Ciara O’Neil – 3 / Angus

Angus se fichait de la direction qu’ils prenaient, tant qu’ils s’éloignaient des Anglais. Et puis, dès qu’il serait suffisamment remis, il fausserait compagnie à la dame sadique. Il refusait de devenir son souffre-douleur. Il trouvait qu’il avait déjà assez donné, alors inutile qu’il en rajoute à son palmarès. Il se contenta donc de suivre aussi silencieusement que possible cette femme qu’il commençait sincèrement à détester. Il aurait bien aimé avoir au moins le temps de terminer son morceau de viande séchée, mais non. Pourtant ce n’est pas cinq petites minutes qui y aurait changé quelque chose. Les Anglais n’étaient pas sur leurs talons, à ce qu’il sache. La femme blonde et lui avaient beaucoup d’avance sur eux. Tout en marchant, il prit une bouchée puis jeta un coup d’œil à la nourriture qu’il tenait.

Soudainement, il s’arrêta en réalisant quelque chose. Elle avait besoin de lui. Nécessairement. Elle ne serait pas venue le chercher ni ne l’aurait libéré, sinon. Il soupira et s’assit directement sur le sol recouvert de mousse. Il s’apprêtait à prendre une autre bouchée, lorsqu’il aperçut une paire de bottes de cuir usées apparaître devant lui. Oh, non! Hors de question qu’il se laisse encore malmener. Il croqua allègrement dans sa viande. Sa lèvre fendue le brûla un peu au contact du sel dont la nourriture avait été saupoudrée. Il savoura la saveur sur sa langue et attendit que la jeune femme se mette à parler. Seulement, elle demeurait muette, immobile. Curieux, il finit par redresser la tête et la fixa de ses prunelles vert mousse.

̶ T’as du cran, bébé démon, lui accorda-t-elle, imperturbable. Si tu veux ta prochaine portion de bouffe, tu marches.

Elle indiqua son sac en bandoulière, puis se retourna et se remit doucement à marcher sans faire de bruit. Angus se demanda brièvement s’il oserait. La réponse fut oui.

̶ Si vous voulez que je vous suive, pas de problème. Mais j’aimerais au moins savoir votre nom, madame. Puis j’irais plus vite si j’avais des bottes pour protéger mes pieds blessés des roches et des branches qui jonchent le sol, maugréa-t-il.

Elle se figea au milieu des arbres et tourna la tête de côté. Ensuite, elle glissa la main dans son précieux sac et en sortit une espèce de paire de chaussons en cuir, qu’elle lui balança par-dessus son épaule. Ils atterrirent juste devant lui. Elle était sacrément bonne pour viser, la diablesse. Son repas terminé, il s’empressa de les enfiler sur ses pieds nus. Ils épousèrent leurs formes. Il ne put empêcher un soupir de soulagement de s’échapper de ses lèvres. Enfin, fini les coupures sur la plante de ses pieds déjà douloureux. Il se redressa et la rejoignit en boitant légèrement. Elle l’attendait patiemment. Dès qu’il fut à sa hauteur, elle se remit à marcher. Angus la suivit, il ne pouvait rien faire d’autre pour le moment. Comme elle ne lui avait toujours pas dit son nom, il s’amusa à lui en trouver quelques-uns dans sa tête.

Alicia… Marie… Non, elle n’avait pas une tête à s’appeler comme ça, songea-t-il. Catherine, Juliet, Isabel, Isabeau? Non plus. Elizabeth? Les noms défilaient sous son crâne, mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Deux heures passèrent ainsi, puis une autre encore. Soudain, il buta sur la jeune femme qui s’était arrêtée et perdit l’équilibre. Par réflexe, elle le retint d’une main sur l’épaule, l’empêchant ainsi de chuter par terre.

̶ On campe ici. Tu as besoin de dormir, bébé démon.

Angus se laissa choir sur un lit de lichens au pied d’un majestueux chêne centenaire. La femme lui lança un nouveau morceau de viande séchée, qu’il engloutit voracement. Il se lécha ensuite les doigts. Il avait encore faim, mais n’osait pas en redemander. Il décida donc de continuer son jeu avec les noms.

̶ Bon sang! Arrête ça! S’exclama agressivement la dame. Tu me donnes la migraine avec tes simagrées. Ciara! Mon nom c’est Ciara, l’informa-t-elle exaspérée. Maintenant, arrête ton jeu stupide!

Et elle lui tendit une gourde pleine d’eau et un autre morceau de viande.

̶ Après avoir mangé ça, tu dors, bébé démon. Affamé et mort de fatigue, tu ne me sers à rien.

Ce fut un léger coup de pied dans les côtes qui le réveilla. Il sursauta et s’assit vivement sur le qui-vive, se protégeant le visage de ses bras et prêt à recevoir les coups violents qui ne manqueraient pas de suivre. Cependant, rien ne vint. Lentement, ses bras retombèrent sur ses flans. Il jeta un regard incertain sur Ciara. Elle l’observait, impassible, le regard insensible.

̶ Il est temps d’y aller, finit-elle par annoncer d’un ton morne.

Elle ramassa son sac, son carquois et son arc. Angus se leva, l’équilibre précaire, le corps parcouru de spasmes douloureux dus aux courbatures suite à la longue marche et aux coups que les Anglais lui avaient assénés lors de sa capture. Il avait l’impression d’avoir dormi à peine quelques minutes et pourtant il savait que quelques heures avaient passé. La lumière n’était pas la même, la nuit allait bientôt tomber.

Angus rassembla ses forces et avança en direction de la femme, disposé à la suivre. Ce n’est pas comme s’il avait un endroit où aller. Il n’avait pas de chez lui, principalement parce que les membres de son clan détestaient son oncle. Ils ne voulaient rien avoir à faire avec Laserian et, comme l’homme était une vraie teigne qui échappait toujours miraculeusement aux tentatives d’assassinat, le laird s’était arrangé pour les bannir tous les deux, en s’assurant que le mauvais homme ne revienne pas. Angus avait rejoint la rébellion en pensant naïvement qu’il y gagnait la liberté. Il n’y avait gagné qu’indifférence et mépris.

En écoutant les guerriers aguerris du camp, il avait rapidement assimilé les stratégies militaires qu’ils utilisaient contre celles des Anglais et avait secrètement élaboré les siennes propres, rendant en théorie celles de ses aînés plus efficaces. Quand il avait enfin eu le courage d’émettre ses idées, ils s’étaient moqués, puis avaient poursuivi leur conversation comme s’il n’était pas là. Finalement, il s’était avéré plus tard que, si les rebelles avaient suivi les recommandations d’Angus au lieu d’agir comme ils le faisaient habituellement, ils auraient évité d’être massacrés et les rares survivants n’auraient pas été fait prisonniers.

Angus revient au présent, observant d’un regard distrait Ciara qui se mouvait souplement entre les obstacles que lui présentait la forêt. Au moins, il savait à quoi s’en tenir avec elle et pour le moment tant qu’il continuait à la suivre comme un gentil toutou, il aurait de la nourriture à se mettre sous la dent. Bizarrement, son intuition lui disait que cette femme ne le laisserait pas mourir de faim comme l’avait fait Laserian dans le passé pour le soumettre à sa volonté. En tout cas, tant qu’elle aurait besoin de lui pour dénicher l’endroit où se cachait Laserian McGregor. Pour l’instant, elle était mal partie dans ses recherches, pensa-t-il avec amusement. Elle n’allait même pas dans la bonne direction.

Devant lui, la jeune femme se figea et se retourna lentement vers lui. Elle le fixa de ses étranges yeux turquoise, semblant attendre quelque chose de lui, mais il ignorait quoi. Angus attendit donc qu’elle se décide à parler.

̶ La direction, bébé démon.

Il se rappela alors qu’elle pouvait lire les pensées et il se demanda comment une telle chose était possible. Puis, avant qu’il ne s’en rende compte, il était en train de lui poser stupidement la question. Dieu! Quel idiot il faisait! Cette question allait sûrement lui valoir des coups. Blême, il recula d’un pas, certain que ceux-ci ne tarderaient pas. Ciara, le visage de marbre, se contentait de l’observer sans répondre. Bon, songea l’enfant, finalement elle ne le battrait pas, mais ne lui répondrait pas non plus. Il soupira de soulagement. Elle ne lui ferait pas de mal, tout au moins pour le moment.

Ciara voulait uniquement la direction à prendre pour trouver Laserian. Angus se demanda pourquoi il hésitait à la lui donner. Après tout, l’homme ne causait que souffrance autour de lui et, dans son sillage, les gens mourraient. Face à l’immobilité tranquille de la jeune femme, l’enfant se résolut à lever le bras. Il pointa vaguement vers le nord-ouest.

̶ C’est par là… je crois.

̶ Tu crois?

̶ Je le sens par là… mais il est loin. Plusieurs jours de marche.

Sans rien ajouter, la femme prit la direction qu’il lui avait indiquée. Elle ne lui demanda même pas pourquoi il avait choisi d’utiliser le verbe « sentir », à croire qu’elle savait. Elle pourrait peut-être lui expliquer alors? Lui expliquer les raisons pour lesquelles il s’était toujours senti relié à son oncle. Peu importe l’endroit où il se trouvait ou la distance parcourue, il pouvait savoir où était Laserian et vice-versa, et ce, en tout temps. Comme si un fil invisible les unissait. Le garçon brûlait de lui poser mille et une questions, toutefois il se doutait bien que celles-ci demeuraient sans réponse.

Sachant qu’elle ne mentait pas lorsqu’elle affirmait lire dans la tête des gens, elle le lui avait prouvé avec ses dires et ses actions, il se décida à reprendre son jeu. Mais cette fois-ci, ce ne furent pas des noms qui envahirent son esprit, mais toutes ses interrogations sur lui-même, sur son oncle et sur elle.

À quelques pas de lui, Angus entendit distinctement le profond soupir d’exaspération que laissa échapper Ciara. Un petit sourire malicieux fleurit sur ses lèvres. Il poursuivit donc le jeu et tissa également différentes hypothèses, souvent farfelues ou complètement folles, pour s’expliquer certaines choses.

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