Gareth – 6

Étendu dans son lit et les mains croisées derrière la nuque en guise d’oreiller, Gareth fixait le plafond sans le voir. Il était perdu dans des pensées moroses qui tournoyaient en une folle danse dans sa tête, cela lui donnait presque la nausée.

Elijah avait-il raison? Devait-il vraiment se confier à Matt? À Henri? Quelque part, il savait au fond de lui que c’était la chose à faire. Pourquoi hésitait-il alors? Probablement à cause de cette peur monstrueuse qui lui tordait les tripes et qui lui donnait aussi un mal de crâne terrible. Ça le rendait incapable de réfléchir calmement.

Pourquoi diable se torturait-il ainsi? Depuis le temps qu’il connaissait Matt, il devrait savoir que le bonhomme ne le laisserait jamais tomber. Il n’était pas comme sa sœur qui l’avait abandonné aux services sociaux. Il n’était pas comme ces familles d’accueil qui le rejetaient dès qu’elles savaient pour son homosexualité, comme si le fait d’accueillir un homosexuel sous leur toit allait tous les contaminés.

Des imbéciles homophobes, voilà ce qu’ils avaient tous été. Sauf une famille. Les membres de cette famille-là l’avaient pris sous leurs ailes. Ils souhaitaient même l’adopter. Ça ne s’était pas concrétisé, les services sociaux ayant rejeté leur demande. Il n’avait jamais vraiment su pourquoi. Tout ce qu’il savait, c’est que ces salauds l’avaient envoyé ailleurs.

Pour l’instant, la seule chose claire à son esprit et à son cœur, c’est que les sentiments qu’il éprouvait pour Matt avaient changé de nature. S’il l’avait autrefois aimé d’amour avec un grand A, il l’aimait maintenant comme un frère. L’idée d’être dans un lit avec lui pour autre chose que de dormir de façon platonique lui donnait une impression d’inceste et le rendait presque malade.

Pour dire vrai, le problème se situait au niveau de l’alcool. Même s’il arrivait à cesser de boire, il demeurait un alcoolique le restant de ses jours. La tentation le suivrait partout et il pouvait retomber à chaque instant qui passait. Aux yeux de Gareth, c’était une faiblesse impardonnable. Son ami accepterait-il l’épave ambulante qu’il était devenu? Cette personne incapable pour le moment de prendre soin d’elle-même?

Du fond de son cœur, il savait que oui. Matt l’accepterait tel qu’il était, avec ses défauts gros comme le monde et ses qualités. Gareth ne voyait pas pour l’instant de quelles qualités il aurait pu s’affubler, mais comme personne n’en était totalement dépourvu il imaginait qu’il devait bien en posséder quelques-unes. Matt pourrait probablement lui en fournir une courte liste.

Restait Henri. Qu’allait-il faire du jeune homme? Que pouvait-il lui dire? Jusqu’à présent, Henri avait rejeté en bloc toutes ses tentatives d’explications. Non pas qu’il ait vraiment insisté beaucoup pour s’expliquer, il voulait surtout s’excuser. S’excuser d’avoir été un tel connard égoïste cette nuit-là. Bordel! Pourquoi n’avait-il pas été capable de retenir sa queue dans ses putains de pantalon? Il était soul, elle n’aurait même pas dû être capable de bander. Pourtant, il avait suffi qu’il soit seul avec le jeune homme pour que ça arrive.

Le pire, c’est qu’il se rendait compte qu’il désirait toujours Henri. Pour sa défense, la plastique parfaite d’Henri prêtait aux fantasmes. De plus, ce dernier s’était mis en tête de faire du yoga dans le salon à sa vue. Quand Henri exposait son corps aux muscles ferme et délié devant ses yeux, Gareth ne pouvait empêcher son imagination de partir en vrille. Particulièrement lorsque le jeune homme adoptait une posture qui semblait subjective à autre chose dans son esprit. Et cette manie qu’avait Henri de se vêtir de vêtements sport moulants lors de ses exercices mettait le feu au corps de Gareth.

Bon sang! Le jeune homme avait dix ans de moins que lui. Il méritait d’avoir une belle et bonne vie, d’avoir quelqu’un de bien dans sa vie. Et ce n’était pas Gareth. Lui, il était fini. Il était trop brisé de l’intérieur pour pouvoir être impliqué sentimentalement avec qui que ce soit. Tout ce qu’il risquait de faire, c’était de transformer la vie de l’autre en enfer. Il ne souhaitait pas ça. Ne voulait pas de ça.

Elijah avait raison. Gareth devait discuter avec Henri. Essayer de régler leur différent, lui expliquer pourquoi il avait agi aussi mal. De s’excuser encore pour sa conduite inqualifiable. Il n’avait pas besoin de lui dire qu’il avait un sérieux problème avec l’alcool, juste que ça n’allait pas dans quelque part dans sa tête et qu’il devait voir un spécialiste pour ça. Il se redressa dans son lit. Assis, il prit sa tête entre ses deux mains, découragé.

— Merde! Maugréa-t-il à voix basse. Autant lui dire que t’es cinglé et fou à lié. Tout juste bon pour la camisole de force. Tu n’es qu’un imbécile de première.

Gareth entendit une latte du plancher de bois grincer dans le couloir. Il crut que Matt venait encore lui proposer un verre d’eau ou un oreiller, puis il se rappela qu’Elijah avait traîné son mari au cinéma ce soir. Henri. C’était Henri.

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Les pas arrêtèrent devant sa porte. Le bruit que fit le poing d’Henri en toquant sur le bois le fit sursauter. Bien que tremblant intérieurement, ce fut d’une voix ferme qu’il cria d’entrer. La porte s’ouvrit aussitôt sur l’homme occupant ses pensées. Henri affichait un air morose, comme s’il était là à contrecœur et Gareth ne doutait pas que ce soit en effet le cas.

Malgré l’absence de sourire et l’allure renfrognée, il le trouva magnifique. Une partie de lui tressaillit, réagissant à cette présence que son corps appelait de tous ses vœux. Il tenta de se raisonner et y parvint dans une certaine mesure.

— Qu’est-ce qu’il y a? Demanda-t-il avec une note d’impatience perceptible dans son ton.

Ce n’était pas contre Henri qu’il en voulait, c’était contre lui-même. Il se révélait tellement faible face au jeune homme, alors qu’il aurait voulu être fort. Ce qu’il ressentait en ce moment était si éloigné de ce qu’il avait ressenti avec Matt. Il n’arrivait pas à trier toutes ses émotions nouvelles qui l’assaillaient et il préférait les occulter, tenter de les oublier. Il n’y parvenait pas très bien, mais gardait l’espoir de réussir.

Seul dans la maison avec Henri, Gareth sut qu’il ne pourrait pas trouver meilleur moment pour entamer une discussion avec le jeune homme. Jusqu’à présent toutes ses tentatives s’étaient soldées par un échec cuisant. Il ignorait ce qu’il devait dire ou faire pour qu’Henri se décide enfin à l’écouter. À l’exception des mots « je suis désolé », rien ne lui venait à l’esprit. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais Henri le devança.

— Matt m’a dit de te donner tes analgésiques à cette heure-là, fit sombrement Henri en pénétrant dans la chambre, un verre d’eau à la main et les cachets dans l’autre.

Gareth ne voulait pas de ces foutus cachets. Ils lui embrouillaient le cerveau, or il en avait besoin en cet instant, même si l’organe ne semblait pas vouloir coopérer.

— Je n’en veux pas, répliqua-t-il avec l’impression de se comporter en enfant.

— Je m’en fou que tu les prennes ou pas, fit savoir Henri. Si tu ne les avales pas, la douleur t’empêchera de dormir. C’est ton problème, pas le mien.

Il tendit la main pour prendre les pilules et les balança dans sa bouche avant de réfléchir davantage. Henri lui donna le verre et Gareth prit une grande gorgée d’eau. Le jeune homme lui reprit le verre pour le déposer sur la table de chevet et il se détourna de lui pour quitter la pièce.

— Je suis désolé. Vraiment désolé! Je ne sais pas ce qu’il m’a pris cette nuit-là. Je…

Il vit Henri se retourner d’un bloc vers lui, le foudroyant du regard.

— Arrête de t’excuser! Tu étais soul! Voilà ce qui est arrivé! Tu m’as pris pour Matt pour je ne sais quelle raison, alors qu’il n’y a plus différent dans l’apparence qu’un blanc et un noir. Tout ce que je te demande, c’est de te tenir loin de mon beau-frère, dit-il, menaçant.

— Je ne peux pas, il…

— Tu… te… tiens… loin… de lui, l’interrompit Henri, rouge de rage.

— C’est impossible, il…

— Qu’est-ce que tu ne piges pas dans « tu te tiens loin de lui »? Beugla le jeune homme en l’interrompant de nouveau.

— Bordel! Si tu me laissais finir mes phrases, tu le saurais, idiot! Cria Gareth, maintenant fou de colère.

Ils se faisaient face à face, deux visages affichant le même air enragé. Gareth ne comprenait rien à l’attitude irrationnelle d’Henri. Le jeune homme avait toujours été d’un calme olympien auparavant. Avant cette nuit-là. Comment avait-il pu changer à ce point? Il n’était plus la personne dont se souvenait Gareth. Cette personne qui arrivait à le faire rire d’une plaisanterie bien placée. Cette personne sensée et fiable sur laquelle il avait pu compter dans quelques moments sombres après son retour d’Afghanistan. Depuis qu’il le connaissait, Henri avait toujours répondu présent quand il avait eu besoin de lui. C’était lui qui avait abandonné tout le monde, pas Henri.

Il chercha ses mots.

— Matt est…

Gareth fut poussé brutalement sur le lit et ses côtes protestèrent en lui envoyant une décharge de douleur. Un poids s’appuya sur son torse, le maintenant plaqué sur le matelas. Son gémissement de souffrance ne passa jamais ses lèvres. Une bouche impérieuse attaqua la sienne et il oublia bien vite ses douleurs.

Entrouvrant les lèvres, une langue inquisitrice l’envahi, explorant sans vergogne la cavité offerte librement. Le baiser n’était pas tendre, ni doux. La rage qu’ils ressentaient l’un et l’autre transparaissait. C’était à savoir qui céderait le premier. Ce fut Gareth, emporté par un maelstrom d’émotions inconnues. Il voulait plus. Tellement plus.

Il leva les mains et les glissa dans le dos d’Henri, sentant sous ses paumes les muscles qu’il avait rêvé de caresser tant de fois ces derniers temps. Il vivait un mirage. Comment était-il possible qu’Henri puisse désirer un type tel que lui? C’était inconcevable. Pourtant, il sentait contre son aine une bosse révélatrice qui ne mentait pas.

Dieu! Si Henri décidait de le repousser, il ne le supporterait pas.

À son grand bonheur, le baiser s’intensifia. Henri conservait son appui sur ses bras, veillant à ne pas mettre de poids sur ses côtes blessées. Gareth lui en fut reconnaissant.

Soudain, une main se faufila sous son t-shirt, le remontant sur son torse bandé. Quand elle s’attarda sur son abdomen, Gareth frémit de dépit, espérant qu’elle descende plus bas. Son souhait fut exaucé quelques secondes plus tard. Il en gémit de plaisir anticipé, tremblant d’impatience. Les doigts fureteurs s’arrêtèrent à la bordure de son survêtement. Gareth balança le basin vers l’avant, invitant sans équivoque Henri à poursuivre.

À contrecœur et à bout de souffle, Gareth éloigna sa bouche de celle d’Henri, le temps de prendre une bouffée d’air. Il haletait. Henri plongea le visage dans son cou, le mordillant puis le mordant carrément à l’épaule, lui arrachant un cri de douleur et de plaisir mêlé. Il en garderait probablement une marque, mais il s’en fichait.

Le jeune homme se redressa, le fixant de ses yeux obsidiennes. Puis, il le débarrassa de son pantalon et de son boxer dans un même mouvement. Henri contempla le sexe fièrement dressé de Gareth, avant de s’en saisir brusquement. Gareth tressaillit sous la sensation trop forte et son corps s’arqua.

Henri n’était pas doux, loin de là. L’agressivité n’avait pas disparu, elle avait juste changé de nature. Gareth voulait la douceur d’Henri, celle dont il se souvenait. Il n’y eut pas droit.

Les caresses, bien que rudes, lui donnaient tout de même un plaisir qu’il n’avait plus connu depuis ce qui lui semblait être une éternité. La bouche d’Henri captura de nouveau la sienne, dure, exigeante. Gareth s’y abandonna, n’ayant d’autre choix que de subir l’assaut charnel dont il était une victime consentante.

Henri relâcha sa prise sur son sexe et Gareth émit un grondement de protestation. Puis, il entendit le bruit que fit la fermeture éclair du jeans d’Henri en coulissant. Enfin! Pensa-t-il. Puis il déchanta. Ils n’avaient pas de préservatifs. En tout cas, lui n’en avait pas. De sa vie, la seule fois où il avait baisé sans préservatif était cette fameuse nuit avec Henri. Il ne souhaitait pas commettre le même impair ce soir. Non pas qu’il soit inquiet, il faisait confiance en Henri et suite à tous les examens passés à l’hôpital, Gareth savait qu’il était clean. C’était une simple question de principe.

Il ouvrit les yeux, qu’il ne se souvenait pas avoir fermés, et observa Henri fouiller dans la poche arrière de son pantalon qu’il s’était contenté de descendre un peu sur ses hanches pour libérer son sexe. Le jeune homme en sortit un emballage caractéristique.

À califourchon sur lui, Henri eut vite fait d’enfiler le condom. Le jeune homme lui écarta les jambes et se positionna entre elles. Effaré, Gareth regarda Henri mouiller ses doigts de salive et en enduire son entrée sans délicatesse. Merde! Cela faisait longtemps que Gareth n’avait pas été passif, il n’était pas prêt. Inconsciemment, il se raidit, rendant sans le vouloir la pénétration encore plus difficile.

Quand Henri poussa pour entrer en lui, il eut mal et il retint sa respiration. Une fois le gland passé, le jeune homme se pencha sur lui et l’embrassa avec vigueur, demeurant immobile en lui. Au bout d’un temps qui lui parut l’un des plus longs de son existence, Gareth finit par se détendre, répondant au baiser avec enthousiasme. Il cabra les hanches contre le corps chaud sur lui. Comme s’il n’avait attendu que ce signal, Henri donna un coup vigoureux, entrant entièrement dans la cavité.

Gareth eut l’impression d’une déchirure tant il eut mal. Le souffle coupé, il voulut repousser Henri, mais il n’en trouva pas la force. Le jeune homme semblait pris d’une frénésie soudaine et il enchaînait les coups de butoir, sans considération pour son partenaire. Un flot de souvenirs amers remonta à sa mémoire, le faisant grimacer. Il croisa le regard noir d’Henri. Des yeux remplis de désirs, d’espérances déçues, d’amertume.

Gareth leva la main et la posa doucement sur la joue du jeune homme. Ce dernier détourna la tête et enfouit son visage dans son cou. Il soupira quand Henri se fit plus délicat sans pour autant cesser ses mouvements. Puis, un point fut atteint en lui qui provoqua un frisson de plaisir dans son corps entier. Bon sang! Encore!

— Encore, parvint-il à gémir.

Henri s’exécuta sans mot dire. Gareth avait l’étrange sensation de se liquéfier. Un torrent brûlant se déversait dans ses veines emportant tout sur son passage. Il entendait des gémissements et des petits cris de plaisir, et il réalisa que c’était lui. Normalement, il n’était pas du genre bruyant, mais Henri lui faisait perdre tout contrôle. Bien vite, il se laissa aller à la tempête qui faisait rage en lui et il jouit dans un grand cri alors qu’Henri allait buter une nouvelle fois contre sa prostate. Deux coups rein plus tard, Henri le suivait dans l’extase.

Gareth – 5

La pizza était froide et il s’en fichait. C’était le meilleur truc qu’il ait mangé depuis longtemps. Enfin, depuis hier soir pour être exact puisqu’il dévorait en ce moment l’une des deux pointes qui restaient. Quand Gareth avait aperçu les boîtes dans les mains d’Elijah hier, il l’aurait embrassé.

De la pizza ! Il en rêvait presque. Il en avait plus que marre des repas que Matt lui préparait. Il n’était pas un putain de lapin ! La salade et les légumes c’est bien, mais là il y en avait trop. Matt ne lui servait que ça depuis qu’il était là, Gareth avait l’impression d’être au régime. Le seul avantage que Gareth pouvait y voir, c’est qu’il avait pratiquement tout perdu ses kilos en trop. Il ne lui manquait plus que l’entraînement physique pour retrouver sa carrure athlétique.

Lorsqu’il avait regardé son reflet dans le miroir ce matin, il avait été plutôt satisfait par ce qu’il avait vu. Son teint avait une couleur saine et n’était plus couperosé. Grâce à Rose, la mère d’Elijah, il avait eu droit à une coupe de cheveux à domicile. Il retrouvait figure humaine et commençait enfin à se reconnaître de nouveau.

Certes, ses problèmes n’avaient pas disparus, cependant il ne lui semblait plus insurmontables. Tout à l’heure, il regarderait les annonces classées pour les offres d’emplois et les appartements. Surtout les emplois, car sans ça il lui serait impossible de trouver un logement.

Il prit une seconde bouchée et retint un gémissement de plaisir. Il faillit s’étouffer quand Elijah, surgi dans son dos, le surprit.

— Toujours aussi bon ?

Après avoir avalé en vitesse, Gareth lui répondit :

— Bon sang ! Oui ! Je ne comprends pas cette soudaine ferveur de Matt pour les légumes…

— Tu comprendrais si tu avais aperçu son expression quand il a reçu l’appel de l’hôpital et qu’il en est revenu après t’avoir rendu visite là-bas. Il a vraiment cru qu’il allait de te perdre. Tu es le grand frère qu’il n’a jamais eu. En Afghanistan, tu as veillé sur lui jusqu’à ce qu’il soit muté dans cette autre équipe. Maintenant, c’est lui qui veille sur toi. Il veux que tu te remettes au mieux de tes blessures… et du reste. De ce que tu ne nous dis pas.

— Il n’y a pas d’autres choses, fit Gareth. Devant l’air peu convaincu d’Elijah, il ajouta: Rien qui n’en vaille la peine, en tout cas. Pour Matt, je donnerais ma vie s’il le faut. Je l’aime.

Gareth réalisa ensuite ce qu’il venait de dire. Bordel ! Cette famille avait un bon pour lui faire dire n’importe quoi ! Henri et maintenant Elijah !

— Enfin… je l’aime comme un frère aussi, bredouilla-t-il avec gêne. Pas plus, hein. Je ne suis plus amoureux de lui. Je…

— Idiot ! Clama Elijah avec un large sourire. Je sais bien que tu ne l’aimes pas comme ça. Si c’était le cas, je t’aurais laissé pourrir à l’hôpital. Ou mieux, c’est peut-être moi qui t’aurais heurté avec la voiture.

— Avoue que tu ne te serais pas contenté de me heurter avec la bagnole, répliqua Gareth avec une moue rieuse. Tu m’aurais carrément roulé sur le corps avec !

Gareth prit une croquée dans sa pizza. Dieu ! Ce que ce truc était bon ! Il en mangerait bien à tous les repas. Il savait toutefois qu’il ne devait pas y compter.

— Probablement. En passant, j’aimerais bien que tu cesses de reluquer le cul de mon homme surtout quand c’est celui de mon petit frère que tu aimerais avoir, balança Elijah d’un ton calme.

Gareth toussa, s’étouffant cette fois-ci réellement après avoir avalé de travers. Elijah lui donna une grande claque dans le dos, manquant le flaquer en bas du fauteuil roulant. Il fini par reprendre son souffle et déposa sa pointe de pizza entamée sur un coin du comptoir. Autant renoncer à manger pour l’instant, il ne tenait pas plus que ça à mourir étouffer par une bouchée de pizza, si bonne soit-elle.

— Je ne reluque pas le cul de Matt… Enfin, peut-être un peu, confessa-t-il. Mais impossible de faire autrement vu la hauteur où sont mes yeux quand je suis assis dans ce machin avec des roues. Tu ferais quoi toi, si tu avais des postérieurs bien plombé sous les yeux ? Tu ferais la même chose ! Attaqua Gareth.

— Peut-être, peut-être pas. Et pour Henri, tu réponds quoi ?

Henri. Gareth ne savait plus où il en était avec lui. Le jeune homme soufflait le chaud et le froid en continu. Il ne pouvait jamais deviner quand Henri serait de bonne ou de mauvaise humeur face à lui, bien que la mauvaise humeur soit dominante la majorité du temps. Gareth prenait sur lui pour demeurer calme devant les piques que lui lançait Henri. D’autre fois, Henri se contentait de le fixer, une lueur mauvaise tapis au fond de ses yeux obsidienne. Plus le temps passait et plus Gareth désespérait de trouver un terrain d’entente avec le jeune homme. Il ne croyait d’ailleurs pas que ce fut possible.

Elijah attendait sa réponse avec patience. Ce type devait avoir été un saint homme dans une autre vie, songea Gareth devant la sérénité qu’Elijah affichait. Après cette semaine passé en leur compagnie, il comprenait pourquoi Matt était dingue de ce gars. En plus d’avoir une plastique de rêve, l’homme avait presque la patience d’un ange. Or, pour côtoyer Matt, cela prenait bien ça !

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux. Que pouvait-il dire à Elijah ? À part une guerre opiniâtre, il n’y avait rien entre Henri et lui. Il y avait peu d’espoir que ça change. De toute façon, que pourrait-il y avoir ? Ils n’étaient pas de la même génération et avec le lourd bagage qu’il traînait derrière lui, il valait mieux que ça en reste là. Non pas parce qu’il aurait refusé d’avoir une relation avec le jeune homme, mais parce qu’il était préférable qu’il s’en tienne à des coups d’un soir. Henri ne pourrait jamais être un coup d’un soir.

Gareth poussa un lourd soupir de lassitude.

— Il n’y a rien. Enfin, si. J’ai fait une grosse connerie l’année passée, avoua-t-il à voix basse. Il m’en veut. Je m’en veux. Fin de l’histoire.

— Le soir de la réception de mariage, fit Elijah, songeur. Après, tu as disparu de la circulation et mon petit frère était très en colère. Pendant deux ou trois mois, il ne cherchait que la bagarre et il a eu quelques ennuis. Ça fini par se tasser, mais son humeur est demeurée sombre depuis. Il n’y a qu’avec la famille qu’il se déride.

— Des ennuis ? S’inquiéta aussitôt Gareth. Quel genre d’ennuis ?

— Rien de vraiment très grave et il n’a pas eu de cassier judiciaire puisque personne n’a porté plainte.

— Quoi ? Cria Gareth, affolé. Un cassier ? Il est arrivé quoi ? Raconte, bordel !

Elijah rigola de la réaction disproportionnée de Gareth. Ce dernier ne trouvait pour sa part rien de drôle à la situation. Bon sang ! Henri avait risqué la prison ou pire, et personne ne lui avait rien dit !

— Il y a eu une bataille dans un bar, un mois après que tu sois parti. Henri s’est interposé entre une femme et son mec qui la malmenait. Il a été le premier à frapper pour se défendre. Il a eu de la chance dans un sens, la femme a pris son parti devant les flics et a accusé son petit-ami de violence conjugale. Henri a été salement amoché dans la bagarre, il a dû recevoir quelques points de sutures. Il a aussi eu une luxation de l’épaule après avoir été projeté sur une table. Cela fait un an, il est guéri maintenant. Mama Rose l’a félicité d’avoir sauvé cette “pauvre femme” et lui a remonté les oreilles d’avoir risqué sa vie pour une étrangère.

— Il… Il aurait pu se faire tuer, l’imbécile ! Beugla Gareth, enragé. La prochaine fois que je le vois, je le…

Gareth cessa de parler quand Elijah éclata d’un rire franc. Il ne comprenait pas la réaction d’Elijah. Il n’y avait vraiment pas de quoi rire : Henri avait failli mourir ! Enfin, peut-être pas, songea-t-il. Le jeune homme avait toutefois été blessé. Gareth s’en voulu de ne pas avoir été là. Non, ce n’était pas le fait d’avoir ou non été là qu’il se reprochait ; c’était d’être la cause du comportement malsain d’Henri.

Pourquoi n’était-il par mort avec les autres soldats de son unité en Afghanistan ? Tout le monde s’en serait mieux porter. Il ne faisait que leur apporter des problèmes. Puis, il pensa que la meilleure façon de les aider en ce moment était de guérir au plus vite afin de repartir au plus tôt. Des groupes de AA, il y en avait partout dans le monde. Il pourrait poursuivre sa thérapie n’importe où. Pour Matt, il garderait cependant un contact téléphonique afin que son ami ne s’inquiète pas inutilement. Gareth avait appris sa leçon, il ne recommencerait pas.

— Si tu songes à disparaître de nouveau ou à partir loin d’ici, tu oublies ça. Matt ne le supporterait pas de nouveau. Et il y a Henri. Lui non plus ne le supporterait pas. Ça ne paraît peut-être pas beaucoup, mais il va mieux depuis que tu es là.

— Il va mieux ? Tu plaisantes ? Il passe sont temps à me balancer des noises et à me faire la gueule. Il…

— Vous passez votre temps à vous regarder dès que l’un a le dos tourné. Ce que je vois, c’est deux personnes qui sont attirées l’une par l’autre et qu’aucune de deux n’ose faire le premier pas.

— Ce n’est pas ça ! Nia Gareth. Merde ! Henri est jeune ! Il mérite d’avoir mieux qu’un sale…

Gareth s’interrompit abruptement et détourna les yeux. Il ne pouvait pas le dire. Il ne désirait pas que cette famille le déteste pour ses manques. Il n’était qu’un raté. Henri méritait un million de fois mieux que lui.

— Alcoolique ?

Il sursauta violemment et croisa presque aussitôt le regard franc et ouvert d’Elijah.

— N’oublie pas, je suis kinésithérapeute et c’est moi qui vais me charger de ta rééducation pour ta jambe. J’ai accès de ton dossier médical. Je sais tout, Gareth.

Il paniqua. Matt ! Henri ! Il ne fallait pas qu’ils sachent ! Merde ! Matt devait déjà savoir. Elijah ne pouvait pas le lui avoir caché.

— Ils ne doivent pas… il ne faut pas…

— Je suis tenu au secret professionnel, le coupa Elijah. Je n’en ai parlé à personne. De toute façon, ce n’est pas à moi de le leur dire.

Gareth expira avec force, soulagé que son secret en soit encore un dans une certaine mesure. Elijah avait dit qu’il savait tout. Savait-il aussi pour les flashbacks ? Savait-il que son cerveau était également malade et qu’il avait des hallucinations ?

— Tout ? Ne put-il s’empêcher de questionner.

— Tout.

Il prit une profonde inspiration, cherchant ses mots. Il ne savait pas comment demander la confirmation de ce qu’il soupçonnait, aussi utilisa-t-il les premiers mots qui lui passèrent par la tête.

— Tu sais que je suis en train de devenir fou ?

Il observa Elijah secouer la tête en signe de négation. Oh ! Bordel ! Il venait de vendre la mèche ! Il s’agissait d’un truc que l’homme ne connaissait pas. Quel idiot il était par moment. Il aurait mieux fait de s’abstenir de poser la question.

— Tu n’es pas fou. Ce sont des conséquences logiques à ce que tu as vécu dans l’armée. Tu n’es pas le seul à souffrir de stress post-traumatique. Maggie est une excellente psychologue et elle travaille régulièrement avec des vétérans. Tu es entre bonne main avec elle.

Elijah était au courant de tout. Vraiment de tout. Ses yeux se posèrent sur la part de pizza froide sur le bout du comptoir. Son bel appétit avait disparu. Il avait envie de fuir au loin. Impossible cependant, il était coincé dans ce maudit fauteuil roulant, incapable de marcher avec cette putain de jambe dans le plâtre de la cuisse aux orteils. Il n’aurait pas pu se casser autre chose qu’une jambe ? Un bras ou une clavicule ? Cela lui aurait causé moins de difficultés. Toutefois, sa vie n’avait jamais été simple et facile, il collectionnait les difficultés lui semblait-il.

Il y avait d’abord eu ses parents et les sévices qu’il avait subi de la part de son père. Sa mère, sa sœur et lui avaient soupiré de soulagement quand le vieux était décédé d’une crise cardiaque. Sa sœur n’avait pas mis longtemps à foutre le camp par la suite. En fait, dès qu’elle avait su que leur mère était malade et que lui, il préférait les garçons.

Il avait bien fait tout ce qu’il pouvait, mais à l’âge de douze ans il y a des limites aux capacités de survenir seul à ses besoins et à ceux de sa mère. Les services sociaux l’avait bien vite séparé d’elle pour le placer en famille d’accueil. Un mois après cette séparation, sa mère était morte à son tour. Ensuite, il était passé de famille en famille jusqu’à sa majorité où il avait rejoint l’armée.

Depuis presque toujours, il faisait cavalier seul. Ça n’avait changé qu’avec la rencontre de Matt. Ils s’étaient entendu comme larrons en foire dès le départ bien qu’ils soient tous deux de caractères opposés. Le naturel calme de Gareth tempérait la nature soupe au lait de Matt. Ensemble, ils avaient fait une équipe du tonnerre.

Ce que la majorité des gens ne comprenaient pas, c’est que ce calme apparent que Gareth affichait, cachait en réalité des blessures jamais avouées. Ses émotions, il les gardait pour lui et évitait de les partager. Renfermé sur lui-même, il pensait ainsi se protéger affectivement. Chaque fois qu’il avait cédé au besoin de s’attacher à quelqu’un, il perdait tout. La seule exception : Matt. Sauf qu’il semblerait qu’il devait maintenant compter avec Elijah, Henri et le reste de leur famille.

Elijah savait et ne le rejetait pas. Matt et les autres réagiraient-ils de la même façon ? Gareth l’ignorait et l’espérait secrètement. La peur demeurait toutefois tapie au fond de lui. À certains moments, elle prenait d’assaut tout son être. Il se sentait alors si mal qu’il s’étonnait chaque fois de ne pas vomir tripes et boyaux.

— Écoute, Gareth. Fais quelque chose au sujet d’Henri. Oui, tu as des problèmes, tu en as conscience et tu tentes de faire ce qu’il faut pour corriger la situation et te soigner. Malgré ce que tu sembles penser, tu es quelqu’un de bien, mec. Parle à Henri et si cela s’arrange entre vous deux, explique-lui bien dans quoi il s’engage s’il te choisit. Je sais qu’il en pince pour toi et depuis longtemps. Il est adulte, il est capable de décider tout seul de ce qu’il juge bon ou mauvais pour lui. Et pour Matt…

Ça aurait été trop beau qu’Elijah n’ait rien à dire au sujet de Matt, songea Gareth. Puis concernant Henri, il peinait à croire que le jeune homme ait toujours le béguin pour lui. C’était carrément inconcevable après ce qu’il lui avait infligé.

— Pour Matt, répéta Elijah pour capter l’attention de Gareth. Dis-lui tout. Ne le laisse pas apprendre la vérité par quelqu’un d’autre. Tu le blesserais plus que tu ne l’imagines. Il le prendrait comme un manque flagrant de confiance en lui. Dans son cœur, vous êtes des frères, mec. N’oublie pas ça. Et les frères, ça se racontent beaucoup de chose.

— Merde! Jura Gareth. Il t’a parlé de cette nuit-là!

— Pas vraiment. Pas en détails. De toute manière, je ne veux pas savoir les détails. Je sais juste les grandes lignes; il t’a raccompagné, vous avez couché alors que tu étais soul et deux jours plus tard, tu avais disparu. Tu lui as fait mal, Gareth. Répare ça.

Elijah quitta ensuite la pièce, le laissant seul avec sa pointe de pizza froide.

Gareth – 4

Trois jours.

Trois jours que Gareth vivait dans cette maison et il avait envie de se pendre avec une corde dans le garage. Ou de se jeter en bas du balcon en espérant que son crâne heurte la bordure de ciment et le tue sur le coup. Ou de se souler à mort, tiens. Dieu ! Ce qu’il avait envie d’un verre… une bouteille de whisky complète ne lui suffirait pas. Ils allaient tous le rendre chèvre.

Matt le couvait comme une mère poule, ça lui donnait presque envie de vomir. Oui, il souhaitait autrefois l’attention de l’homme, mais pas de cette manière-là ! Son ami voulait l’aider, il en avait conscience. Toutefois, Matt en faisait trop.

Il n’avait pas besoin de dix oreillers dans son lit pour arriver à être confortable. Oui, sa jambe avait besoin d’être surélevée à certains moments. Oui, ça lui démangeait quelques fois sous le plâtre. Oui, il avait quelques côtes fêlées et ça faisait mal chaque fois qu’il bougeait. Oui, il avait un poignet foulé et bandé. Et alors ? Il n’était pas à l’article de la mort ! Qu’on lui fiche la paix !

Il en avait marre de se faire proposer un verre d’eau toutes les dix minutes, ou un oreiller supplémentaire… Toutes les quatre heures, Matt se pointait avec ce fichu verre d’eau et des analgésiques.

De plus, Matt lui cuisinait de bons petits plats. Tous santés. Pas de beignets, de pizza, de poulet frit ou de biscuits aux pépites de chocolat. Gareth trouvait chaque fois dans son assiette une montagne de légumes accompagnée d’une portion d’un truc au tofu ou du poisson. Bordel ! Il détestait le tofu ! Un bon gros hamburger, voilà ce qu’il voulait !

Et il y avait Henri, ombre silencieuse qui le scrutait d’un air mauvais. Le jeune homme avait aménagé dans la maison en prétextant que son propriétaire exécutait des travaux dans son appartement et qu’il ne pouvait pas y vivre pendant ce temps. Conneries ! Gareth savait bien qu’Henri souhaitait le garder à l’œil. Il en serait pour ses frais, songea Gareth. Henri ne verrait rien du tout. Son béguin pour Matt était bel et bien fini.

Pour tout dire, il n’arrivait même plus à s’imaginer embrasser Matt. Cela lui semblait bizarre, cette soudaine absence de désir envers son ami. Il l’avait aimé pendant si longtemps ! Oh ! Il tenait à Matt. Beaucoup. Il l’aimait comme un frère. Elijah semblait l’avoir compris puisqu’il ne montrait aucun signe de jalousie malgré toutes les attentions dont le couvait Matt. Il devait d’ailleurs le moment de tranquillité présent à l’homme; il avait entraîné Matt au supermarché.

Aux yeux de Gareth, Elijah était maintenant un saint, un ange. En comparaison, Henri était devenu un démon toujours prêt à le tourmenter. Démon absent, car parti travailler. Gareth soupira. Il pouvait respirer au calme pour la première fois depuis des jours. Il n’arrivait pas à concevoir comment il parviendrait à tenir jusqu’à ce qu’il soit guéri. Bon Dieu! Il avait vraiment besoin d’un verre !

Il fit lentement rouler le fauteuil dans le salon, ayant de la difficulté à manœuvrer vu l’état pitoyable de son poignet. Sa jambe accrocha le coin du divan.

— Aie ! Beugla-t-il. Putain de divan ! Maudit fauteuil qui va partout sauf là où je veux!

Matt et Elijah possédaient sûrement une bouteille d’alcool quelque part, dans une armoire ou un truc du genre. Il lui suffisait de chercher. Juste un petit verre question de calmer ses nerfs en pelotes, ça ne pouvait pas lui faire de mal.

Il jeta un coup d’œil aux alentours, cherchant un meuble ou un autre rangement susceptible de servir pour l’entreposage de bouteilles. Voilà, cette espèce de bahut en bois avec deux petites portes de part et d’autre pourrait peut-être renfermer un trésor liquide.

Gareth avança péniblement, pestant contre le fauteuil qui aurait dû l’aider dans ses déplacements au lieu de lui nuire. Ce machin était incontrôlable ! Comment Matt avait-il fait pour se déplacer avec ça pendant des mois ? Cela faisait trois jours que Gareth y avait droit et il en avait ras le bol.

Au bout de ce qui lui paru une éternité, il parvint enfin tout près du meuble. Cela ne lui prit pas longtemps pour se rendre compte qu’il était trop près et dans l’impossibilité d’ouvrir les portes. Une volée de jurons colorés lui échappa. De peine et de misère, il réussit à reculer juste assez pour pouvoir ouvrir un peu. Il regarda à l’intérieur et vit le trésor : une bouteille de vodka.

Il préférait le whisky, mais vu les circonstances, la vodka ferait l’affaire. Gareth tendit la main et essaya de saisir l’alcool. Bloqué par sa jambe immobilisée dans le plâtre, il n’arriva même pas à frôler la bouteille. Il jura de nouveau. Gareth dut bouger le fauteuil roulant pour enfin pouvoir toucher l’objet de sa convoitise.

Puis il fixa ses mains, elles tremblaient légèrement. Il regarda la vodka. S’il en buvait, le tremblement cesserait. Temporairement. Ça reviendrait encore plus fort et tous les efforts qu’il avait faits depuis l’accident seraient anéantis. Est-ce que cela en valait la peine ? Parviendrait-il à arrêter après un seul verre ?

Soudain, Gareth en doutait. Pourtant, quelques instants plus tôt il avait été tellement persuadé de pouvoir contrôler sa dépendance. Maintenant, il n’était plus sûr de rien. Il combattit cette pulsion qui lui exorait d’ouvrir la bouteille.

Cette fois-ci, c’est intérieurement qu’il trembla. Gareth ferma les yeux, croyant naïvement faire ainsi disparaître la tentation. Cependant, il sentait toujours le bouchon sous ses doigts. Cela ne servait à rien.

Il ouvrit les yeux et les fixa sur la vodka. Gareth avait l’impression d’être victime d’un méchant sortilège. Hypnotisé, il ne pouvait quitter la bouteille du regard. Qu’un simple objet ait une telle emprise sur lui, lui fit peur. Affreusement peur. Comment avait-il pu descendre si bas ? Sans Matt et Elijah, il serait en ce moment un SDF.

À contrecœur et armé d’une volonté vacillante, il replaça la vodka dans le meuble. La porte qui se referme produisit un son qui résonna comme la barrière d’une prison à son esprit. Gareth réprima le haut-le-cœur que suscita en lui la comparaison. L’alcool était devenu la prison dans laquelle il se barricadait pour ne pas faire face aux souvenirs et aux flashbacks qui l’assaillaient.

— Qu’est-ce que tu fous ? Attaqua Henri d’un ton agressif derrière lui.

Gareth sursauta, manquant presque en tomber du fauteuil roulant. Bordel ! Un peu plus et Henri l’aurait surpris avec cette putain de bouteille à la main. Il ne souhaitait pas que le jeune homme apprenne son secret honteux. Gareth ne possédait déjà pas son estime, qu’est-ce que ce serait si Henri savait qu’il avait en plus un gros problème avec l’alcool ? Il frissonna d’horreur à cette idée.

Se tournant vers Henri, Gareth tâcha de cacher la culpabilité qu’il ressentait d’avoir failli céder. Toutefois, quand il le vit, toute pensée raisonnable le quitta. Mais que ? Henri portait un short avec un débardeur moulant assorti, son visage luisait de sueur. Visiblement, il revenait du gym où il s’était entrainé avec vigueur.

Gareth saliva à la vue des muscles bien dessinés du jeune homme. Il n’aurait eu qu’à tendre la main pour pouvoir le toucher. Il doutait cependant que son geste soit apprécié, il resta donc immobile. Sauf une partie de son anatomie qui sembla brusquement douée d’une vie propre et qui tressaillit dans son pantalon. Au moins, tout fonctionnait bien à ce niveau-là, songea-t-il, même si ça se manifestait quand il ne fallait pas.

— Pas grand-chose. Ce fichu truc va n’importe où, répondit-il enfin en désignant le fauteuil d’un mouvement vague.

— Normalement, ça va là où tu le guides à moins que tu ne saches pas conduire !

— Je sais conduire ! La difficulté vient de mon poignet ! Diriger ce machin avec juste une main valide c’est la galère. Je veux juste aller dans la cuisine, j’ai faim. Matt m’a dit qu’il y avait des biscuits sur le comptoir.

Gareth mit les mains sur les roues dans l’intention de se rendre dans la cuisine. Il les retira très vite quand une poussée abrupte le propulsa vers l’avant. 

— Fais attention ! Cria-t-il à Henri. Ma jambe, elle…

Juste avant que la jambe en question ne frappe le cadrage de la porte, Henri fit dévier la trajectoire du fauteuil. Gareth entra sans incident dans la grande pièce claire. Henri allait le tuer avant l’heure s’il continuait sur cette voie.

Bon sang ! Ce gars lui en voulait à mort et lui, tout ce qu’il désirait en ce moment, c’était de se retrouver dans un lit ou ailleurs pour faire des cochonneries avec. Il devait être taré. Gareth eut presque, vraiment presque hâte à son prochain rendez-vous avec la psychologue. Elle lui confirmerait sans doute ce qu’il soupçonnait déjà ; il était cinglé, complètement fou à lier.

Gareth avait le chic pour désirer des gars qu’il ne pouvait pas avoir. Ça avait commencé par Matt, maintenant c’était Henri. Il était damné.

Une assiette de biscuits dorés à souhait soutenue par une main brune apparut sous ses yeux hagards. Henri possédait cette capacité à le surprendre à tous moments. Le jeune homme le détestait et pourtant il l’aidait. Gareth ne comprenait pas pourquoi. Peut-être était-ce uniquement pour faire plaisir à son grand frère, Elijah ? Gareth n’imaginait pas qu’il puisse exister d’autres raisons.

Il saisit l’assiette avant qu’Henri ne change d’idée et décide de la lui enlever. Gareth la déposa sur ses cuisses et prit un biscuit avec gourmandise. Il croqua avec bonheur dedans et grimaça presque aussitôt. En présence d’Henri qui l’observait, Gareth n’osa pas recracher la bouchée et l’avala péniblement. Il croisa les prunelles noires et vit un sourire carnassier étirer la belle bouche d’Henri.

— Tu serais bien le seul, à l’exception de Matt, capable de manger ces trucs immondes.

— Il y a quoi dedans ? Je pensais qu’il s’agissait de chocolat.

— Depuis qu’il a appris qu’il était à risque de développer du diabète, l’accro au chocolat l’a remplacé par du caroube dans toutes ses recettes. Il utilise aussi beaucoup moins de sucre. C’est dégueulasse , mais Matt ne l’avouera jamais.

— Comment un truc qui a l’air si bon peut-il goûter si mauvais ? Questionna Gareth en regardant son biscuit entamé avec dépit.

— Aucune idée !

Gareth pouvait sentir le regard d’Henri sur lui et il hésitait sur le choix de ses mots. Il souhaitait se racheter pour le mal qu’il avait pu faire, mais son esprit demeurait vide. Par automatisme et sans réfléchir, il prit une nouvelle bouchée sur le biscuit qu’il tenait toujours. Il ne put retenir une moue dégoûtée.

— Tu n’es pas obligé de le finir.

— Je ne veux pas décevoir Matt et s’il retrouvait un morceau de ses biscuits à la poubelle… Il… Il fait tellement de choses pour m’aider en ce moment ! Je n’en mérite pas tant. Je ne mérite rien du tout. On aurait dû me laisser crever dans le caniveau lors de cet accident.

— Pourquoi ?

Il ne pouvait pas répondre à cette question. Henri aurait pourtant été en droit de savoir. Il ne se résolut pas à avouer à quel point il se sentait mal. Physiquement, et malgré l’accident, il allait bien. C’était dans sa tête que ça n’allait pas. Il songea à ses cachets, donné par son médecin un peu avant son départ de l’hôpital : des antidépresseurs. Gareth trainait le boitier de médicaments avec lui, ne désirant pas qu’il tombe dans les mains de ses anges gardiens. Il le cachait comme un secret honteux, tout comme son alcoolisme. On lui en avait prescrit pour deux semaines. Vu ses antécédents de dépendance, il ne pouvait pas espérer en avoir plus. Et c’est aussi dans un peu moins de deux semaines qu’il devait commencer les séances avec les Alcooliques Anonymes. Il y aurait une rencontre par semaine au début, suivit le lendemain par une visite à la psychologue qui jugerait si oui ou non, il devait poursuivre la médicamentation pour dépression et stress post-traumatique.

Jusqu’à présent, Gareth ne suivait pas la posologie comme il le devrait. Il prenait moins de cachet. Il craignait de changer une addiction pour une autre. Il ne souhaitait en aucun cas devenir accro aux médocs. Il avait déjà assez de mal comme ça à se débarrasser de son envie d’alcool.

Gareth pencha la tête vers l’arrière et regarda Henri. Le jeune homme affichait une mine ombrageuse, Gareth pouvait presque sentir la colère qui grondait sous la surface. Il se demandait bien ce qui avait pu éveiller sa mauvaise humeur.

— Pourquoi te soucier autant de ce que pensera Matt si tu jettes ses foutus biscuits ? Pourquoi aurait-on dû te laisser crever ? T’es peut-être un imbécile doublé d’un salopard, mais personne ne mérite de mourir tout seul dans le caniveau. Pas même toi, connard !

— Matt est la seule personne stable dans ma putain de vie, le seul qui ne m’a jamais laissé tomber, répliqua Gareth un brin de rage s’entendant dans sa voix. Voilà pourquoi je me soucie de ce qu’il va penser et je ne veux pas le décevoir. Jamais. Et crever ? Si ce n’était pas de Matt, il y a longtemps que je me serais tiré une balle dans le crâne !

Il vit Henri reculer d’un pas chancelant, un air abasourdi sur le visage. Gareth eut l’impression qu’il venait de lui assener un coup de massue. Peut-être était-ce effectivement le cas quand il réalisa ce qu’il venait de dire. Bon sang ! Il n’avait pas l’intention d’avouer qu’il avait eu des pensées suicidaires. Ce temps-là était passé maintenant. Il essayait de guérir, de remettre les choses en place dans sa tête. Des flashbacks, il en aurait probablement toute sa vie. La psychologue de l’hôpital l’avait prévenu. Il devait apprendre à vivre avec ses souvenirs récurrents et traumatisants. Ça n’allait pas être facile, mais il n’avait pas le choix. Jusqu’à présent, penser à Matt l’avait aidé à tenir le coup. Aujourd’hui, il devait trouver un moyen de puiser la force en lui-même.

Devant l’expression d’Henri, il aurait souhaité pouvoir revenir en arrière et effacer les paroles qu’il venait de prononcer. Toutefois, ce qui était dit était dit, il était impossible de changer ça.

Gareth saisit l’assiette qui reposait toujours sur ses genoux et la déposa sur le comptoir de granit. Il recula difficilement le fauteuil. Il fallait qu’il parte, il ne pouvait pas rester ainsi devant Henri, son âme à nue. S’il restait, il allait sûrement finir sa confession et parler de tous ses problèmes au jeune homme. Ce dernier avait toujours eu cet effet bizarre sur lui : un regard de ses yeux sombres et Henri lui tirait toutes, ou presque, les informations qu’il voulait. Gareth ne pouvait pas résister à ses prunelles noires obsidiennes.

— Il n’y a pas que Matt ! S’écria Henri. On est tous là nous aussi ! Moi ! Elijah et les autres membres de la famille !

Henri s’énervait et agitait les mains avec violence tout en parlant.

— Matt considère que tu fais parti de la famille et même si je déteste ton aveuglement et tes habitudes destructrices, il a raison. Alors arrête de te regarder le nombril et vois que tu n’es pas tout seul ! Si t’as des problèmes, tu en parles et tous ensembles, nous chercherons une solution. T’avais pas besoin de disparaitre pendant une année entière pour nous éviter. Pour m’éviter aussi. Je suis parfaitement capable d’assumer ce qui s’est passé cette soirée-là ! Bordel ! J’ai le goût de t’assommer à coups de marteau question de faire entrer un peu de bon sens dans ton crâne d’âne bâté. T’es qu’un imbécile ! Faut que j’aille prendre l’air !

Gareth resta immobile et stupéfait par la sortie en fanfare d’Henri. Cela lui ressemblait si peu de s’emporter ainsi !

— Et si tu ne veux pas les jeter dans la poubelle, le chien du voisin adore ces foutus biscuits ! Entendit-il Henri crier depuis l’entrée.

La porte claqua et Gareth crut pendant un bref moment qu’Henri l’avait peut-être arraché de ses gonds. Il bougea le fauteuil juste assez pour vérifier de visu. Tout était intact, sauf son cœur qui battait la chamade. Il venait de se passer quelque chose, il ne savait toutefois pas encore quoi.

— J’arrive à peine à me déplacer tout seul dans ce fichu machin sur roues, je fais comment pour me rendre chez le voisin et nourrir le chien de ces trucs, moi ? Marmonna Gareth.

Gareth – 3

Estomaqué, Gareth observait la personne debout devant lui. Bordel ! Mais où était Matt ? Il s’attendait à voir son ami, pas cet… cet… Bon sang ! Henri !

Cet homme était bien le dernier que Gareth espérait voir ici. Quand son congé de l’hôpital avait été annoncé, Matt avait aussitôt proposé de venir le chercher. Du coup, qu’Henri fut là, prêt à lui rendre service, éveillait la nature soupçonneuse de Gareth. Pourquoi était-il là ?

Puis Gareth remarqua à quel point le jeune homme avait changé en un an. Ses épaules étaient plus larges, et alors qu’Henri croisait les bras, Gareth put suivre le jeu des muscles de ses biceps. Son ventre semblait toujours aussi plat sous le t-shirt et il n’eut aucune difficulté à imaginer des abdominaux fermes. Il remonta jusqu’au visage et resta abasourdi devant l’expression froide et distante d’Henri, presque haineuse. Une expression que Gareth devina lui être exclusivement réservée.

Gareth savait qu’il le méritait, mais cela lui fit mal de constater à quel point il aimerait qu’Henri le regarde comme avant. Avant qu’il ne fasse le con et bousille tout. Il se souvenait des œillades que le jeune homme lui lançait. Les yeux d’Henri brillaient d’envie, d’adoration… pour lui. Il trouvait alors cela flatteur et son égo surdimensionné en avait pris son content. Maintenant, ces mêmes yeux noirs le fixaient avec un vide émotionnel qui lui donna un coup au cœur.

On récolte ce que l’on sème, disait-on. Gareth récoltait aujourd’hui le résultat de ses conneries.

Pour un défi stupide jeté par des potes qu’il avait rencontrés dans la rue, il avait rejoint l’armée. Il y avait connu Matt et était tombé amoureux de lui. Puis, il l’avait perdu parce qu’il avait trop attendu avant de lui avouer ce qu’il éprouvait. Le cœur brisé, il avait commencé à boire, cachant son chagrin derrière des sourires factices.

Pour être entré dans l’armée, il obtenait aujourd’hui des cauchemars et de fichus flashback surprises qui lui refaisaient vivre les pires moments de sa vie. Une autre raison pour boire. Il était devenu un putain d’alcoolique aux mains tremblotantes dès qu’il était en manque. S’il ne tremblait pas en ce moment, c’était parce que son médecin lui donnait des médicaments pour pallier à ce symptôme du manque.

Il ne voulait pas que Matt sache pour son alcoolisme. Il ne souhaitait pas que son ami l’aperçoive en proie aux divers symptômes du manque d’alcool. La seule solution consistait à suivre une thérapie de désintoxication en collaboration avec l’hôpital et son médecin traitant. Au bout d’une semaine, les pires symptômes avaient disparu. Gareth pouvait maintenant sortir. Cependant, il devait obligatoirement poursuivre la thérapie et se rendre à des réunions des Alcooliques Anonymes.

Gareth jura intérieurement d’agir de façon à ce que Matt ne se doute de rien. Il ne souhaitait pas perdre l’estime de son ami, c’était tout ce qu’il lui restait.Matt qui tenait à l’aider le temps qu’il se remette de ce fichu accident stupide. Matt qui allait l’obliger à vivre en cohabitation avec Elijah et lui.

Il n’avait pas l’envie de vivre avec eux. Devoir côtoyer l’homme qui lui avait volé Matt chaque jour allait être un calvaire. Devoir être le témoin de leur bonheur, une torture. Qui sait ? Il serait peut-être le spectateur de leur intimité. Il préférait ne pas y penser. Les imaginer tous les deux dans leur lit était déjà horrible en soit. Il avait tellement souhaité y être à la place d’Elijah !

Le visage d’Henri exprimait un dédain soudain. Gareth baissa les yeux sur sa personne. Oui, il avait perdu beaucoup d’attraits, mais rien qui ne méritât un tel regard. Et puis, avec le régime imposé par l’hôpital et l’arrêt de consommation d’alcool, il commençait à perdre du poids. Dès que le médecin pourrait lui retirer son plâtre et qu’il retrouverait sa mobilité, il recommencerait à faire du sport.

— Je sais que tu penses à Matt, cracha Henri. Oublie-le ! Il est marié !

Ah ! Voilà pourquoi Henri était en colère contre lui. Le jeune homme pensait peut-être qu’il tenterait sa chance avec Matt, profitant du fait qu’il vivrait sous son toit. Gareth n’était pas ce genre d’homme. Il ne ferait rien qui puisse blesser son ami, même si Henri pensait apparemment le contraire.

— Si tu crois que je pourrais lui faire du mal, tu te trompes, l’informa Gareth d’un ton épuisé.

— On verra bien. Je compte bien veiller à ce que ça ne se produise pas !

Gareth ne s’interrogea pas sur la signification de ces mots sibyllins. Il devait trouver un moyen de demander à Henri de bien vouloir l’aider à quitter ce fichu lit. Au moins, il était parvenu à s’habiller un peu plus tôt dans la journée avec le concours d’une gentille infirmière. Toutefois, la femme n’était pas assez forte pour soutenir son poids le temps de passer du lit à un fauteuil roulant.

S’il avait pu utiliser des béquilles, tout aurait été beaucoup plus simple. Pour son malheur, en plus d’une jambe en miette maintenant couverte d’un plâtre de la cuisse aux orteils, il avait le poignet foulé. D’où l’obligation du fauteuil pour au moins les deux ou trois semaines suivantes.

Merde ! Aucune autre possibilité ne lui vint à l’esprit. Il allait devoir quémander l’assistance d’Henri. Il inspira profondément et porta de nouveau les yeux sur le jeune homme.

Oh ! Bon sang ! Comment avait-il fait pour rater ça aussi longtemps ? À croire qu’il avait porté des œillères tout ce temps !

Les prunelles noires d’Henri luisaient de colère et malgré une expression furibonde, son visage était magnifique. Sa peau avait la couleur du chocolat au lait et il gardait le souvenir de l’avoir touché, même s’il ne parvenait pas à se remémorer le grain de celle-ci sous ses doigts. Un nez large et légèrement aplati, une bouche aux lèvres pleines et ourlées à la perfection. Cette bouche-là aussi, il l’avait touchée et embrassée durement, la meurtrissant sous l’assaut.

Obnubilé par son chagrin et par Matt, abruti d’alcool, Gareth avait intentionnellement fait du mal à Henri. Il ne pouvait pas se souvenir de tous les actes qu’il avait commis cette nuit-là. Ce dont il se rappelait lui suffisait pour savoir qu’il avait été un vrai salopard. Il avait même porté l’insulte jusqu’à appeler le jeune homme Matt.

D’une façon ou d’une autre, Gareth voulait se racheter aux yeux d’Henri. Il ne savait pas ce qu’il devrait faire pour y parvenir. Toutefois, il jura de s’amender. Il envisagea de demander pardon à l’instant. Lorsqu’il essaya de parler, les mots restèrent bloquer dans sa gorge et il n’émit qu’un grasouillement indistinct.

— T’es prêt ? Interrogea agressivement Henri. Ont-ils dit que tu pouvais partir ?

— Ouais, parvint à croasser Gareth. Il faut juste que…

Ne sachant toujours comment demander l’aide d’Henri, Gareth fit un geste gêné vers le fauteuil roulant stationné dans un coin de la pièce. Le jeune homme parut surpris, puis fâché quand il reconnut l’objet.

— C’est celui de Matt !

— Il me l’a prêté le temps que mon poignet guérisse assez pour supporter mon poids avec les béquilles. Ce n’est pas comme s’il en avait besoin tout le temps ! Avec ses prothèses, Matt se déplace très bien sans ce truc ! Chercha aussitôt à se justifier Gareth.

Henri grommela quelque chose qu’il ne comprit pas. Il observa la démarche raide et rageuse du jeune homme pendant qu’il rapprochait le fauteuil du lit.

Que ?

Sans avertissement, Henri se pencha sur lui, glissa un bras dans son dos et l’autre sous ses cuisses, puis le souleva. Gareth eut peur un instant qu’Henri le laisse tomber sur le sol et par réflexe il lui passa un bras autour du cou. Il mériterait bien d’aller s’écraser par terre aux pieds d’Henri. Il ne lui en voudrait pas pour ça, mais il fut déposé en douceur sur le siège du fauteuil. Il leva un regard surpris sur Henri, le dévisageant.

Bordel ! Pourquoi agissait-il ainsi avec lui ? C’était visible que le jeune homme le détestait ! Pourquoi l’aidait-il ?

— Je fais ça pour Matt et mon frère. Personne d’autre, répondit Henri à l’interrogation muette de Gareth. Surtout pas pour toi.

— Ça, je peux comprendre, commenta Gareth. Je suis un sale débile, aveugle par-dessus le marché. Et maintenant, je peux ajouter impotent à la liste de mes défauts innombrables.

Persuadé qu’Henri surenchérirait, Gareth fut étonné par le silence qui lui fût opposé. N’ayant lui-même rien à dire de plus, Gareth se contenta de le fixer, attendant qu’il esquisse un mouvement ou autre chose. Au bout d’une minute inconfortable qui parut durer une éternité à Gareth, Henri s’installa derrière le fauteuil et entreprit de le pousser vers la sortie.

– Attends ! L’arrêta Gareth, pensant soudain à son bagage contenant certains de ses effets personnels. Mon sac, il est dans l’armoire juste là.

Encore une fois, Henri marmonna quelque chose. Sauf que là, Gareth réussit à saisir certains mots:”abruti à cervelle de moineau”. Il ne pouvait pas contredire, il préféra donc faire comme s’il n’avait rien entendu. Il se traitait déjà de tous les noms d’oiseaux possible, inutile d’en ajouter au palmarès.

Henri laissa tomber le sac de voyage sur ses genoux et se plaça une nouvelle fois derrière lui. Le fauteuil roulant avança brutalement vers l’avant et la tête de Gareth partit vers l’arrière. Merde ! Le type lui en voulait vraiment beaucoup ! Gareth ne lança pas de répliques devant cette petite attaque mesquine.

De prime d’abord, il pensait mériter ce triste traitement. Deuxièmement, la fatigue pesait de tout son poids sur lui. Il n’aurait jamais cru que la simple action de s’habiller l’épuiserait autant. Quelle femmelette il faisait !

Il mit ses mains sur le sac afin qu’il ne tombe pas et ferma les paupières. Il tenta d’imaginer que Matt poussait son fauteuil à la place d’Henri. Il en fut incapable. L’image du jeune homme semblait s’être imprimée au fer rouge sur ses rétines.

Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il voyait enfin Henri tel qu’il était et non pas à travers le spectre déformant de l’ombre d’Elijah. La ressemblance physique existait, indéfectible. Cependant, ils étaient aussi très différents. Gareth ne comprit pas pourquoi il ne l’avait pas réalisé avant aujourd’hui. À sa décharge, il admit que ces dernières années il était plus souvent sous l’influence de l’alcool que sobre.

Certaines choses devaient changer. Il ne pouvait plus continuer comme ça, cet accident en était la preuve. À un moment, il avait pu discuter seul à seul avec son médecin. Gareth avait alors raconté les circonstances exactes de l’accident, principalement la raison pour laquelle il s’était jeté sous les roues de cette putain de voiture. Flashback. Ce n’était pas juste l’alcool.

Des rendez-vous chez un psychologue avaient été programmés. Diagnostic: il souffrait de stress post-traumatique. Il s’en doutait, mais avoir le diagnostic exact le rassurait dans une certaine mesure. Il n’était pas fou ou en train de perdre la tête.

Vu la vitesse adoptée par Henri, ils arrivèrent rapidement aux bureaux de réception du service. On lui présenta les documents de sortie qu’il signa. Henri les dirigea ensuite vers le stationnement souterrain. Environ cinq minutes plus tard, ils parvinrent à une vieille Honda rouillée. La rouille… Cela semblait être le point commun des membres de cette famille ; tous leurs véhicules en avaient à un endroit ou à un autre. Il n’y avait qu’Elijah qui possédait une voiture décente et c’était parce que Matt lui avait offert sa Tesla.

Gareth concentra son attention sur le problème immédiat, les autres pouvant attendre un peu. Comment allait-il entrer dans cette foutue voiture ? À cause du plâtre, il lui était impossible de plier la jambe un tant soit peu. Aurait-il l’espace nécessaire ?

Alors qu’il se questionnait, Henri prit les choses en main. Le jeune homme recula vite fait le siège passager au maximum. Puis, silencieux, il s’approcha de lui et reproduisit la scène de la chambre d’hôpital. Gareth fut soulevé avec une aisance qui lui fit presque tourner la tête. Plus besoin d’être soûl pour vivre cette sensation de vertige, songea-t-il confusément.

Le centre hospitalier était à vingt minutes de route de la maison de Matt et d’Elijah. Et ils avaient parcouru la moitié du chemin sans échanger le moindre mot. Gareth souhaitait être déjà arrivé. Sentir Henri à ses côtés le rendait nerveux. Le jeune homme lui lançait des regards noirs depuis le début du trajet, et même avant ça. Gareth prévoyait que la “bombe” allait exploser d’un moment à l’autre et il l’anticipait avec crainte. Henri ne le frapperait pas, il l’attaquerait en parole. Il préférait de loin les attaques physiques, il aurait alors su comment réagir. Les mots l’effrayaient. Ils possédaient un pouvoir de blesser autrement plus douloureux qu’un coup de couteau. Une blessure à l’arme blanche guérissait, celle provoquée par des paroles restait.

Plus que cinq minutes, ce serait pour bientôt.

— Tu ne t’approches pas de Matt, déclara Henri d’un ton aussi froid qu’une banquise en hiver.

Gareth soupira. Enfin, nous y voilà, pensa-t-il.

— Matt est mon ami. Je vais vivre dans sa maison, enfin, celle de ton frère aussi, pour les semaines qui suivent. Je vais obligatoirement le côtoyer.

— Tu ne feras rien pour briser son couple avec Elijah.

— Ce n’est pas dans mes intentions. Je te l’ai dit.

Il était las de devoir se justifier à ce sujet. Toutefois, Henri ne le croyait pas. Gareth pouvait le voir en observant son visage courroucé. Dieu ! Ce que cet homme-là était beau quand il était en colère. Gareth avait vraiment été aveugle ces dernières années ! Il réalisait qu’il avait poursuivi des chimères alors qu’un possible trésor se cachait juste sous ses yeux.

— Va dire ça à quelqu’un d’autre, cracha Henri, belliqueux. Je te connais bien, Gareth. Mieux que beaucoup de personnes. Mieux que Matt, même. Je sais ce dont tu es capable. Je te regarde faire depuis des années. Tu passes d’un mec à un autre comme tu changes de chemise. Tu convoites Matt depuis longtemps. Depuis que t’es revenu. Je ne te laisserai pas leur faire du mal, à Elijah et lui, juste pour satisfaire ton ego.

— Ce n’est pas…

— Va te faire foutre ! J’ai fait les frais de ton égoïsme, Gareth. Une fois. Ça m’a suffi. Tout le temps que tu habiteras chez mon frère, je veillerai à ce que tu ne fasses pas de conneries. Puis, dès que ton putain de plâtre disparaît, tu fais de même. Je ne veux pas te voir autour de ma famille, c’est clair.

— Parfaitement ! Fit Gareth, ironique. Sache aussi que je ne m’éloignerai pas de Matt, sauf s’il me le demande ! Je l’aime comme…

— Oh ! Ça, je le sais ! C’est évident ! Tu le regardes toujours avec des yeux de merlans frits. Matt est marié ! M-A-R-I-É. Je te le ferai entrer dans le crâne à coup de marteau si nécessaire. Tu le laisses tranquille, sinon je te refais le portrait avec plaisir.

Gareth leva les deux mains dans les airs en signe d’apaisement. Bordel ! C’est qu’Henri était vraiment remonté contre lui. Il devait essayer de le faire changer d’avis sur lui. Il n’était pas une cause perdue, si ? Enfin, peut-être que si en fin de compte. Entre sa dépendance à l’alcool et les flashbacks, il ne pouvait pas affirmer être le meilleur parti du siècle. Néanmoins, il n’était pas le connard fini qu’Henri pensait qu’il était.

Certes, dans les jours à venir, les semaines à venir, il devrait lutter contre sa addiction. Il espérait que le fait de ne pas pouvoir se déplacer à sa guise l’aiderait dans son combat. Il lui serait impossible d’aller chercher une bouteille au supermarché du coin. Faire livrer ? Impensable. Il paierait avec quel argent ? Il était toujours au chômage et n’avait pas un cent dans ses poches. Il ne savait même pas comment il allait payer pour l’hôpital.

Il décida qu’il valait mieux s’occuper d’un problème à la fois. En ce moment, le problème s’appelait Henri. Même si cela ne changeait pas grand-chose à la situation, Gareth estima que la chose qu’Henri méritait le plus de sa part pour l’instant était des excuses en bonne et du forme. Nerveux, il se racla la gorge.

— Je suis un gros con. Je le sais, Henri. Je n’aurais pas dû… faire ce que je t’ai fait. C’était… indigne. Injuste pour toi. Tu… Je suis désolé.

— Garde tes “je suis désolé” pour toi ! Je n’ai besoin de la pitié de personne, surtout pas de la tienne. Et rends-moi service, ferme-la !

Gareth – 2

Un bip continu bourdonnait dans son crâne douloureux. Son corps lui faisait un mal de chien et il avait l’impression de s’être fait rouler dessus par un semi-remorque. Il entendait des sons incongrus provenant de l’extérieur de sa chambre. Des bruits assourdis de conversations et de trucs qu’on déplaçait. Pourtant, il n’avait pas le souvenir d’avoir invité qui que ce soit chez lui hier. Il devait cependant avouer que plusieurs choses lui échappaient ces derniers temps.

Au début, cela l’avait perturbé de ne pas se remémorer ce qu’il avait fait la veille, maintenant, il s’en fichait. L’oubli n’était pas si mal. Sa vie était pourrie de toute manière.

Gareth esquissa un mouvement pour changer de position sur le lit, question d’être un peu plus confortable. Il fut gêné par quelque chose d’attacher à son bras. Il entrouvrit les yeux et les referma aussitôt, abasourdi.

Il n’était pas chez lui, mais se doutait bien de l’endroit où il était. Une perfusion. Il avait une foutue perfusion au bras. Il était dans un hôpital.

Cette fois-ci, ne pas pouvoir se souvenir de ce qui s’était déroulé la veille lui fit l’effet d’un coup de massue sur le crâne. Avait-il pris la voiture en sortant du bar? Avait-il blessé quelqu’un? Tuer quelqu’un? Non! Putain! Tout mais pas ça! Il ne le supporterait pas s’il apprenait qu’il avait fait le moindre mal à quelqu’un à cause de ses saloperies de conneries! Lui, il s’en foutait bien de mourir, il ne voulait cependant pas entraîner une autre personne en même temps que lui.

— Bordel! Beugla soudain une voix grave dans le couloir. Vous allez me laisser entrer dans cette chambre, oui? En plus, c’est ce maudit hôpital qui m’a contacté pour me parler de l’accident! Alors ôtez-vous de mon chemin!

— Mais…

— Il n’y a pas de mais! Gareth m’a choisi comme personne à contacter en cas d’urgence et vous m’empêcher de le voir? Allez vous faire foutre! J’entre! Si n’êtes pas contente, appelez la sécurité!

Gareth avait reconnu la voix de Matt. Le mariage n’avait pas radouci le bonhomme. Son ami était toujours aussi caractériel. Un petit sourire benêt lui étira les lèvres, cela ne dura qu’une seconde, le temps que son cerveau enregistre la présence de Matt en ce lieu. Il était dans la merde. Après l’infirmière, c’était à lui que Matt s’attaquerait. Gareth frissonna d’horreur à cette pensée. Il allait se faire réduire en miettes quand Matt saurait qu’en plus il ne rappelait rien des évènements. Il ferait peut-être mieux de feindre l’amnésie ou d’être endormi. Toutefois, avant qu’il ait pu prendre une décision, la porte de la chambre s’ouvrit, poussée par un Matthew Show furibond. Gareth écarta donc cette idée derechef. Matt le connaissait trop bien pour s’y laisser prendre.

Il leva le regard sur l’homme qui venait entrer. Dieu, ce qu’il était beau! Les cheveux bruns de Matt étaient un peu trop long et auraient eu besoin d’une bonne coupe. S’il avait pu, Gareth y aurait glissé les doigts avec plaisir. Il aurait aussi aimé pouvoir caresser cette mâchoire ferme et ombré par la repousse des poils. Quand il prit conscience qu’il posait des yeux amourachés sur son pote qui le fixait, il se détourna, gêné. Matt était inaccessible, c’était un homme marié et heureux en ménage. Il ne gâcherait pour rien au monde le bonheur que son ami avait trouvé, même si c’était avec un autre que lui. Puis, il sursauta presque de surprise en avisant la personne qui suivait derrière Matt: Henri.

Henri qui l’observait avec une lueur meurtrière tapis au fond de ses prunelles noires et un quelque chose d’autre que Gareth ne pouvait pas définir. Henri, le petit frère d’Elijah, le mari de Matt. Henri, le jeune homme qu’il avait baisé dans sa voiture dans l’heure suivant la fin de la réception de mariage de Matt et d’Elijah, alors qu’il était passablement éméché. Jeune homme qui l’avait reconduit chez lui par pure bonté d’âme et dont il avait abusé de façon éhontée pour ensuite le jeter comme un vulgaire déchet. Gareth n’était pas fier de ce qu’il avait fait. Il ne savait toujours pas ce qui lui avait pris d’agir de la sorte. Peut-être avait-il voulu prendre une revanche sur Elijah en faisant mal à son frère? Tout ce qu’il était parvenu à faire c’était de se sentir comme un moins que rien.

Par la suite, il avait tout fait pour éviter autant possible la nouvelle famille de Matt. Il ne voulait pas croiser le regard accusateur d’Henri. Le jeune homme ressemblait trop à son grand frère, lui rappelant sans cesse qu’il avait perdu l’homme qu’il aimait au profit de ce dernier.

— Qu’est-ce qui t’es passé par la tête? Espèce d’abruti! Cria Matt quand il vit que Gareth était éveillé. Te jeter au milieu d’une voie de circulation complètement soûl! Tu aurais pu te faire tuer! Mais regarde-toi, bordel! Tu es devenu une épave depuis que tu es rentré d’Afghanistan!

Gareth ferma les yeux, la tête douloureuse. Au moins, il semblait qu’il n’avait fait de mal à personne, si ce n’était qu’à lui-même. Il fut soulagé de l’apprendre. Toutefois, il se serait bien passé de l’engueulade, même s’il la méritait. Pour ce qui était du qualificatif peu attrayant dont l’avait affublé Matt, il devait admettre que son ami avait raison. L’image que reflétait chaque jour son miroir lui faisait horreur. Il ne se ressemblait plus, n’arrivait pas à se reconnaître dans cet étranger au visage bouffi et aux yeux injectés de sang.

Il sentit quelqu’un lui prendre la main et exercer une pression.

— Tu as intérêt à ne plus jamais me faire une peur pareille, connard!

— On est quitte alors, croassa Gareth en faisant référence à l’explosion qui avait presque coûté la vie de Matt quelques années plus tôt.

Il ouvrit les yeux, osant enfin affronter le regard de Matt. Ce qu’il y vit l’ébranla jusqu’au fond de l’âme. Le mec tenait à lui. Énormément. Et les mots que Matt prononça ensuite lui brisèrent le cœur, lui faisant réaliser qu’il avait passé la dernière année à blesser le seul véritable ami qu’il avait.

— Bon sang! S’exclama Matt en passant une main nerveuse dans ses cheveux. Tu es comme un frère pour moi. Depuis un an, tu m’évites. Comment penses-tu que je me sens, là? Je t’ai laissé des tonnes de messages que tu n’as jamais retournés! Puis, voilà qu’il t’arrive cet accident et que j’apprends que je suis la seule personne à contacter dans ton dossier en cas d’urgence. Alors peu importe ce qu’il se passe en ce moment avec toi, Gareth, tu ne parviendras pas à me tenir à l’écart de ta vie. On s’en balance des liens de sang et de toutes ces conneries. On est frère, vieux. Je ne te laisserai pas tomber. Je te ramène à la maison avec moi. Elijah t’a préparé la chambre d’ami. On prendra soin de toi le temps de te remettre sur les rails.

Gareth ne comprenait pas pourquoi Matt ne lui en voulait pas de ce qu’il avait fait. Bordel! Il avait baisé son beau-frère et l’avait traité comme un chien. À moins que… Gareth jeta un coup d’œil stupéfait sur Henri qui le fixait, le regard noir, une colère mal réprimée effleurant la surface. Le jeune homme n’avait rien dit. Pourquoi?

Gareth observa Henri. Il voyait dans les yeux du jeune homme l’opinion peu amène qu’il lui portait. Il pouvait comprendre, il avait agit en connard et Matt avait raison. En un an, Gareth était devenu une épave. Sa musculature avait été remplacée par un surplus de poids disgracieux et une panse de buveur. Ses cheveux blond, autrefois courts et brillants, étaient maintenant longs, emmêlés, sales et gras.  Ses prunelles vertes étaient ternes et ne reflétaient plus qu’amertume.

Henri contemplait l’homme couché dans le lit et ne parvenait pas à concilier l’image qu’il avait sous les yeux avec celle qu’il conservait dans sa mémoire. Il ne comprenait pas ce qui avait pu pousser Gareth à ce niveau de déchéance.

Bon Dieu ! Le gars qu’il avait appris à connaître et dont il était tombé amoureux n’existait plus. Son apparence autrefois de jeune premier était maintenant négligée à l’extrême. Son regard vert pétillant et vif était aujourd’hui morne et désabusé. Henri peinait à croire qu’il s’agissait bien de Gareth. Son Gareth. .

Gareth l’avait fait souffrir au-delà des mots en piétinant ses sentiments et en disparaissant sans dire un mot. Il n’y avait pas que lui qui en avait bavé de cette situation. Matt aussi, et par ricochet, Elijah.

Matt.

Gareth continuait de fixer Matt avec des yeux amourachés et cela mettait Henri dans une colère noire. Gareth n’avait pas le droit. Henri décida dès lors de tout faire pour éloigner autant que possible cet homme du mari de son frère. Il n’eut pas à chercher longtemps l’excuse parfaite. Son propriétaire lui avait fait parvenir pas plus tard que ce matin une lettre expliquant que des rénovations de premières nécessités devaient avoir lieu dans son immeuble. Henri pouvait très bien quitter son appartement le temps des travaux pour aller squatter chez son frère et Matt. Il garderait ainsi un œil sur les agissements de Gareth. Hors de question que ce pourri en profite pour briser le couple d’Elijah.

Tandis qu’Henri écoutait Matt déverser son trop-plein inquiétude sur Gareth, il s’aperçut qu’il partageait malgré lui les sentiments de son beau-frère face à la situation. Il n’avait jamais voulu le malheur du soldat. Jamais.

Cet accident aurait pu tuer Gareth.

Si cela s’était produit, tout ce qu’il aurait pu faire aurait été d’aller lui dire un dernier adieu au cimetière. Peut-être était-ce sa chance. La chance que lui donnait l’existence de conquérir le cœur de Gareth et de lui faire oublier les sentiments qu’il avait pu entretenir pour Matt. Une façon de prendre sa revanche.

Non. Pas de revanche, car Henri savait qu’il aimait encore ce sale type, peu importe l’enfer qu’il avait vécu à cause de lui. Enterrer les émotions qu’il éprouvait pour Gareth de manière définitive était inconcevable, cela reviendrait à fuir. Donc, à défaut de pouvoir tourner la page, Henri préférait affronter le tumulte intérieur de ses sentiments ambigües.

Henri présentait que ce ne serait pas facile, surtout quand il voyait la façon dont Gareth regardait Matt. La colère l’envahissait alors tout entier et s’il analysait un tant soit peu l’orage qui faisait rage en lui, Henri devait admettre que cette colère prenait naissance que pour une seule raison: la jalousie.

Une jalousie comme il n’en avait jamais ressentie auparavant. Il lui semblait presque que le monde tremblait autour de lui. Jaloux, lui? Non, Henri ne pouvait y croire. Il ne l’avait jamais été avant. Tout était de la faute de Gareth. Serrant les poings, Henri tenta vainement de réprimer la rage qui montant en lui, dirigée vers une seule personne: Gareth. Il était damné d’aimer un type pour qui il ressentait pourtant tant de haine à la fois.

Toutefois, une chose l’intriguait: qu’avait-il pu arriver à Gareth pour qu’il change à ce point? Un tel changement n’arrivait pas au jour au lendemain. Il avait bien remarqué que l’ancien soldat avait souvent des sautes d’humeur inexplicables, mais cela ne durait jamais. Comme Matt ne semblait pas s’en soucier, Henri avait fait de même, croyant à tort que cela faisait partie du comportement normal du soldat. Il avait eu tort et devait découvrir ce qui s’était produit.

Ensuite, Henri ferait ce qu’il fallait pour que Gareth reparte loin de sa famille. Loin de lui. Il ne voulait plus jamais souffrir autant à cause de quelqu’un, surtout pas de cet homme-là. Or, si Gareth demeurait longtemps dans les parages, Henri savait qu’il retomberait sous le charme de ce traître. Le sourire fatigué que Gareth adressait à Matt suffit à le convaincre du bien fondé de son raisonnement.

La porte de la chambre s’ouvrit et un médecin, a en juger par sa blouse blanche, entra.

— Ainsi vous êtes éveillé, monsieur Stevenson. Comment vous sentez-vous? Vous souvenez-vous des circonstances de l’accident? Questionna l’homme tout en consultant le dossier de Gareth.

Le médecin se pencha, vérifia la perfusion et le rythme cardiaque du blessé.

Gareth avait mal et était en manque. Il pressentait que bientôt, il se mettrait à trembler. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là, mais cela devait faire un bon moment puisque son corps avait purgé l’alcool dont il l’avait imbibé. Gareth avait besoin de prendre quelque chose qui parvienne à l’engourdir, à estomper ces foutus films qui repassaient en boucle dans sa tête. Ces cauchemars qu’il avait autant à l’état de veille qu’endormi.