emplois et les appartements. Surtout les emplois, car sans ça il lui serait impossible de trouver un logement.

Il prit une seconde bouchée et retint un gémissement de plaisir. Il faillit s’étouffer quand Elijah, surgi dans son dos, le surprit.

— Toujours aussi bon ?

Après avoir avalé en vitesse, Gareth lui répondit :

— Bon sang ! Oui ! Je ne comprends pas cette soudaine ferveur de Matt pour les légumes…

— Tu comprendrais si tu avais aperçu son expression quand il a reçu l’appel de l’hôpital et qu’il en est revenu après t’avoir rendu visite là-bas. Il a vraiment cru qu’il allait de te perdre. Tu es le grand frère qu’il n’a jamais eu. En Afghanistan, tu as veillé sur lui jusqu’à ce qu’il soit muté dans cette autre équipe. Maintenant, c’est lui qui veille sur toi. Il veux que tu te remettes au mieux de tes blessures… et du reste. De ce que tu ne nous dis pas.

— Il n’y a pas d’autres choses, fit Gareth. Devant l’air peu convaincu d’Elijah, il ajouta: Rien qui n’en vaille la peine, en tout cas. Pour Matt, je donnerais ma vie s’il le faut. Je l’aime.

Gareth réalisa ensuite ce qu’il venait de dire. Bordel ! Cette famille avait un bon pour lui faire dire n’importe quoi ! Henri et maintenant Elijah !

— Enfin… je l’aime comme un frère aussi, bredouilla-t-il avec gêne. Pas plus, hein. Je ne suis plus amoureux de lui. Je…

— Idiot ! Clama Elijah avec un large sourire. Je sais bien que tu ne l’aimes pas comme ça. Si c’était le cas, je t’aurais laissé pourrir à l’hôpital. Ou mieux, c’est peut-être moi qui t’aurais heurté avec la voiture.

— Avoue que tu ne te serais pas contenté de me heurter avec la bagnole, répliqua Gareth avec une moue rieuse. Tu m’aurais carrément roulé sur le corps avec !

Gareth prit une croquée dans sa pizza. Dieu ! Ce que ce truc était bon ! Il en mangerait bien à tous les repas. Il savait toutefois qu’il ne devait pas y compter.

— Probablement. En passant, j’aimerais bien que tu cesses de reluquer le cul de mon homme surtout quand c’est celui de mon petit frère que tu aimerais avoir, balança Elijah d’un ton calme.

Gareth toussa, s’étouffant cette fois-ci réellement après avoir avalé de travers. Elijah lui donna une grande claque dans le dos, manquant le flaquer en bas du fauteuil roulant. Il fini par reprendre son souffle et déposa sa pointe de pizza entamée sur un coin du comptoir. Autant renoncer à manger pour l’instant, il ne tenait pas plus que ça à mourir étouffer par une bouchée de pizza, si bonne soit-elle.

— Je ne reluque pas le cul de Matt… Enfin, peut-être un peu, confessa-t-il. Mais impossible de faire autrement vu la hauteur où sont mes yeux quand je suis assis dans ce machin avec des roues. Tu ferais quoi toi, si tu avais des postérieurs bien plombé sous les yeux ? Tu ferais la même chose ! Attaqua Gareth.

— Peut-être, peut-être pas. Et pour Henri, tu réponds quoi ?

Henri. Gareth ne savait plus où il en était avec lui. Le jeune homme soufflait le chaud et le froid en continu. Il ne pouvait jamais deviner quand Henri serait de bonne ou de mauvaise humeur face à lui, bien que la mauvaise humeur soit dominante la majorité du temps. Gareth prenait sur lui pour demeurer calme devant les piques que lui lançait Henri. D’autre fois, Henri se contentait de le fixer, une lueur mauvaise tapis au fond de ses yeux obsidienne. Plus le temps passait et plus Gareth désespérait de trouver un terrain d’entente avec le jeune homme. Il ne croyait d’ailleurs pas que ce fut possible.

Elijah attendait sa réponse avec patience. Ce type devait avoir été un saint homme dans une autre vie, songea Gareth devant la sérénité qu’Elijah affichait. Après cette semaine passé en leur compagnie, il comprenait pourquoi Matt était dingue de ce gars. En plus d’avoir une plastique de rêve, l’homme avait presque la patience d’un ange. Or, pour côtoyer Matt, cela prenait bien ça !

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux. Que pouvait-il dire à Elijah ? À part une guerre opiniâtre, il n’y avait rien entre Henri et lui. Il y avait peu d’espoir que ça change. De toute façon, que pourrait-il y avoir ? Ils n’étaient pas de la même génération et avec le lourd bagage qu’il traînait derrière lui, il valait mieux que ça en reste là. Non pas parce qu’il aurait refusé d’avoir une relation avec le jeune homme, mais parce qu’il était préférable qu’il s’en tienne à des coups d’un soir. Henri ne pourrait jamais être un coup d’un soir.

Gareth poussa un lourd soupir de lassitude.

— Il n’y a rien. Enfin, si. J’ai fait une grosse connerie l’année passée, avoua-t-il à voix basse. Il m’en veut. Je m’en veux. Fin de l’histoire.

— Le soir de la réception de mariage, fit Elijah, songeur. Après, tu as disparu de la circulation et mon petit frère était très en colère. Pendant deux ou trois mois, il ne cherchait que la bagarre et il a eu quelques ennuis. Ça fini par se tasser, mais son humeur est demeurée sombre depuis. Il n’y a qu’avec la famille qu’il se déride.

— Des ennuis ? S’inquiéta aussitôt Gareth. Quel genre d’ennuis ?

— Rien de vraiment très grave et il n’a pas eu de cassier judiciaire puisque personne n’a porté plainte.

— Quoi ? Cria Gareth, affolé. Un cassier ? Il est arrivé quoi ? Raconte, bordel !

Elijah rigola de la réaction disproportionnée de Gareth. Ce dernier ne trouvait pour sa part rien de drôle à la situation. Bon sang ! Henri avait risqué la prison ou pire, et personne ne lui avait rien dit !

— Il y a eu une bataille dans un bar, un mois après que tu sois parti. Henri s’est interposé entre une femme et son mec qui la malmenait. Il a été le premier à frapper pour se défendre. Il a eu de la chance dans un sens, la femme a pris son parti devant les flics et a accusé son petit-ami de violence conjugale. Henri a été salement amoché dans la bagarre, il a dû recevoir quelques points de sutures. Il a aussi eu une luxation de l’épaule après avoir été projeté sur une table. Cela fait un an, il est guéri maintenant. Mama Rose l’a félicité d’avoir sauvé cette “pauvre femme” et lui a remonté les oreilles d’avoir risqué sa vie pour une étrangère.

— Il… Il aurait pu se faire tuer, l’imbécile ! Beugla Gareth, enragé. La prochaine fois que je le vois, je le…

Gareth cessa de parler quand Elijah éclata d’un rire franc. Il ne comprenait pas la réaction d’Elijah. Il n’y avait vraiment pas de quoi rire : Henri avait failli mourir ! Enfin, peut-être pas, songea-t-il. Le jeune homme avait toutefois été blessé. Gareth s’en voulu de ne pas avoir été là. Non, ce n’était pas le fait d’avoir ou non été là qu’il se reprochait ; c’était d’être la cause du comportement malsain d’Henri.

Pourquoi n’était-il par mort avec les autres soldats de son unité en Afghanistan ? Tout le monde s’en serait mieux porter. Il ne faisait que leur apporter des problèmes. Puis, il pensa que la meilleure façon de les aider en ce moment était de guérir au plus vite afin de repartir au plus tôt. Des groupes de AA, il y en avait partout dans le monde. Il pourrait poursuivre sa thérapie n’importe où. Pour Matt, il garderait cependant un contact téléphonique afin que son ami ne s’inquiète pas inutilement. Gareth avait appris sa leçon, il ne recommencerait pas.

— Si tu songes à disparaître de nouveau ou à partir loin d’ici, tu oublies ça. Matt ne le supporterait pas de nouveau. Et il y a Henri. Lui non plus ne le supporterait pas. Ça ne paraît peut-être pas beaucoup, mais il va mieux depuis que tu es là.

— Il va mieux ? Tu plaisantes ? Il passe sont temps à me balancer des noises et à me faire la gueule. Il…

— Vous passez votre temps à vous regarder dès que l’un a le dos tourné. Ce que je vois, c’est deux personnes qui sont attirées l’une par l’autre et qu’aucune de deux n’ose faire le premier pas.

— Ce n’est pas ça ! Nia Gareth. Merde ! Henri est jeune ! Il mérite d’avoir mieux qu’un sale…

Gareth s’interrompit abruptement et détourna les yeux. Il ne pouvait pas le dire. Il ne désirait pas que cette famille le déteste pour ses manques. Il n’était qu’un raté. Henri méritait un million de fois mieux que lui.

— Alcoolique ?

Il sursauta violemment et croisa presque aussitôt le regard franc et ouvert d’Elijah.

— N’oublie pas, je suis kinésithérapeute et c’est moi qui vais me charger de ta rééducation pour ta jambe. J’ai accès de ton dossier médical. Je sais tout, Gareth.

Il paniqua. Matt ! Henri ! Il ne fallait pas qu’ils sachent ! Merde ! Matt devait déjà savoir. Elijah ne pouvait pas le lui avoir caché.

— Ils ne doivent pas… il ne faut pas…

— Je suis tenu au secret professionnel, le coupa Elijah. Je n’en ai parlé à personne. De toute façon, ce n’est pas à moi de le leur dire.

Gareth expira avec force, soulagé que son secret en soit encore un dans une certaine mesure. Elijah avait dit qu’il savait tout. Savait-il aussi pour les flashbacks ? Savait-il que son cerveau était également malade et qu’il avait des hallucinations ?

— Tout ? Ne put-il s’empêcher de questionner.

— Tout.

Il prit une profonde inspiration, cherchant ses mots. Il ne savait pas comment demander la confirmation de ce qu’il soupçonnait, aussi utilisa-t-il les premiers mots qui lui passèrent par la tête.

— Tu sais que je suis en train de devenir fou ?

Il observa Elijah secouer la tête en signe de négation. Oh ! Bordel ! Il venait de vendre la mèche ! Il s’agissait d’un truc que l’homme ne connaissait pas. Quel idiot il était par moment. Il aurait mieux fait de s’abstenir de poser la question.

— Tu n’es pas fou. Ce sont des conséquences logiques à ce que tu as vécu dans l’armée. Tu n’es pas le seul à souffrir de stress post-traumatique. Maggie est une excellente psychologue et elle travaille régulièrement avec des vétérans. Tu es entre bonne main avec elle.

Elijah était au courant de tout. Vraiment de tout. Ses yeux se posèrent sur la part de pizza froide sur le bout du comptoir. Son bel appétit avait disparu. Il avait envie de fuir au loin. Impossible cependant, il était coincé dans ce maudit fauteuil roulant, incapable de marcher avec cette putain de jambe dans le plâtre de la cuisse aux orteils. Il n’aurait pas pu se casser autre chose qu’une jambe ? Un bras ou une clavicule ? Cela lui aurait causé moins de difficultés. Toutefois, sa vie n’avait jamais été simple et facile, il collectionnait les difficultés lui semblait-il.

Il y avait d’abord eu ses parents et les sévices qu’il avait subi de la part de son père. Sa mère, sa sœur et lui avaient soupiré de soulagement quand le vieux était décédé d’une crise cardiaque. Sa sœur n’avait pas mis longtemps à foutre le camp par la suite. En fait, dès qu’elle avait su que leur mère était malade et que lui, il préférait les garçons.

Il avait bien fait tout ce qu’il pouvait, mais à l’âge de douze ans il y a des limites aux capacités de survenir seul à ses besoins et à ceux de sa mère. Les services sociaux l’avait bien vite séparé d’elle pour le placer en famille d’accueil. Un mois après cette séparation, sa mère était morte à son tour. Ensuite, il était passé de famille en famille jusqu’à sa majorité où il avait rejoint l’armée.

Depuis presque toujours, il faisait cavalier seul. Ça n’avait changé qu’avec la rencontre de Matt. Ils s’étaient entendu comme larrons en foire dès le départ bien qu’ils soient tous deux de caractères opposés. Le naturel calme de Gareth tempérait la nature soupe au lait de Matt. Ensemble, ils avaient fait une équipe du tonnerre.

Ce que la majorité des gens ne comprenaient pas, c’est que ce calme apparent que Gareth affichait, cachait en réalité des blessures jamais avouées. Ses émotions, il les gardait pour lui et évitait de les partager. Renfermé sur lui-même, il pensait ainsi se protéger affectivement. Chaque fois qu’il avait cédé au besoin de s’attacher à quelqu’un, il perdait tout. La seule exception : Matt. Sauf qu’il semblerait qu’il devait maintenant compter avec Elijah, Henri et le reste de leur famille.

Elijah savait et ne le rejetait pas. Matt et les autres réagiraient-ils de la même façon ? Gareth l’ignorait et l’espérait secrètement. La peur demeurait toutefois tapie au fond de lui. À certains moments, elle prenait d’assaut tout son être. Il se sentait alors si mal qu’il s’étonnait chaque fois de ne pas vomir tripes et boyaux.

— Écoute, Gareth. Fais quelque chose au sujet d’Henri. Oui, tu as des problèmes, tu en as conscience et tu tentes de faire ce qu’il faut pour corriger la situation et te soigner. Malgré ce que tu sembles penser, tu es quelqu’un de bien, mec. Parle à Henri et si cela s’arrange entre vous deux, explique-lui bien dans quoi il s’engage s’il te choisit. Je sais qu’il en pince pour toi et depuis longtemps. Il est adulte, il est capable de décider tout seul de ce qu’il juge bon ou mauvais pour lui. Et pour Matt…

Ça aurait été trop beau qu’Elijah n’ait rien à dire au sujet de Matt, songea Gareth. Puis concernant Henri, il peinait à croire que le jeune homme ait toujours le béguin pour lui. C’était carrément inconcevable après ce qu’il lui avait infligé.

— Pour Matt, répéta Elijah pour capter l’attention de Gareth. Dis-lui tout. Ne le laisse pas apprendre la vérité par quelqu’un d’autre. Tu le blesserais plus que tu ne l’imagines. Il le prendrait comme un manque flagrant de confiance en lui. Dans son cœur, vous êtes des frères, mec. N’oublie pas ça. Et les frères, ça se racontent beaucoup de chose.

— Merde! Jura Gareth. Il t’a parlé de cette nuit-là!

— Pas vraiment. Pas en détails. De toute manière, je ne veux pas savoir les détails. Je sais juste les grandes lignes; il t’a raccompagné, vous avez couché alors que tu étais soul et deux jours plus tard, tu avais disparu. Tu lui as fait mal, Gareth. Répare ça.

Elijah quitta ensuite la pièce, le laissant seul avec sa pointe de pizza froide.

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