Ciara O’Neil – 4 / Angus

Cela faisait deux jours qu’ils marchaient. Angus en avait plus qu’assez. Ses hématomes étaient presque entièrement guéris. Par contre, ses pieds, malgré les chaussons de cuir, le faisaient souffrir. La marche continuelle sur les branchages et les pierres ne l’aidait pas et il savait que même si les plaies sur ceux-ci ne saignaient plus, elles ne s’amélioraient pas pour autant. Il commençait à craindre les risques d’une infection et il avait l’impression que ses pauvres pieds avaient doublé de volume.

Il restait environ une journée de marche à faire. Après, ils arriveraient à l’endroit où il percevait la présence de Laserian. Angus ne souhaitait plus l’appeler « son oncle ». Même pas dans sa tête, alors encore moins à voix haute. Il décida qu’à partir de cet instant, l’homme ne serait plus que Laserian. Être tout seul, sans la moindre famille, ne l’effrayait pas. Cela faisait déjà longtemps qu’il l’était; depuis la mort de sa mère. Dès qu’il aurait conduit Ciara à Laserian afin qu’elle puisse l’occire, Angus partirait dans une autre direction. S’il changeait son nom, il serait sûrement accepté dans un autre clan. Il pouvait aussi mentir sur son âge; il avait toujours paru un peu plus vieux, puisqu’il était plus costaud que les autres garçons de onze ans qu’il avait vu. Il pourrait peut-être même se faire engager comme palefrenier dans l’écurie d’un Laird. Il avait toujours été doué avec les animaux.

Perdu dans ses pensées et ne regardant plus vraiment où il mettait les pieds, Angus marcha sur une pierre pointue et tranchante. Le cuir du chausson se déchira et la pierre lui blessa la plante du pied. Le jeune garçon ne cria pas. Néanmoins, il ne put s’empêcher de laisser échapper un gémissement de douleur. Angus serra les lèvres. Pourvu que la sadique blonde ne l’ait pas entendu. Il lui jeta un regard. Elle le regardait fixement, les sourcils froncés. Il allait probablement passer un mauvais quart d’heure pour avoir osé abîmer ses chaussons. Il l’observa tandis qu’elle s’approchait rapidement de lui.

̶ Assis-toi, là. Ordonna-t-elle sèchement en pointant un gros tronc d’arbre couché sur le sol.

Angus fit trois pas maladroits, clopin-clopant, et se laissa plus tomber qu’autre chose sur l’écorce couverte de mousse de l’arbre mort. Regardant de nouveau la femme, il vit qu’elle pinçait les lèvres de contrariété. Il osa baisser les yeux et comprit deux choses; un, le chausson était complètement fichu, impossible de le recoudre. Deux, son pied était vraiment en très mauvais état et il pissait le sang.

Ciara s’agenouilla devant lui. Elle lui saisit le pied et retira avec précaution le chausson ensanglanté. Angus se retient de crier lorsque le cuir frotta douloureusement contre la plaie. Il se mordilla les lèvres avec anxiété. Maintenant qu’il ne pouvait plus la suivre, il lui était devenu inutile. Elle allait probablement l’abandonner ici, au milieu de nulle part, avec rien du tout à manger. Il allait mourir au milieu des Highlands, en pleine forêt, loin de tout. Il n’aurait même pas de sépulture digne de ce nom.

Angus sursauta en sentant de l’eau sur sa peau. Ciara versait une partie du contenu de sa gourde sur son pied afin de nettoyer la plaie à vif.

̶ Garde ton pied dans les airs, lui commanda-t-elle brusquement, alors qu’elle le lâchait.

La femme sortit une chemise propre de son sac et en arracha les manches, qu’elle déchira en deux dans le sens de la longueur. Reprenant le pied entre ses doigts, Ciara se servit d’une des bandes pour enlever l’excédent de sang, puis elle comprima fortement la blessure afin d’enrayer l’hémorragie. Au bout de quelques minutes, le gros du saignement avait cessé. Elle prit alors un petit pot qu’Angus ne l’avait pas vue sortir. Au moment où elle l’ouvrit, une forte odeur d’herbes médicinales se fit sentir. Elle appliqua l’onguent odorant sur la blessure, comblant la profonde entaille. Elle rapprocha les bords de la plaie et elle fit rapidement un bandage avec l’une des bandes de tissu. Ciara remit celles qui restaient ainsi que le pot dans le sac.

̶ Ça a l’air pire que cela ne l’est. Cependant, pour guérir, il faut éviter de marcher dessus. Il est hors de question que je te porte, bébé démon. Donc, tu restes là pour l’instant. Tu surveilleras mes affaires. Je te laisse le sac et la gourde. Je reviendrai ce soir. N’allume pas de feu.

Ciara tourna les talons et disparut entre les arbres.

Angus demeura seul, n’osant pas bouger. Après environ une heure, avec l’impression que ses fesses allaient bientôt se transformer en compote sur ce tronc pourri inconfortable, le garçon décida qu’il pouvait bien bouger un peu. Il passa la bandoulière du sac et se saisit de la gourde. Puis, en clopinant sur un son pied indemne, il réussit à atteindre un grand arbre pas très éloigné, avant de perdre l’équilibre. Il tomba dans un lit de mousse tendre. Oh! Parfait. Au moins je serai bien installé en attendant Ciara, la femme quasi muette, songea-t-il. En effet, malgré ses questions. Malgré ses jeux improvisés dans sa tête où, il le savait, toutes ses pensées étaient entendues par Ciara, elle ne lui avait pas parlé du tout, si ce n’était que pour lui donner des ordres brefs. Cela ne le dérangeait pas plus que ça, mais il aurait vraiment aimé connaître les raisons pour lesquelles la jeune femme voulait la peau de Laserian McGregor. Il s’en doutait bien un peu; après tout l’homme était un vrai salopard, belliqueux et violent.

Angus se tortilla, s’installant plus confortablement sur son lit de mousse. Son pied l’élançait, mais il ne souffrait plus autant. L’onguent semblait vraiment faire effet. L’épuisement des derniers jours se faisait sentir. Il ferma les yeux et, au bout d’un moment, il finit par s’endormir au son des chants d’oiseaux et du doux bruissement des feuilles agitées par le vent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

12 − dix =