Ciara O’Neil – 7 / Angus

Angus se sentait fébrile. Ils n’étaient plus très loin. Sans le vouloir, un frisson de peur le traversa. Cet homme lui avait fait tellement de mal, – pendant longtemps-, avant qu’il ne trouve le courage de fuir. Cela faisait maintenant deux ans qu’il était parti, sans un regard en derrière. Il aurait désiré ne jamais plus croiser le chemin de Laserian. Le destin en avait décidé autrement. Ou plutôt, Ciara en avait décidé autrement.

Il avait l’impression qu’une douzaine de nœuds lui nouaient les entrailles. Il en eut la nausée. La démarche dansante du cheval sous lui ne l’aida pas et accentua davantage son malaise.

Le garçon bougea et, accidentellement, son pied blessé vint heurter malencontreusement le côté de l’animal. Le choc fut léger, mais lui fit un mal de chien. La douleur remonta par vagues le long de sa jambe et il crut, un bref moment, que quelqu’un s’amusait sadiquement à planter un millier d’aiguilles dedans. Un petit gémissement, vite réprimé, lui échappa malgré lui.

Ciara arrêta le cheval et en descendit.

‒ Quelle distance? demanda-t-elle sobrement.

Angus leva les yeux vers le ciel, ne répondant pas immédiatement. L’horizon commençait doucement à pâlir, annonçant sans conteste la venue du jour. Dans une heure tout au plus, le soleil baignerait la terre de ses chauds rayons. Angus espérait juste que ce sol ainsi réchauffé ne se teindrait pas du sang vermeil de la jeune femme, si elle perdait contre Laserian. Serait-elle capable de tenir sa promesse? Aujourd’hui, le monde se réveillerait-il vraiment sans Laserian McGregor? Angus souhaitait tellement y croire. Mais Ciara était si frêle comparativement à l’homme.

‒ Il est à environ cinq minutes à cheval, finit-il par dire à contrecœur.

Il ne voulait pas que Ciara meure. Angus décida de l’aider. Après tout, il était tout seul; s’il disparaissait, personne ne le pleurerait. Il connaissait bien Laserian, il pourrait l’approcher facilement. Ce sadique devait mourir et Angus allait y contribuer avec joie.

‒ Tu restes là, bébé-démon.

‒ Non, protesta-t-il vivement.

Le garçon cherchait frénétiquement des arguments pour qu’elle change d’avis. Son jeune cerveau travaillait à plein régime. Il trouva rapidement un plan.

‒ Je vais détourner son attention. Tu as dit que ce type de démon veut toujours éliminer sa progéniture… il suffit que je lui fasse savoir que…

‒ Pas question, claqua sèchement la voix froide de Ciara.

‒ Je peux le faire, continua Angus avec obstination. Il faut juste que je me montre. J’ai été son souffre-douleur, il m’a battu pendant des années. Il a tué ma mère. Je dois participer!

‒ Non.

‒ Si! En le distrayant, il te sera plus facile de l’approcher pour le tuer! À moins que tu ne préfères le transpercer de flèches? Songea-t-il tout haut.

‒ Quelques flèches ne le tueront pas, elles ne feront que le ralentir. C’est un démon. Idéalement, il faut le décapiter.

‒ Très bien! S’exclama presque joyeusement l’enfant. Alors tu auras vraiment besoin de moi. Laserian ne se laissera pas surprendre. D’autres personnes ont essayé et ont échoué.

‒ Tu es têtu et borné, ma parole! Saleté de bébé-démon, tu es pénible! Gronda-t-elle en se retenant difficilement d’esquisser un sourire amusé face à l’attitude pleine de bravades du gamin. Tu resteras ici, dû-je t’assommer.

‒ Tu ne le feras pas, énonça calmement Angus avec une assurance en grande partie feinte.

‒ Et pourquoi ne le ferais-je pas? Tu ne me causes que des tracas! Tu n’es rien du tout. Juste un bébé-démon. Et moi, je tue les démons.

Malgré cette affirmation et le ton glacial sur lequel elle avait été dite, Angus était persuadé que cette femme ne lui ferait pas de mal. Cela faisait près d’une semaine qu’ils voyageaient ensemble. Elle l’avait menacé, elle n’affichait que rarement ce qu’elle ressentait ou pensait, mais elle n’avait jamais levé la main sur lui pour le frapper, bien qu’apparemment il soit un démon, – chose que lui-même ignorait avant qu’elle ne le lui apprenne. Les démons étaient ses ennemis, donc logiquement il l’était aussi. Pourtant, il l’avait exaspérée à de nombreuses reprises et n’avait reçu en retour que le silence ou des répliques acerbes.

‒ Tu m’as soigné. (Il désigna son pied bandé.) Tu m’as nourri… Tu ne me feras pas de mal.

Ciara en grogna de contrariété, puis finit par ricaner férocement.

‒ Tu peux à peine tenir debout et tu souhaites risquer ta misérable vie inutilement… Soit… Il en sera ainsi. Si tu meurs aujourd’hui, je n’aurai pas besoin de revenir dans le coin plus tard pour te tuer, bébé-démon.

‒ Angus. Je m’appelle Angus, s’obstina à lui remémorer le garçon.

‒ Oui… Tu es sacrément buté, bébé-démon.

‒ Je ne suis pas le seul, osa répliquer Angus avec rodomontade.

Ciara esquissa un sourire franc, le premier que l’enfant lui voyait depuis qu’il la connaissait. Cela la rendit… spectaculaire. Malgré ses vêtements d’homme, elle demeurait très belle, la plus belle femme que ses jeunes yeux n’aient jamais vue. En robe et bien apprêtée, elle serait une véritable enchanteresse pouvant obtenir tout ce qu’elle voulait des hommes d’un simple sourire. Angus songea que c’était peut-être pour ça qu’elle s’habillait ainsi; pour paraître moins séduisante. Les personnes aussi jolies que Ciara s’attiraient souvent de l’animosité et de la jalousie de leurs pairs; elle aurait pu être accusée de sorcellerie, pour être ensuite brûlée vive sur le bûcher. C’était un sort qu’Angus ne souhaitait à personne.

Au fil des jours, Angus s’était attaché à la jeune femme, même si en général elle n’était franchement pas commode et ne cessait de lui répéter qu’elle le tuerait plus tard parce qu’il était un démon. Tout du moins, pour la moitié. Ciara l’avait malgré cela bien traité. Enfin… presque tout le temps, s’avoua-t-il en se remémorant la journée de leur rencontre et la manière brutale dont elle lui avait saisi le bras pour le redresser. Elle n’avait jamais recommencé par la suite. Elle avait même plutôt bien pris soin de lui. La seule autre personne à s’être ainsi occupé de lui était sa mère.

Angus se surprit à vouloir demeurer aux côtés de la femme blonde quand tout cela serait terminé et que Laserian serait mort. Il était peut-être jeune, mais à onze ans, il était déjà aussi fort qu’un homme adulte. Il pourrait lui être utile. De plus, il était loin d’être bête… Il lui serait doublement utile. Oui, elle aurait forcément besoin de lui à l’avenir.

‒ Autant qu’une épine dans le pied, alors n’y compte pas, bébé-démon. Je suis très bien toute seule, déclara Ciara en prenant une couverture enroulée sur un objet long et qui était attachée à la selle. Quand Laserian sera mort, je te laisserai dans un orphelinat.

‒ Ils finiront par me jeter dehors, répliqua sérieusement l’enfant.

‒ Alors ce sera chez les moines, à l’abbaye la plus près.

‒ Ils ne me prendront pas non plus, fit Angus distraitement.

Accroupie sur le sol recouvert de lichen, Ciara déroulait la couverture révélant un grand étui longiligne d’où dépassait le pommeau d’une étrange épée légèrement courbée.

‒ C’est quoi ça? demanda l’enfant aussitôt.

‒ Un katana. Pourquoi les moines ne te prendraient-ils pas?

Angus afficha un air gêné; cela piqua la curiosité de la jeune femme.

‒ Pourquoi, répéta-t-elle d’un ton tranchant tout en fixant habilement le katana dans son dos.

‒ Euh… Quand je me suis enfui, je me suis réfugié à l’abbaye de Paisley pendant près d’un mois. Je voulais les aider… vraiment juste aider, balbutia l’enfant avec hésitation.

‒ Il y a eu le feu… On a réussi à l’éteindre avant qu’il ne se propage, mais ils disaient que c’était moi qui l’avais allumé. Ce n’est pas vrai, c’était un accident!

La jeune femme se contenta de le regarder silencieusement, voyant les souvenirs de l’évènement qui défilaient rapidement dans l’esprit du gamin. Elle finit par se détourner et continua tranquillement ses préparatifs, en ajoutant trois couteaux à sa ceinture en plus de celui qu’elle portait déjà.

‒ Alors? Tu ne dis rien?

‒ Je lis dans les esprits, bébé-démon. Tu dis la vérité, que te dirais-je de plus?

Angus demeura bouche bée quelques instants puis, changeant de sujet, il demanda:

‒ Est-ce que je peux avoir une épée ou un couteau pour me défendre?

‒ Non, coupa sèchement Ciara. Tu risquerais de t’embrocher toi-même dessus par accident, me privant ainsi du plaisir de le faire dans quelques années quand tu seras adulte.

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