Matt – 8

Assis dans une mini-fourgonnette qui se remplissait de cartons, Matt restait stupéfait de la rapidité avec laquelle tout s’était enchaîné. Il avait suffi qu’Elijah téléphone chez ses parents pour que tout s’organise à vitesse grand “V”. C’est pourquoi, deux jours plus tard, il se retrouvait devant son immeuble à observer les aller-retour des membres de la famille de son petit ami.

Petit ami. Matt aimait ça. Beaucoup. Vraiment beaucoup, plus qu’il ne l’aurait cru. Lui qui avait fui auparavant toute relation un tant soit peu sérieuse, sautait maintenant à pied joint dans l’engagement. Il ne se reconnaissait plus. Néanmoins, il appréciait bien ce nouveau Matt. Celui qui osait enfin se montrer sous son véritable visage et tant pis si ça déplaisait à certaines personnes. Il était heureux, même s’il était confiné pour le moment dans le véhicule à regarder les autres travailler alors qu’il ne faisait rien.

Matt aurait souhaité les aider, mais Elijah et sa mère avaient décrété que pour cette étape il devait demeurer là et que pour le déchargement il serait alors mis à contribution. Il n’avait pas visité la maison d’Elijah, mais faisait confiance à ce dernier lorsqu’il lui disait que ses déplacements avec le fauteuil seraient aisés.

Il se souvenait de l’air effaré d’Elijah lorsqu’il était allé pour la première fois chez lui dans le but de commencer à emballer quelques affaires et de voir leur besoin en véhicule pour transporter toutes les choses. Elijah avait été abasourdi devant le peu d’objets et avait affirmé qu’une fourgonnette et une camionnette suffiraient amplement et que tout se ferait en un seul chargement.

L’ancien militaire était rarement chez lui, il n’avait donc pourvu qu’à l’essentiel: instruments de base pour faire la cuisine, une table de bois et deux chaises, une grande télévision murale, un large fauteuil confortable, un matelas qu’il avait déposé sur le plancher de la chambre, une vieille commode remplie de vêtements, puis finalement quelques outils.

Il regarda Elijah et Henri transporter le matelas et le charger sans effort apparent à l’arrière du Ford F-150. Vu qu’il ne conservait aucun de ses meubles à l’exception de son fauteuil de cuir souple et son système de cinéma maison, ces objets seraient donnés à une jeune famille en manque de moyens financiers que connaissait Rose et où Henri se ferait un plaisir de les apporter à la fin de la journée.

Matt afficha une expression amusée quand il vit Elijah revenir, transportant cette fois-ci la télévision emballée avec suffisamment de papier bulle pour faire le tour de l’appartement à cinq reprises. Son petit ami houspillait Henri avec une tonne de recommandations et procédait avec mille et une précautions. Elijah s’était entiché de l’écran géant. Tous les hommes de la famille Monroe étaient en amour avec l’écran. Elijah lui avait d’emblée annoncé la future disparition de sa télévision, celle de Matt la remplacerait dans le salon.

John, le petit frère adoptif, ferma le hayon de la fourgonnette une fois la dernière boite rangée à l’arrière, puis il rejoignit sa fratrie pour les aider à arrimer les meubles de Matt. L’ancien soldat jeta un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord. Ça leur avait pris à peine quarante-cinq minutes pour tout charger, ils avaient fait vite.

Matt se serait attendu à ce qu’Elijah fasse le trajet jusqu’à la maison avec lui, mais après un geste de la main, il monta derrière le volant du Ford. Ce fut Henri qui prit place à ses côtés en riant devant l’air de dépit affiché par Matt.

— Tu as été détrôné par la télévision, vieux! S’exclama le jeune homme avec malice. Elijah ne me fait pas confiance pour rouler doucement afin de ne pas abîmer ton précieux écran géant! Bon sang! J’ai hâte de voir le prochain match de foot là-dessus! Ce sera quelque chose!

Il répondit d’une grimace éloquente qui fit rire de nouveau Henri. Il n’avait même pas eu droit à un petit bisou avant qu’Elijah ne s’éloigne avec John à bord de la camionnette. Toutefois, Matt s’avoua immédiatement après qu’il était toujours mal à l’aise à l’idée des démonstrations d’affection en public. Elijah le savait et le ménageait autant que possible sur ce point. Reconnaître qu’il formait un couple avec le kinésithérapeute était déjà un grand pas en soi pour lui. Une nouveauté d’envergure qu’il n’avait jamais envisagée avant de connaître Elijah. Matt acceptait étonnamment bien ce concept: être en couple, avoir un petit ami officiel et vivre avec lui.

Ses parents ignoraient tout de son déménagement. Ils ne mettraient pas très longtemps à en avoir connaissance, puisque le total de la facture qu’ils recevraient prochainement de la part du Centre aurait changé à la baisse et que le montant alloué pour la chambre qu’il avait occupée disparaîtrait. Dans un monde idéal, ses parents ne s’en préoccuperaient pas et ne chercheraient pas à le revoir. Il savait cependant que c’était un espoir vain, surtout que depuis qu’il s’était réveillé à l’hôpital, ces derniers étaient revenus à la charge sur le sujet des études en droits. Son père lui avait même fait part de projets le concernant, lui et son possible futur poste dans le cabinet familial. Poste dont Matt ne voulait pas et ne voudrait jamais.

Henri roulait vite, ne respectant pas toujours les limitations de vitesse, et le jeune homme avait dépassé le Ford que conduisait Elijah. Pour s’amuser, Matt lui avait fait un signe de “bye bye” de la main en lui faisant une grimace. Son petit ami lui avait un doigt d’honneur en réponse. Cela l’avait fait éclater de rire.

Il avait hâte de voir enfin la demeure où il allait vivre, il l’espérait, pendant très longtemps. Cependant, au fond de lui, Matt savait que ce n’était pas tant l’endroit, mais surtout la personne avec qui il allait cohabiter, qui faisait toute la différence. Elijah était un homme d’exception. Sa bonté ne semblait pas avoir de limite. Matt en avait eu la preuve à de nombreuses reprises et plus il en apprenait sur l’homme dont il était en train de tomber amoureux, plus ses sentiments se faisaient profonds. Être conscient qu’Elijah éprouvait la même chose pour lui, lui procurait une force intérieure qu’il avait jusqu’à présent ignoré posséder.

Matt se demandait quelques fois où il serait aujourd’hui sans l’explosion qui lui avait coûté ses jambes. Sans cet évènement tragique, il n’aurait pas rencontré Elijah et il aurait continué à vivre en se mentant à lui-même et en étant malheureux, tout ça pour tenter de suivre stupidement le modèle jugé “normal” que ses parents lui avaient inculqué.

Il se secoua mentalement, ce n’était pas le moment de ressasser de sombres pensées. Aujourd’hui était un grand jour, un tournant sans précédent : il allait officiellement s’engager dans une relation stable. Matt s’avoua sans honte que ça le rendait nerveux, car il était très clair qu’en étant avec Elijah, il se retrouvait du même coup avec une toute nouvelle famille. Il espérait juste ne pas commettre d’impairs et, par la même occasion, se mettre les membres de cette famille à dos. Il les appréciait déjà trop et ne voulait pas que ses conneries viennent saboter tout ça. Pour une fois qu’il avait des gens bien dans son existence, il ne souhaitait pas les perdre.

Depuis quelques minutes, ils se trouvaient dans un quartier résidentiel de banlieue, pas très éloigné de celui où habitaient les parents d’Elijah. Henri se gara en face d’une jolie maison, plus grande que ce qu’avait laissé présager la description qu’Elijah lui en avait faite. Matt écarquilla des yeux stupéfaits devant le tableau qui s’offrit à lui. Au lieu d’un banal gazon, il vit un potager qui s’étendait sur toute la façade de la demeure. Il distingua clairement des tomates, reconnut sans peine des poivrons, des aubergines, des haricots, et vit toutes sortes de plantes qui en toute logique devaient aussi être des légumes, toutefois il ne pût les nommer. Néanmoins, le jardin n’était pas la plus grande surprise que lui réservait cette maison: le père d’Elijah finissait d’installer une rampe d’accès sur le balcon. Il pourrait aller et venir à sa guise.

Matt ne savait pas comment réagir. Ce que ces gens faisaient pour lui faciliter la vie était tout bonnement incroyable. Personne ne s’était autant démené pour lui. Il avait presque envie de pleurer. Bordel! Ce n’était pas uniquement Elijah; il était amoureux de sa famille en entier!

Il sursauta quand sa portière s’ouvrit sur Henri qui affichait un sourire joyeux qui ressemblait à s’y méprendre à celui de son grand frère. Gêné, Matt s’essuya les yeux qui, se rendit-il compte, avaient laissé échapper quelques larmes d’émotion. Il fut heureux qu’Henri ne lui lance pas de vannes là-dessus et se contente de se détourner, tout en rapprochant son fauteuil près de lui. Mais Matt avait un problème: la mini-fourgonnette n’était pas à la bonne hauteur pour qu’il puisse se transférer seul dans son carrosse, et essayer lui garantissait de finir le visage écrasé contre le béton du trottoir. Il soupira de soulagement en voyant le Ford se stationner dans l’allée de la maison. Elijah l’aiderait, après tout c’était lui qui l’avait installé dans ce véhicule de malheur.

L’ancien soldat n’eut pas à attendre longtemps avant qu’Elijah n’écarte derechef son petit frère. Sans tergiverser, le kinésithérapeute glissa prestement un bras sous les cuisses de Matt et passa l’autre derrière son dos, puis le souleva.

— J’ai presque l’impression de jouer le rôle de Rhett Butler, là, rigola Elijah d’excellente humeur.

— On n’est pas dans un escalier, idiot! Et tu n’es pas de la bonne couleur non plus. Remarque que je ne m’en plains pas, tu es plus joli garçon que lui, répliqua Matt alors qu’il se laissait déposer avec douceur dans le fauteuil.

Avant de se redresser, Elijah lui vola un rapide baiser.

— Alors? Que penses-tu de la maison? Demanda-t-il, sa nervosité plus que visible.

Matt prit son temps pour répondre, faisant mine d’examiner les lieux attentivement, alors qu’il avait déjà vu ce qui importait le plus. Puis, apercevant l’air anxieux qu’affichait Elijah, il lui adressa son plus beau sourire.

— C’est génial! Mais ne compte pas sur moi pour t’aider avec le potager; avec les roues, je vais tout saccager sans le vouloir.

Le sourire s’effaça pour faire place à une expression sérieuse.

— Tu as fait installer une rampe d’accès à cause de moi.

— Il a tout fait lui-même ce matin très tôt, intervint Henri en constatant que son grand frère demeurait immobile et muet, mal à l’aise. Restait juste à consolider le tout pour être certain que ça ne s’écroule pas. Papa s’en est chargé pendant que nous amenions tes affaires ici. On pensait que ce serait plus long.

— Je n’ai pas beaucoup de choses, fit bêtement remarquer Matt.

— Mais tu as une télé géniale! Cria John qui avait commencé à enlever les cordages qui arrimaient ses meubles.

— Ouais, disons. À l’exception de ma voiture, c’est le seul truc dans lequel j’ai investi. Le pire, c’est que la bagnole est dans un entrepôt, inutile.

Henri sauta sur l’occasion, lui qui se déplaçait en autobus:

— Si tu veux la faire rouler un peu, je suis volontaire!

Matt secoua la tête, il avait déjà un plan à l’esprit. Elijah n’était pas le seul à réserver des surprises.

— Je pensais la proposer à Elijah, qui pourrait donner la sienne à Rose. Comme ça, votre mère aurait un véhicule plus sécuritaire que ce truc plein de rouille qu’elle a.

— Quoi? s’écrièrent simultanément Elijah, à côté de lui, et Rose qui venait d’apparaître sur le balcon.

— Je ne peux pas la conduire de toute manière, autant que quelqu’un en profite!

—  Merci, mais je ne veux pas d’un modèle sport, rétorqua Elijah.

— Comment sais-tu que c’est un modèle sport?

Elijah leva les yeux au ciel, exaspéré.

— Parce que c’est tout à fait toi! Moi, je suis du genre écolo. Ma prochaine voiture sera une hybride.

— Non, dit calmement Matt, ménageant son effet. Elle sera à cent pour cent électrique. J’ai une Tesla presque neuve qui t’attend à l’entrepôt. On pourrait aller la chercher demain si tu veux.

Son petit ami sursauta, son visage affichant une expression incrédule, la stupeur le rendant muet. Matt éclata d’un rire joyeux.

— Et tu avais raison, c’est le modèle sport. Le Tesla Roadster, conclut-il.

Matt – 7

Le souffle court, Matt souleva les poids de nouveau. Malgré une nuit très courte, il s’était levé tôt afin de pouvoir s’entraîner avant l’arrivée d’Elijah au Centre. De cette manière, ils pourraient faire l’impasse sur cette partie-là de la rééducation puisqu’il l’aurait déjà faite. Matt voulait être seul avec le kinésithérapeute et il savait que ce ne serait pas possible dans la salle de gym. Dès lors, son objectif du jour avait été fixé: se retrouver dans un coin tranquille rapidement, sans témoin, pour rouler un patin à Elijah. Il avait la sensation d’être un pervers avec ses pulsions irrépressibles qu’il avait un mal de chien à contenir. Le pire était qu’Elijah ne faisait rien pour l’aider. Matt se remémora leur conservation téléphonique d’hier soir. Ils avaient discuté sur toute sorte de sujets et pour une fois, Matt s’était laissé aller à raconter certains épisodes de son enfance, les espoirs qu’il avait eus et qui s’étaient enfuis depuis longtemps. Elijah l’avait soutenu, l’encourageant à vider son sac, à dire ce qu’il avait sur le cœur.

Et il l’avait fait… Il avait parlé. Maintenant, il se sentait plus en paix avec lui-même qu’il ne l’avait jamais été. Lorsqu’ils en avaient eu assez des sujets sérieux, Elijah s’était gentiment moqué de Matt concernant son insatiabilité au moment où ils s’étaient embrassés. Matt s’était mis à rougir et avait béni le fait qu’il soit au téléphone et que l’homme ne puisse pas le voir. Insatiable. Il l’était, indéniablement. Et si Elijah avait su ce qu’il avait fait, par deux fois, avant qu’il ne l’appelle, ses taquineries auraient été bien pires et n’auraient plus eu de limite.

Avec une hargne vengeresse, Matt décida de changer d’exercice: les poids ne lui suffisaient pas. Il eut vite fait de les déposer et de quitter le banc de musculation. Assis dans son fauteuil, il roula jusqu’au vélo stationnaire adapté. Un peu de cardio… pousser son corps au maximum de ses capacités. Il s’installa et commença à pédaler de ses mains. Cependant, rien n’y fit. Dans sa tête, il entendait de nouveau la voix d’Elijah qui lui avait murmuré hier soir des propos grivois et évocateurs au téléphone, ce qui avait irrévocablement provoqué une nouvelle érection à Matt.

Trois! Songea l’ancien soldat. Trois putains d’érections dans la même soirée. Si ce n’était que ça… non, il s’était branlé comme un malade les trois fois. Il n’en revenait tout simplement pas. Ce genre de truc ne lui était jamais arrivé auparavant. Elijah le rendait complètement cinglé.

Une traînée de sueur coula le long de sa tempe. Matt accéléra la cadence. Peut-être que s’il s’épuisait suffisamment, il parviendrait enfin à dompter son corps rebelle. Il ne tenait pas à ce que son membre se mette au garde-à-vous à chaque fois qu’il voyait Elijah; ça deviendrait vite un enfer. Il espérait bien qu’avec le temps, ses ardeurs se calmeraient!

Au bout de trente minutes, il arrêta, la respiration rauque et les batteries à plat. Il n’en pouvait plus. Les yeux clos, il laissa sa tête aller vers l’arrière et sursauta quand la voix d’Elijah résonna tout près de lui.

— Tu as décidé de commencer sans moi?

— Pas de commencer… De faire tout l’entraînement. (Matt afficha une expression malicieuse en jetant un regard à Elijah.) J’aurai droit à un massage de ces mains magiques? Poursuivit-il tout en sachant qu’il jouait avec le feu en faisant une telle requête.

Un large sourire éclaira le visage de l’homme qui lui tendit une bouteille d’eau. Matt s’en saisit d’un geste vif et la but goulûment, il mourrait littéralement de soif. Une fois désaltéré, l’ancien soldat souleva le bas de son t-shirt humide de sueur et s’essuya la figure avec. Il ne remarqua pas le regard avide que passa Elijah sur son corps.

— Alors? Demanda Matt en levant des yeux luisants d’espoir.

Elijah retint difficilement un éclat de rire.

— Suis-moi! Fit le kinésithérapeute avec une joie non dissimulée. Et ne mate pas mon cul, termina-t-il, la voix rauque.

— Impossible, marmonna Matt en rapprochant de lui son fauteuil pour s’y transférer.

Cette fois-ci, Elijah laissa échapper un ricanement moqueur.

— Je peux toujours marcher derrière toi, Matt. Après tout, tu connais le chemin.

Matt songea que ce serait peut-être une solution à son problème immédiat concernant sa libido exacerbée, bien que pour le moment l’exercice physique qu’il s’était imposé sembla faire son effet. Ne voulant pas prendre de risque, il acquiesça finalement à la suggestion d’Elijah. Tout était tellement nouveau dans sa tête qu’il ne savait pas comment se comporter. Il vit Elijah lui lancer un regard interrogateur.

— Quoi? Dit sèchement Matt qui se demandait ce qui n’allait pas chez lui.

— Ta soudaine docilité est suspecte.

— Pas du tout. Et je ne suis pas docile… c’est juste mieux comme ça, répliqua l’ancien soldat qui ne désirait pas s’étendre sur le sujet, alors que n’importe qui pouvait entendre leur conversation.

Coupant court à toute discussion, Matt roula prestement vers la porte du gymnase en tournant le dos au kinésithérapeute. Ses bras tremblaient de fatigue et faire avancer le fauteuil ne l’aidait pas à ce niveau. Toutefois, Matt en avait marre et souhaitait atteindre la salle de massage le plus vite possible afin de pouvoir être avec Elijah sans témoin indésirable. Supporter les regards curieux des personnes présentes au gymnase était insoutenable pour lui. Les changements récents dans sa relation avec Elijah ne les concernaient qu’eux seuls, les autres n’avaient pas à savoir. Il ne se cacherait pas, se répéta-t-il encore une fois, mais il n’en était pas encore au point de vouloir s’afficher et embrasser Elijah en public. Déjà que la pensée de l’avoir fait en plein dans le stationnement, à la vue de n’importe qui, le rendait mal à l’aise.

Pour s’encourager, Matt se disait en lui-même qu’il ne s’agissait que d’un temps d’adaptation, un peu comme il devait le faire en ce moment pour son fauteuil et qu’il devrait le faire plus tard pour ses futures prothèses. Quelque part en lui, Matt espérait qu’Elijah comprendrait. Après tout, jusqu’à présent il avait montré une telle patience avec lui! Puis, il n’oubliait pas non plus que tout ça pouvait éventuellement créer des problèmes à Elijah pour le travail. Tout serait tellement simple s’il pouvait quitter le Centre. Chose qu’il ne pouvait envisager pour l’instant, car s’il sortait d’ici, son père cesserait de s’acquitter des factures pour les soins qu’il recevait et, avec sa retraite de soldat, il n’aurait pas les fonds suffisants pour se payer le genre de réadaptation auquel il avait droit dans ces lieux. Ce n’était pas un Centre pour riches nantis, toutefois c’était quand même loin de l’indifférence qu’il aurait connu dans un hôpital militaire.

En arrivant devant la large porte de la salle, Matt attendit que son compagnon soit à son côté, puis lui chuchota:

— Je ne veux pas que tu aies des ennuis à cause de moi. Sans répondre, Elijah ouvrit la porte et fit signe à l’ancien soldat d’entrer dans la pièce. Il referma derrière eux.

— Mes patrons savent que je suis homosexuel. Je le leur ai dit quand ils m’ont engagé, chose qu’ils n’ont jamais regrettée à ma connaissance. Et ils savent également que je ne suis pas du genre à baiser avec mes patients.

— Alors c’est juste avec moi? Bredouilla Matt avec une hésitation qui ne lui ressemblait pas et une note d’espoir dans la voix.

Elijah soupira et croisa le regard pervenche de Matt.

— Je ne t’ai pas baisé.

L’ancien soldat se mit à rire.

— Non, c’est vrai. Mais tu m’as sauté dessus pour m’embrasser, rétorqua-t-il avec un sourire franc. Et comme c’est de ta faute si ma libido fait des siennes, il va falloir que tu trouves une solution. Je refuse de me branler tous les putains de jours et on ne se recommencera pas non plus de téléphone rose. Un seul m’a suffi, l’informa-t-il sérieusement.

Matt s’approcha d’Elijah, lui saisit la main et le tira à lui pour qu’il se penche. Dès que le kinésithérapeute fut à sa hauteur et surtout à la portée de ses lèvres, Matt l’embrassa sans douceur, laissant son désir pour cet homme prendre le contrôle. Lorsqu’il entendit un gémissement de plaisir sortir de la bouche d’Elijah, il mit encore plus d’ardeur à la tâche. Leurs langues s’entrelaçaient, se cherchant l’une l’autre, dansant ensemble des pas qu’elles semblaient avoir pratiqués des heures durant. Bien vite, les deux hommes furent haletants.

En cours de route, Elijah l’avait soulevé et assis sur la table de massage. Glissé entre ses deux cuisses écartées, Elijah se frottait et s’appuyait contre lui. Matt adorait cette sensation. Ces bras autour de son cou, ces doigts qui passaient inlassablement dans ses courts cheveux bruns au niveau de sa nuque, lui procuraient une joie immense. Quand Elijah se recula d’un pas, Matt le ramena abruptement vers lui et attaqua de nouveau cette bouche tentatrice. Il ne pouvait pas s’arrêter, ne voulait pas, et vu la réponse passionnée d’Elijah au baiser, il était clair que le kinésithérapeute ressentait la même chose que lui.

Les mains de Matt qui reposaient jusqu’à maintenant sur les hanches d’Elijah, descendirent plus bas. Il prit les fesses rondes dans le creux de ses paumes, puis pressa fortement l’homme contre lui. À travers le tissu de son short et celui du jean de son compagnon, Matt pouvait sentir leurs érections l’une contre l’autre. Il n’avait jamais rien ressenti de tel émotionnellement, tout était si intense. De nouveau, Elijah émit un petit son à peine perceptible, lui signalant le plaisir qu’il retirait de leur position. S’enhardissant, l’ancien soldat glissa une main conquérante et tremblante d’anticipation sur la bosse qui déformait le pantalon de son partenaire. Il appuya doucement et cette fois-ci, le gémissement qu’Elijah poussa fut clairement audible, tout comme la toux gênée provenant du seuil de la salle de massage.

Elijah s’éloigna avec précipitation et le regard de Matt se porta immédiatement sur l’intrus qui les avait surpris. Bon sang! Pesta Matt en lui-même. N’importe qui, mais pas lui. Pas le Directeur du Centre. Pas le grand patron d’Elijah. Ils étaient dans la merde jusqu’au cou, là. Et tout était de sa faute. C’est lui qui avait amorcé les choses aujourd’hui. Matt se mit à rougir quand il réalisa que si le Directeur était arrivé à peine quelques minutes plus tard, il aurait eu la main plongée dans le jeans d’Elijah et aurait été en train de caresser le sexe long et dur qu’il avait senti au travers de l’épais tissu. Oh! Bordel! Ça, ça aurait été encore plus embarrassant!

Néanmoins, depuis toujours, l’agressivité et la colère avaient été ses exutoires, c’est donc naturellement qu’elles revinrent en force dans ce moment humiliant, tant pour lui que pour Elijah.

— Putain, qu’est-ce que vous foutez là? Cracha-t-il comme un chat sauvage.

— Calmez-vous, Monsieur Snow, répliqua le Directeur. Elijah, j’espère que ce genre de chose ne se reproduira pas entre les murs de ce Centre. Si je venais à avoir connaissance d’une récidive, Monsieur Snow serait dans l’obligation de changer de kinésithérapeute.

— Si vous pensez à congédier Elijah à cause de mes conneries, je vous jure que… commença furieusement Matt avant de se faire interrompre par le Directeur.

— Il n’est pas question que nous nous séparions de notre meilleur kinésithérapeute. Toutefois, ce genre de chose (le Directeur fit un vague geste dans les airs) ne doit plus se produire ici. Cela va à l’encontre du code de déontologie.

L’ancien soldat voulut parler, mais le patron d’Elijah ne lui en laissa pas la chance; il leva une main impérieuse intimant à Matt de se taire.

— Il est clairement visible pour tout le monde que vous vous êtes trouvés.

Matt et Elijah échangèrent un regard interloqué à ces mots et reportèrent leur attention sur le Directeur, qui n’en avait pas terminé. Bizarrement, l’homme leur adressait un sourire joyeux.

— Monsieur Snow, depuis qu’Elijah s’occupe de votre cas, non seulement vos progrès ont été spectaculaires, mais votre sale caractère s’est amélioré. Elijah, depuis votre retour de vacances, vous avez nettement changé et semblez enfin profiter de la vie. Il se passe quelque chose de particulier entre vous deux, c’est visible. Cependant, tant que Monsieur Snow résidera entre ces murs, ce dont je viens d’être le témoin ne sera pas possible. En passant, Monsieur Snow, votre médecin traitant pense que vous êtes assez remis et autonome pour retourner chez vous, si vous le désirez.

Le Directeur leur tourna le dos et sortit de la salle de massage en fermant la porte derrière lui.

Matt n’osait pas regarder Elijah. Il avait merdé en grandeur. Le roi des conneries, c’était lui. Il n’avait jamais souhaité faire son coming out si tôt et surtout pas de cette manière. Il ignorait tant de choses sur lui-même et aurait voulu avoir le temps d’y réfléchir davantage, mais ce qui le minait le plus était qu’il avait mis Elijah dans l’embarras face à son patron.

L’homme avait affirmé qu’il était prêt à retourner vivre chez lui. Il ne pouvait pas, rien n’était adapté pour un handicapé là-bas. De plus, dès que ses parents apprendraient la nouvelle, ils désireraient s’en mêler et il perdrait le peu de contrôle qu’il pouvait encore avoir sur sa vie. S’il partait, il ne verrait plus Elijah tous les jours et ça, il refusait de l’envisager.

Soudain, Matt s’aperçut qu’Elijah s’était approché de lui jusqu’à le frôler. Deux doigts calleux aux oncles courts se glissèrent sous son menton et lui relevèrent la tête. Ses yeux croisèrent ceux de son compagnon et il fut impossible à Matt de détourner le regard de celui, fascinant, d’Elijah.

— Tu devrais être heureux. Demain, tu essaieras pour la première fois des prothèses et si tu le veux, tu peux maintenant rentrer chez toi tout en poursuivant la rééducation sur un rythme moins intensif.

— M’en fous ! S’écria Matt, fâché de l’absence apparente d’émotion de la part d’Elijah face à cette nouvelle. Je n’ai pas envie de retourner là-bas.

L’ancien soldat vit l’étonnement se peindre sur le visage d’Elijah. Ce n’était pas surprenant quand il y songeait; il lui avait seriné pendant des jours à quel point il avait hâte de quitter le Centre qu’il qualifiait alors “d’endroit pourri”.

— Il faut que je déménage. Mon appartement est au deuxième étage et il n’y pas d’ascenseur. Rien n’est adapté pour moi là-bas. Il va falloir que je prospecte un nouveau logement et aucun propriétaire ne voudra d’un handicapé qui ne travaille pas et qui n’a que sa pension d’invalidité de l’armée pour vivre. Je ne peux même pas emballer mes trucs tout seul, putain! Va falloir que j’appelle des déménageurs.

— Pourquoi? Questionna aussitôt Elijah. Je suis là, moi. Et ma famille aussi. Nous t’aiderons autant que possible.

Les doigts d’Elijah, qui s’étaient mis à lui caresser la mâchoire, se retirèrent. L’homme afficha un air gêné qui piqua la curiosité de Matt. Cela dut se voir parce que le kinésithérapeute soupira et continua:

— J’ai une petite maison de trois chambres. Elle est suffisamment vaste pour que le fauteuil ne t’embête pas dans tes déplacements, jusqu’à ce que tu puisses marcher de nouveau. Tu pourrais habiter avec moi le temps que tu trouves quelque chose à ton goût et qui te convienne.

Il avait l’impression d’être dans un rêve. Elijah venait-il vraiment de lui proposer de vivre avec lui? Mais s’agirait-il d’une simple cohabitation temporaire ou plus? Matt souhaitait de tout cœur que ce soit plus. Toutefois, Elijah avait bien dit: “le temps que tu trouves quelque chose”. Et s’il ne trouvait jamais? Et si tout ce qu’il désirait au fond de lui, c’était d’être avec cet homme-là?

— Je veux plus qu’une simple cohabitation, hésita Matt qui savait que si Elijah acceptait, sa vie allait changer une nouvelle fois de cap. Je ne sais pas ce que ça implique, nous ne nous connaissons pas depuis longtemps et je n’ai jamais vécu ça avec aucune des filles que j’ai pu fréquenter dans le passé, je vais sûrement faire des tonnes de conneries et bien souvent, tu auras l’envie de me foutre une raclée, mais j’aimerais qu’on tente notre chance, comme un… (Matt buta sur les derniers mots, qu’il n’avait jamais envisagé utiliser pour parler de lui.) Comme un couple.

Voilà, c’était dit. Si Elijah acceptait, Matt aurait un petit ami officiel pour la première fois de sa vie et il était mort de trouille.

Matt – 6

La porte se referma doucement derrière lui avec un léger chuintement. Matt se retourna et jeta un regard par la fenêtre de la porte, juste à temps pour voir s’éloigner la voiture d’Elijah.

Il avait perdu l’esprit, il n’avait pas d’autre explication. Toutefois, il ne regrettait rien de ce qu’il s’était passé, même si en définitive il n’était pas arrivé grand-chose; uniquement quelques baisers. Mais quels baisers! Matt en avait la tête qui tournait! Bien qu’encore confus, il était persuadé d’agir comme il aurait dû le faire depuis si longtemps. Il était enfin lui-même et Elijah l’acceptait ainsi, ce qui était un miracle selon Matt. Après tout, il était loin d’être un cadeau, et ce même avant qu’il perde sa jambe et son pied. Peu de gens arrivaient à tolérer son tempérament soupe au lait.

Elijah voulait bien faire un bout de chemin avec lui! Matt avait peine à concevoir que ce fut possible et il ne pouvait pas s’empêcher de sourire. Il se sentait euphorique, heureux comme il ne l’avait jamais été. Devait-il considérer Elijah comme son petit ami? Quelque part en lui, la réponse était indiscutablement non. Les vieux tabous étaient encore trop bien enracinés en lui pour qu’il se réinvente en entier du jour au lendemain. De plus, il ne désirait pas créer d’ennuis à Elijah. Il demeurait son patient au Centre. Il était peu probable que les patrons du kinésithérapeute voient d’un bon œil les changements, plus personnels, dans leur relation. Ils exigeraient peut-être même qu’Elijah le confie au soin d’un autre kinésithérapeute. Matt ne souhaitait pas changer de thérapeute. Il ne voulait qu’Elijah et ce n’était pas par caprice de sa part. Cet homme était le seul qui était parvenu à faire une différence dans sa rééducation, dans le bon sens. Oui, sans lui, Matt n’aurait pas fait autant de progrès en si peu de temps, quoi qu’en disent l’orthopédiste ou les autres médecins.

Il fit rouler le fauteuil jusqu’à sa chambre dans l’aile est du bâtiment. Il croisa quelques personnes, dont sa psychologue. Matt retint un éclat de rire devant l’air ahuri que la femme afficha lorsqu’elle le vit avec un sourire fendu qu’aux oreilles. Il était heureux et tant pis si tout le monde le croyait subitement devenu fou.

Oh! Bon sang! Songea-t-il, retrouvant son sérieux alors qu’un souvenir lui traversait l’esprit. Elijah ne s’était pas rasé aujourd’hui et une barbe de deux jours avait ombré le bas de son visage. Matt se souvenait du frottement de celle-ci contre sa bouche, contre ses joues, alors qu’ils s’embrassaient passionnément tout à l’heure dans la voiture. Bordel! Il sentait encore la légère irritation que cela avait provoqué sur sa peau qui devait maintenant être rougeâtre à cause de ça. Putain, il devait avoir l’air d’un type qui avait été embrassé par un autre type. S’il espérait garder tout ça secret, il en était pour ses frais. Il serait peut-être forcé de faire un coming out plus tôt qu’il ne le croyait.

Pour l’instant, tant qu’il ne parlerait pas, les gens ne pourraient que faire des suppositions, vraies, mais non confirmées, qu’il avait changé de bord. Un hétéro pur et dur qui préférait soudainement les hommes.

Quand il y réfléchissait un peu, Matt se rendait compte que ça n’avait plus tant d’importance pour lui. Il était comme il était, et même s’il n’allait pas le crier sur tous les toits, il ne le nierait pas non plus. Il en avait terminé avec le fait de renier des parties lui-même. Tout ce que cela lui avait donné, c’était d’être malheureux et mal dans sa peau. Grâce à Elijah et sa famille, il avait compris aujourd’hui que la première personne à qui il devait essayer de plaire et essayer de rendre heureuse, c’était lui. Au diable, ses parents avec leur mentalité d’un autre âge. Au diable, l’armée et ses préjugés.

Cependant, changer de vie ne serait pas simple. Elijah l’avait prévenu et il n’avait pas voulu le brusquer pour ses premières fois. Matt ricana à cette pensée. Pour sa part, il avait été tellement excité dans cette foutue voiture qu’il serait passé volontiers à l’étape suivante. Elijah avait préféré attendre qu’il soit sûr de lui et que l’effet de nouveauté se soit un peu dissipé. Comme si cela allait changer quoi que ce soit à la décision que Matt avait prise. Il était têtu comme une mule et il avait choisi de foncer, d’abattre ces murs virtuels qui le retenaient prisonnier dans une sexualité dans laquelle il n’avait jamais été à l’aise.

Gay? Il se rendait compte qu’il l’était. Irrémédiablement. Irréversiblement.

Les femmes? Il ne s’y était intéressé que parce que c’était ce qu’il était censé faire. Rien d’autre. Puis, il n’avait pas voulu décevoir encore une fois son père et sa mère. Il était le fils imparfait, la nullité qui ne réussissait pas à obtenir des mentions très bien à l’université. Université qu’il avait d’ailleurs abandonnée pour entrer dans l’armée. Il avait été un excellent soldat, mais là encore, il portait un masque. Aujourd’hui, il avait la chance de pouvoir jeter aux orties tous ces différents masques qu’il avait dû endosser pour contenter son entourage. Matt ne laisserait plus les dictats standards de la société diriger sa vie à sa place. Pour ce que ça lui avait apporté…

Arrivant devant sa chambre, il pressa le bouton d’ouverture de la porte et il fit rouler son fauteuil à l’intérieur. Le panneau se referma derrière lui quelques secondes plus tard. Il regarda l’horloge sur le mur du fond, 20h42. Il était encore tôt et Matt se sentait débordant d’une énergie nouvelle. Il pourrait toujours se rendre au gymnase se dépenser, mais il aurait nettement préféré un autre genre d’exercices, songea-t-il en penchant la tête et en observant son sexe récalcitrant qui se redressait lentement entre ses cuisses à la pensée du type d’exercices en question. Bon sang! Elijah allait le faire mourir s’il le faisait trop attendre.

Une douche s’imposait. D’urgence.

Dans la salle de bain adaptée, Matt se contorsionna pour se déshabiller puis s’installa sur le siège de la cabine. D’une main ferme, il fit rouler son fauteuil en le plaçant près de la partie de verre tout en veillant à le garder à sa portée. Il ne voulait pas se retrouver pris dans la douche, cela lui était arrivé une fois et il ne souhaitait pas revivre la même situation. Cette fois-là, il s’était trainé sur le sol et avait frissonné de froid sur le carrelage avant de réussir à se rassoir dans le fauteuil. Il aurait pu appeler de l’aide, mais il se sentait alors trop humilié de s’être mis dans le pétrin. De toute façon, il s’en était plutôt bien sorti malgré tout.

Il ouvrit le robinet, régla la température et s’abandonna sous le jet qui le rafraichit pendant quelques minutes. Toutefois, il finit par augmenter la chaleur de l’eau afin de se laver. Matt prit la bouteille de savon et s’en versa une généreuse rasade dans la paume. Il la passa sur son torse, le produit laissa une traînée de mousse qui glissa avec l’eau qui s’écoulait. Les yeux fermés, il autorisa son imagination à vagabonder, la tête remplie de visions d’Elijah et de sa bouche gonflée par les baisers qu’ils avaient échangés. Presque inconsciemment, sa main descendit jusqu’à son sexe. Il l’empoigna et commença un doux mouvement de va-et-vient. Matt ignorait ce qu’il ressentirait si Elijah le caressait de la sorte, toutefois juste à cette pensée il se sentait tressaillir et durcir encore plus. Dieu! Visualiser cette main brune sur lui décupla ses sensations.

Il se saisit de ses bourses de sa main libre et en gémit de plaisir. Curieux d’en découvrir un peu plus de ce que pourrait peut-être lui faire subir Elijah, Matt descendit ses doigts plus bas, jusqu’à cette entrée plissée qu’il taquina. En voulant davantage, il reprit la bouteille de savon et s’en enduisit les deux paumes. Tandis que la droite retournait sur sa queue, il amena l’autre entre ses fesses qu’il lubrifia avec la mousse savonneuse. Avec lenteur, il introduisit un index glissant en lui. Matt retint son souffle. Oh! Bon sang! Ce n’était pas franchement plaisant. Ça faisait même un peu mal. Il remua un peu sa phalange tout en continuant son va-et-vient sur son sexe et écarquilla les yeux de surprise. Incertain quant à la manière de procéder, il se risqua à recommencer et se laissa submerger par l’agréable frisson qui le traversa.

Sa main se faisait frénétique sur sa queue, jouant sur toute la longueur, du gland jusqu’à sa basse. Il n’avait contemplé Elijah torse nu qu’une seule fois, à la piscine, cela lui suffit pour se remémorer les muscles fermes de l’homme. Dans son esprit, il s’imagina le caresser en suivant les lignes bien dessinées des pectoraux de ses lèvres et de sa langue. Il se vit échanger de nouveaux baisers torrides avec lui. La peau brûlante et la respiration courte, Matt ajouta un deuxième doigt dans son entrée, une image d’Elijah lui faisant la même chose en tête. Ce fut de trop. Il se cabra et jouit, son sperme giclant sur le sol de la cabine.

Il retira ses doigts en grimaçant.

Bordel! Que s’était-il passé? Il n’avait pas souvenir d’avoir déjà pris tant de plaisir en solitaire. Essoufflé, il avait la sensation qu’un train lui avait roulé sur le corps.

Quelques minutes plus tard, c’est avec une main tremblante que Matt ferma le robinet de la douche. Il ne s’était même pas lavé complètement, prit-il conscience. Pour l’instant, il s’en fichait bien et essayait tant bien que de mal de comprendre ce qui venait de lui arriver.

Il tendit le bras pour se saisir de la serviette que la femme de ménage prenait soin de lui laisser chaque jour à l’endroit prévu, et s’essuya. Matt regarda en direction de son fauteuil. Il jura en constatant qu’il avait oublié de se munir d’un boxer propre. Hors de question qu’il remette l’ancien ou qu’il s’assit cul nu sur le fauteuil roulant. Il attira à lui la monstruosité sur roues et plia le tissu éponge humide qu’il tenait toujours, puis le déposa sur le siège. Puis, il se souleva à la force de ses bras et transféra avec agilité son poids d’un endroit à l’autre. Matt esquissa un sourire amer devant le constat de son adresse qui allait en augmentant.

Il regagna la chambre et se dirigea vers la commode, d’où il sortit un sous-vêtement qu’il enfila prestement en se tortillant. Matt se débarrassa ensuite de la serviette qui ne servait plus à rien.

Son regard tomba sur ce qui restait de ses jambes. La droite s’arrêtait un peu en haut de là où aurait dû se trouver son genou, le moignon était d’un rose foncé, presque rouge et boursouflé à l’endroit des sutures. Ailleurs, les cicatrices n’avaient guère meilleure allure et elles demeureraient ainsi encore un bon moment. Quelques traces de brûlures parsemaient ce qui subsistait de sa cuisse. Son autre jambe s’en était mieux tirée, amputée juste au-dessus de la cheville. Elle portait cependant un nombre élevé de cicatrices diverses provenant autant des débris de la bombe qu’il avait reçus et que le chirurgien avait dû extraire que des brûlures à différents degrés. Il avait même subi quelques greffes de peau à certains endroits. Il aurait dû revêtir des bandes compressives au niveau des greffes pour que son épiderme guérisse sans devenir trop épais, mais il détestait ça et les enlevait, car cela lui causait des démangeaisons terribles.

Tout ça n’était pas beau à regarder. Matt n’en revenait pas lorsqu’il constatait qu’Elijah se fichait de ça; de ses marques, de ses morceaux qui lui manquaient et qui, dans sa tête, auraient fait de lui un homme complet. Elijah avait vu son corps de près lors des séances d’exercices et de massage, il savait de quoi il avait l’air. Malgré ça, Elijah voulait de lui. Vraiment. Matt avait du mal à réaliser comment ça pouvait être possible. Même son torse, qui commençait à se remuscler, était constellé de petites blessures maintenant guéries, mais toujours rosâtres. Au moins, son visage n’avait pas été touché.

Il glissa la paume sur sa joue râpeuse, songeant qu’il ne devrait pas oublier de se raser s’il souhaitait embrasser Elijah le lendemain comme il le rêvait, sans laisser de rougeurs suspectes sur le beau visage du kinésithérapeute. Merde, mais quel con, pensa-t-il la seconde suivante. Elijah a la peau tellement foncée que ça ne paraitrait presque pas, de toute manière, contrairement à lui.

Matt alla à son lit et se hissa dessus, avant de placer le fauteuil en parallèle et à portée de mains. S’allongeant de tout son long, il se remémora la journée qu’il venait de passer; la visite chez les parents, la chaleur de leur accueil, Elijah qui taquinait ses frères et sœurs et jouait avec eux… Elijah qui lui souriait, les yeux pétillants… Elijah qui se jetait sur lui pour l’embrasser dans la voiture… Matt gémit. Bordel, il bandait de nouveau comme un taureau. Elijah avait un effet bœuf sur sa libido. Habituellement, il avait besoin d’un minimum de stimulation pour se mettre dans cette condition.

Oubliant l’idée de se remettre les doigts puisqu’il était un peu endolori, Matt porta tout de même une main à son sexe, sous le tissu du boxer. Il était bon pour une autre branlette s’il voulait parvenir à fermer l’œil cette nuit. C’était incroyable, il avait l’impression d’être encore pire qu’un adolescent boutonneux de seize ans!

Quelque temps plus tard, il tendait le bras pour prendre quelques mouchoirs en papier pour s’essuyer, lorsque le téléphone sur la table de chevet sonna. Il se dépêcha de saisir les mouchoirs, puis répondit tout en vaquant à la tâche de nettoyage sommaire.

— Allô.

— Matt? C’est moi, fit Elijah dans le combiné d’un ton rauque. Je ne te dérange pas?

— Non, balbutia l’ancien soldat.

Il baissa des yeux écarquillés de surprise sur son corps, particulièrement sur cette partie de lui qui venait de tressaillir en entendant la voix de l’objet de ses fantasmes. Apparemment, deux orgasmes n’avaient pas suffi à calmer ses ardeurs. Bon sang! Je ne suis qu’un putain d’obsédé sexuel, pensa-t-il.