Ciara O’Neil – 2 / Angus

Ciara avançait silencieusement entre les arbres et Angus suivait tant bien que de mal, les coups reçus se rappelant à lui à chacun de ses pas. Mais il ne se plaignait pas. Au moins, il était vivant et il n’était plus prisonnier des Anglais. Il ne savait toujours pas ce que cette femme lui voulait. Elle ne lui avait plus dit un mot depuis qu’ils étaient en cavale si ce n’était pour lui reprocher de faire autant de bruit qu’un troupeau d’éléphants. Mais comme il ne savait pas à quoi pouvait bien ressembler cet animal, car il supposait qu’il s’agissait d’un animal, il s’était juste appliqué à faire le moins de bruit possible. Cependant, il se rendait bien compte qu’il devrait bientôt s’arrêter. Il n’arrivait tout simplement plus à suivre le rythme soutenu de la femme. Il avait de plus en plus de difficulté à mettre un pied devant l’autre, il avait mal à chacun de ses muscles, il était épuisé et il était littéralement mort de faim. Ça l’étonnait même que la femme ne lui ait pas fait de remarque sur les grondements assourdissants que produisait son estomac. Elle les avait forcément entendus, tellement ils étaient bruyants.

Il fit un autre pas chancelant et marcha sur une brindille qui émit un craquement sonore en se cassant. Il se tétanisa sur place. Il vit la dame magnifique s’arrêter subitement et se retourner vers lui en fronçant méchamment les sourcils. Elle l’observa de son froid regard turquoise.

̶ On fait une pause d’une demi-heure, le temps que tu reposes un peu, démon, et que tu manges. (Elle sortit un morceau de viande séchée de son sac et le lui lança.) Après on repart, nous n’avons pas beaucoup d’avance sur les soldats et je ne tiens pas à ce qu’ils nous rattrapent. Si nous continuons à ce rythme, nous les aurons semés la nuit prochaine. Et si nous avons de la chance, ils auront suivi les traces des deux autres lascars qui étaient avec toi au camp et nous laisseront tranquilles.

Angus trembla à l’idée de retomber dans les griffes des Anglais.

̶ Ne t’en fais pas pour les Anglais, démon, lui dit la jeune femme, impassible. Tout au moins pour le moment. Dès que tu m’auras dit où je peux trouver celui qui se fait appeler Laserian MacGregor et que je l’aurai trucidé, je te laisserai partir. Par la suite, t’auras juste à veiller à rester hors de mon chemin, car si je te recroise quand tu seras adulte, démon, je te tue.

̶ Mais pourquoi? Questionna l’enfant d’une petite voix.

̶ Un bon démon est un démon mort, lui répliqua froidement Ciara et affichant un sourire féroce aux lèvres. Mais je ne tue pas les enfants, peu importe ce qu’ils sont.

̶ Je… je suis pas un démon! Protesta vigoureusement Angus en veillant à ne pas élever le ton pour ne pas attirer d’éventuels poursuivants sur leur trace. Je… je suis écossais!

Un rire cynique monta dans la forêt effrayant plusieurs oiseaux qui se sauvèrent à tire-d’aile. Elle riait de lui! Angus enragea. Elle voulait savoir où était son oncle, eh bien, il ne le dirait pas. Il se fichait comme d’une guigne que Laserian MacGregor vive ou meure, bien que s’il mourait, ce ne serait pas une grande perte. Il le haïssait de toute son âme. Cet homme était cruel et l’avait pris comme souffre-douleur quand sa mère était décédée. Angus était alors passé du jour au lendemain d’enfant choyé à enfant battu quotidiennement. Il avait beau avoir toujours été plus solide que ses camarades de jeux, il avait tout de même une limite à sa capacité à recevoir les coups et à être sous-alimenté. À un moment, il s’était enfui et avait rejoint la rébellion. Il aimait mieux la vie sur les champs de bataille et les camps de fortune que la vie avec Laserian. Mais du diable s’il révélait à cette femme où il se trouvait!

̶ Je ne t’en laisserai pas le choix, dit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées. Soit tu me dis ce que je veux savoir, soit je te torture pour avoir mes réponses. Je traque les démons tels que toi depuis très longtemps alors ne t’illusionne pas sur ton sort. Le fait que tu sois un enfant est pour l’instant la seule chose qui fait que tu es encore en vie.

̶ J’ai onze ans, protesta-t-il.

̶ C’est ce que je dis, un bébé démon.

̶ Je suis pas un démon, cria-t-il, oubliant cette fois-ci que les bois étaient probablement remplis de soldats anglais.

̶ Crie encore une fois et je te casse un bras, menaça-t-elle en le fixant de ses yeux de glace. Cela ne t’empêchera pas de marcher, mais te fera un mal de chien à chaque pas, conclut-elle avec un sourire carnassier et espérant presque qu’il le fasse.

Angus frissonna, un souvenir se frayant un chemin dans sa mémoire. Il put presque ressentir de nouveau l’impuissance et la souffrance qu’il avait éprouvées ce jour-là. Cela faisait à peine deux jours que sa mère était morte et Laserian MacGregor l’avait déjà réduit à l’état de serf dans sa propre maison. Son oncle lui avait confié deux grands seaux avec l’ordre d’aller les remplir d’eau fraîche à la rivière. Vides, les seaux étaient déjà lourds. Pleins, le garçon de six ans, pourtant costaud pour son âge, avait eu beaucoup de difficulté à les soulever. Il avait dû faire le transport d’un sceau à la fois et au deuxième chargement ses bras tremblaient d’épuisement. Malencontreusement, il avait renversé près de la moitié du contenant avant d’arriver à destination. Bien qu’il ne se souvenait plus des mots exacts, il revoyait son oncle lui hurler dessus à cause de cela et de sa vitesse d’exécution trop lente. Laserian MacGregor avait alors saisi de ses grosses mains un solide bâton et lui en avait assené un coup violent. Pour se protéger, Angus avait levé le bras, qui s’était brisé sous la force de l’impact. C’est en tenant celui-ci plaqué contre lui et en retenant des gémissements de douleur, que le petit garçon avait dû retourner à la rivière remplir de nouveau le seau, avant de le ramener, plein, à la maison. Son bras cassé avait fini par guérir, ce qui était étonnant vu le nombre de coups qu’il avait reçus par la suite.

̶ Ce monstre ne mérite pas ta loyauté, démon, fit Ciara qui avait lu sans scrupule dans l’esprit du gamin et affichait un air entendu.

̶ Comment faites-vous ça? Pour savoir…

̶ Ce qui te passe par la tête? Compléta-t-elle d’un ton tranchant. (Elle leva la main et se tapota la tempe de l’index.) Je peux lire tout ce qui est là, il suffit que tu y penses, démon. (Elle ricana méchamment.) Je saurai bien, à un moment ou à un autre, ce que je veux savoir.

Ciara s’approcha d’Angus qui s’était assis sur un tronc d’arbre à moitié pourri pour manger son bout de viande séchée. Elle l’agrippa fermement, lui enfonçant les doigts dans la chair, et le força à se lever. Elle le relâcha, indifférente à la grimace de douleur du garçon.

̶ On continue, c’est par là, dit-elle en pointant la direction à suivre.

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