Ciara O’Neil – 8 / Angus

L’enfant avançait péniblement sur le chemin rempli d’ornières qui menait au petit manoir appartenant apparemment à Laserian McGregor. À chaque pas, son pied lui envoyait des décharges de douleur et il avait des difficultés à s’empêcher de gémir. Cependant, comme il ne voulait pour rien au monde que l’homme vers qui il se dirigeait tire du plaisir de son mal, il avait une bonne motivation pour rester silencieux.

Une paysanne en haillons et au regard vitreux passa près de lui en l’ignorant. Angus reconnut certains signes de maltraitance évidents: la carte de visite de Laserian. Un flot de souvenirs amers et douloureux lui remonta en mémoire, le faisant très brièvement hésiter. Lorsqu’il se remit à marcher, ce fut d’un pas ferme, bien que clopinant. Le démon devait mourir et il était bien décidé à aider la femme blonde à tuer ce monstre une fois pour toutes.

Il ne voyait pas Ciara, mais bizarrement, il ressentait sa présence, sa force intérieure, aux limites de son esprit. C’est ce qui lui permettait de continuer sans rebrousser chemin. Malgré son air brave, il était terrifié. Sa peau était recouverte d’un fin voile de sueur froide. Des frissons incoercibles le traversèrent lorsqu’il aperçut au loin la haute silhouette de Laserian se découper dans l’encadrement de la porte, la lumière des bougies l’éclairant en contre-jour, la faisant paraître encore plus menaçante. Étrangement, bien qu’il eut l’envie de se terrer dans un trou de souris et d’y demeurer caché, il redressa au contraire les épaules, se tenant bien droit, fier. Il avait peur, mais du diable s’il le montrait à ce monstre.

Ciara lui avait explicitement interdit de dire la vérité à Laserian. Le démon ne devait pas apprendre qu’il était son père. Angus était pourtant persuadé que cela aurait été la distraction par excellence pour l’homme, mais comme il avait promis, il devait sa parole, sauf si les circonstances exigeaient qu’il passe outre. La jeune femme lui avait très bien précisé ce qu’il arriverait si Laserian venait à savoir. Ce dernier le tuerait à coup sûr, car il était inconcevable qu’il le laisse en vie. Après tout, Angus était une boussole pouvant mener n’importe qui jusqu’à lui. L’enfant était donc extrêmement dangereux aux yeux du démon.

Angus avait finalement concocté avec Ciara une histoire expliquant sa présence en ces lieux. En fait, c’était d’une simplicité exemplaire: il avait demandé son chemin. Ses raisons pour revenir? Il en avait marre d’être sur les routes, poursuivit et maltraité par les Anglais. Le pire, c’est que cela avait un fond de vérité, tout du moins pour les raisons. Demander son chemin… il n’avait jamais vraiment demandé son chemin à quiconque. Il avait toujours eu un bon sens de l’orientation.

Fixant la large silhouette qui allait s’agrandissant à mesure qu’il avançait, Angus accentua sa démarche claudicante. S’il pense que je suis plus faible que je ne le suis en réalité, ce sera un plus pour nous quand nous l’attaquerons, songea-t-il. Enfin, quand Ciara l’attaquerait. Elle avait refusé de lui donner une arme et il lui en voulait pour cela. D’un autre côté, elle n’avait pas tort de l’avoir fait, il savait à peine se servir d’une épée. Pourtant, il aurait pu se débrouiller avec un couteau, mais cela lui avait été interdit aussi.

Oh! Bon sang! Laserian s’avance vers moi, pensa-t-il en tremblant intérieurement. Il va me massacrer et Ciara n’aura que des petits morceaux de moi à enterrer. Enfin… si elle consent à creuser ma tombe.

T’en fais pas, bébé démon. Je suis tout près, murmura la voix sarcastique de la femme blonde dans sa tête.

Il s’immobilisa soudainement, figé. Voilà qu’il entendait des voix dans sa tête, c’était complètement fou. Incapable de faire un pas de plus, son pied lui faisant un mal de chien, il reporta son poids sur sa jambe valide. Le regard sur l’espèce de géant aux poings serrés qui s’approchait dangereusement de lui, Angus ressentit l’envie bizarre de faire une prière. Il se contenta de redresser encore plus les épaules. Il s’aperçut alors qu’il avait énormément grandi au cours des deux années qu’il avait passées loin de cet homme. Bientôt, il espérait être aussi costaud que ce salaud, mais pour l’instant il n’était qu’un grand échalas tout maigre. Son “oncle” s’arrêta face à lui et Angus dut lever les yeux pour pouvoir regarder son visage austère.

‒ Je te croyais mort depuis longtemps, avorton, résonna d’un ton menaçant la voix de Laserian dans l’aube naissante.

Puis l’homme saisit brusquement l’enfant par le bras et le traîna derrière lui de force, en direction du manoir. Surpris, Angus perdit pied et se retrouva sur le sol, tiré dans la poussière. Laserian tenait fermement son bras, les doigts ancrés dans sa chair. Angus était certain qu’il en conserverait les marques plusieurs jours. Quelques pierres lui égratignèrent la peau et il sentit une coulée chaude le long de sa tempe. Il décida que cette fois-ci, Laserian ne ferait pas de lui ce qu’il voudrait. Il ne se laisserait pas battre comme un plâtre sans répliquer. De sa main libre, Angus réussit à agripper le poignet du démon et le griffa profondément. Ce dernier le lâcha, mais ce fut pour lui asséné un violent coup de pied dans les côtes. L’enfant sentit quelque chose se briser en lui, alors qu’un craquement se faisait entendre.

Une douleur déchirante parcourut sa poitrine, envoyant des décharges dans tout son corps. Un gémissement, qu’il ne put retenir, franchit la barrière de ses lèvres.

Un sifflement, puis un second, traversèrent l’air. Angus entendit Laserian beugler de colère.

Lorsqu’il leva les yeux, il vit les hampes de deux flèches dépasser du torse de l’homme. Deux autres flèches furent tirées; Laserian évita l’une d’elles, mais l’autre se ficha profondément dans sa gorge. Le démon se tenait toujours très droit et les flèches, bien qu’elles l’avaient blessé, ne semblaient pas avoir causé beaucoup de dégâts. C’est tout juste s’il y avait une gêne dans les mouvements de l’homme.

Puis Angus la vit. Elle.

Ciara O’Neil – 7 / Angus

Angus se sentait fébrile. Ils n’étaient plus très loin. Sans le vouloir, un frisson de peur le traversa. Cet homme lui avait fait tellement de mal, – pendant longtemps-, avant qu’il ne trouve le courage de fuir. Cela faisait maintenant deux ans qu’il était parti, sans un regard en derrière. Il aurait désiré ne jamais plus croiser le chemin de Laserian. Le destin en avait décidé autrement. Ou plutôt, Ciara en avait décidé autrement.

Il avait l’impression qu’une douzaine de nœuds lui nouaient les entrailles. Il en eut la nausée. La démarche dansante du cheval sous lui ne l’aida pas et accentua davantage son malaise.

Le garçon bougea et, accidentellement, son pied blessé vint heurter malencontreusement le côté de l’animal. Le choc fut léger, mais lui fit un mal de chien. La douleur remonta par vagues le long de sa jambe et il crut, un bref moment, que quelqu’un s’amusait sadiquement à planter un millier d’aiguilles dedans. Un petit gémissement, vite réprimé, lui échappa malgré lui.

Ciara arrêta le cheval et en descendit.

‒ Quelle distance? demanda-t-elle sobrement.

Angus leva les yeux vers le ciel, ne répondant pas immédiatement. L’horizon commençait doucement à pâlir, annonçant sans conteste la venue du jour. Dans une heure tout au plus, le soleil baignerait la terre de ses chauds rayons. Angus espérait juste que ce sol ainsi réchauffé ne se teindrait pas du sang vermeil de la jeune femme, si elle perdait contre Laserian. Serait-elle capable de tenir sa promesse? Aujourd’hui, le monde se réveillerait-il vraiment sans Laserian McGregor? Angus souhaitait tellement y croire. Mais Ciara était si frêle comparativement à l’homme.

‒ Il est à environ cinq minutes à cheval, finit-il par dire à contrecœur.

Il ne voulait pas que Ciara meure. Angus décida de l’aider. Après tout, il était tout seul; s’il disparaissait, personne ne le pleurerait. Il connaissait bien Laserian, il pourrait l’approcher facilement. Ce sadique devait mourir et Angus allait y contribuer avec joie.

‒ Tu restes là, bébé-démon.

‒ Non, protesta-t-il vivement.

Le garçon cherchait frénétiquement des arguments pour qu’elle change d’avis. Son jeune cerveau travaillait à plein régime. Il trouva rapidement un plan.

‒ Je vais détourner son attention. Tu as dit que ce type de démon veut toujours éliminer sa progéniture… il suffit que je lui fasse savoir que…

‒ Pas question, claqua sèchement la voix froide de Ciara.

‒ Je peux le faire, continua Angus avec obstination. Il faut juste que je me montre. J’ai été son souffre-douleur, il m’a battu pendant des années. Il a tué ma mère. Je dois participer!

‒ Non.

‒ Si! En le distrayant, il te sera plus facile de l’approcher pour le tuer! À moins que tu ne préfères le transpercer de flèches? Songea-t-il tout haut.

‒ Quelques flèches ne le tueront pas, elles ne feront que le ralentir. C’est un démon. Idéalement, il faut le décapiter.

‒ Très bien! S’exclama presque joyeusement l’enfant. Alors tu auras vraiment besoin de moi. Laserian ne se laissera pas surprendre. D’autres personnes ont essayé et ont échoué.

‒ Tu es têtu et borné, ma parole! Saleté de bébé-démon, tu es pénible! Gronda-t-elle en se retenant difficilement d’esquisser un sourire amusé face à l’attitude pleine de bravades du gamin. Tu resteras ici, dû-je t’assommer.

‒ Tu ne le feras pas, énonça calmement Angus avec une assurance en grande partie feinte.

‒ Et pourquoi ne le ferais-je pas? Tu ne me causes que des tracas! Tu n’es rien du tout. Juste un bébé-démon. Et moi, je tue les démons.

Malgré cette affirmation et le ton glacial sur lequel elle avait été dite, Angus était persuadé que cette femme ne lui ferait pas de mal. Cela faisait près d’une semaine qu’ils voyageaient ensemble. Elle l’avait menacé, elle n’affichait que rarement ce qu’elle ressentait ou pensait, mais elle n’avait jamais levé la main sur lui pour le frapper, bien qu’apparemment il soit un démon, – chose que lui-même ignorait avant qu’elle ne le lui apprenne. Les démons étaient ses ennemis, donc logiquement il l’était aussi. Pourtant, il l’avait exaspérée à de nombreuses reprises et n’avait reçu en retour que le silence ou des répliques acerbes.

‒ Tu m’as soigné. (Il désigna son pied bandé.) Tu m’as nourri… Tu ne me feras pas de mal.

Ciara en grogna de contrariété, puis finit par ricaner férocement.

‒ Tu peux à peine tenir debout et tu souhaites risquer ta misérable vie inutilement… Soit… Il en sera ainsi. Si tu meurs aujourd’hui, je n’aurai pas besoin de revenir dans le coin plus tard pour te tuer, bébé-démon.

‒ Angus. Je m’appelle Angus, s’obstina à lui remémorer le garçon.

‒ Oui… Tu es sacrément buté, bébé-démon.

‒ Je ne suis pas le seul, osa répliquer Angus avec rodomontade.

Ciara esquissa un sourire franc, le premier que l’enfant lui voyait depuis qu’il la connaissait. Cela la rendit… spectaculaire. Malgré ses vêtements d’homme, elle demeurait très belle, la plus belle femme que ses jeunes yeux n’aient jamais vue. En robe et bien apprêtée, elle serait une véritable enchanteresse pouvant obtenir tout ce qu’elle voulait des hommes d’un simple sourire. Angus songea que c’était peut-être pour ça qu’elle s’habillait ainsi; pour paraître moins séduisante. Les personnes aussi jolies que Ciara s’attiraient souvent de l’animosité et de la jalousie de leurs pairs; elle aurait pu être accusée de sorcellerie, pour être ensuite brûlée vive sur le bûcher. C’était un sort qu’Angus ne souhaitait à personne.

Au fil des jours, Angus s’était attaché à la jeune femme, même si en général elle n’était franchement pas commode et ne cessait de lui répéter qu’elle le tuerait plus tard parce qu’il était un démon. Tout du moins, pour la moitié. Ciara l’avait malgré cela bien traité. Enfin… presque tout le temps, s’avoua-t-il en se remémorant la journée de leur rencontre et la manière brutale dont elle lui avait saisi le bras pour le redresser. Elle n’avait jamais recommencé par la suite. Elle avait même plutôt bien pris soin de lui. La seule autre personne à s’être ainsi occupé de lui était sa mère.

Angus se surprit à vouloir demeurer aux côtés de la femme blonde quand tout cela serait terminé et que Laserian serait mort. Il était peut-être jeune, mais à onze ans, il était déjà aussi fort qu’un homme adulte. Il pourrait lui être utile. De plus, il était loin d’être bête… Il lui serait doublement utile. Oui, elle aurait forcément besoin de lui à l’avenir.

‒ Autant qu’une épine dans le pied, alors n’y compte pas, bébé-démon. Je suis très bien toute seule, déclara Ciara en prenant une couverture enroulée sur un objet long et qui était attachée à la selle. Quand Laserian sera mort, je te laisserai dans un orphelinat.

‒ Ils finiront par me jeter dehors, répliqua sérieusement l’enfant.

‒ Alors ce sera chez les moines, à l’abbaye la plus près.

‒ Ils ne me prendront pas non plus, fit Angus distraitement.

Accroupie sur le sol recouvert de lichen, Ciara déroulait la couverture révélant un grand étui longiligne d’où dépassait le pommeau d’une étrange épée légèrement courbée.

‒ C’est quoi ça? demanda l’enfant aussitôt.

‒ Un katana. Pourquoi les moines ne te prendraient-ils pas?

Angus afficha un air gêné; cela piqua la curiosité de la jeune femme.

‒ Pourquoi, répéta-t-elle d’un ton tranchant tout en fixant habilement le katana dans son dos.

‒ Euh… Quand je me suis enfui, je me suis réfugié à l’abbaye de Paisley pendant près d’un mois. Je voulais les aider… vraiment juste aider, balbutia l’enfant avec hésitation.

‒ Il y a eu le feu… On a réussi à l’éteindre avant qu’il ne se propage, mais ils disaient que c’était moi qui l’avais allumé. Ce n’est pas vrai, c’était un accident!

La jeune femme se contenta de le regarder silencieusement, voyant les souvenirs de l’évènement qui défilaient rapidement dans l’esprit du gamin. Elle finit par se détourner et continua tranquillement ses préparatifs, en ajoutant trois couteaux à sa ceinture en plus de celui qu’elle portait déjà.

‒ Alors? Tu ne dis rien?

‒ Je lis dans les esprits, bébé-démon. Tu dis la vérité, que te dirais-je de plus?

Angus demeura bouche bée quelques instants puis, changeant de sujet, il demanda:

‒ Est-ce que je peux avoir une épée ou un couteau pour me défendre?

‒ Non, coupa sèchement Ciara. Tu risquerais de t’embrocher toi-même dessus par accident, me privant ainsi du plaisir de le faire dans quelques années quand tu seras adulte.

Ciara O’Neil – 6 / Angus

Tu crains pour ma vie, bébé démon? Fit Ciara surprise. (C’était la première fois qu’elle se retrouvait dans cette situation. Un démon inquiet pour elle.) Tu es vraiment une exception. Tes semblables n’aimeraient rien de mieux que de me savoir au fond d’une tombe, morte.

̶ Je ne veux pas votre mort. Et c’est Angus. Pas bébé démon. Je ne suis pas un démon, affirma-t-il, sûr de son fait.

̶ Tu as beau dire, tu es un démon. Pour la moitié tout du moins, concéda-t-elle à contrecœur.

̶ Mes parents étaient… commença à s’indigner le garçon.

̶ Ta mère était humaine, l’interrompit la jeune femme. Pas ton père. Tu peux le nier, mais tu ne peux pas le changer. C’est ainsi.

Se laissant aller au léger balancement de la démarche du cheval, Angus rumina ses pensées. Est-ce que sa mère lui avait menti? Il n’avait jamais connu son père qui, aux dires de sa mère, était un valeureux guerrier. Il était mort avant sa naissance aux mains des Anglais. Et si la vérité était ailleurs? Et si toute sa vie était basée sur un mensonge? Devait-il croire Ciara? Elle n’était qu’une étrangère. Mais jusqu’à présent, elle lui avait sauvé la vie, l’avait nourri, l’avait même soigné, alors qu’elle n’y était absolument pas obligée! Qu’y gagnerait-elle à lui mentir? Rien du tout!

̶ Tu n’as jamais été comme les autres enfants de ton entourage, bébé démon, affirma la femme blonde d’un ton caustique. Tu perçois les choses avec plus d’acuité, tu es plus fort, plus résistant. Puis, il y a ce lien que tu as avec Laserian. Tu sais toujours où il est. Tu ne sais pas pourquoi. Toutefois, je vais te le dire. Une partie de toi n’est pas humaine et ne le sera jamais. Ce lien que tu as avec Laserian indique qu’il est ton géniteur. C’est typique de la race démoniaque à laquelle il appartient. Ce lien ne va que dans un sens; il ne sait pas où toi tu es. Cette race élimine sa progéniture systématiquement à cause de ça. S’il ne t’a pas tué, c’est qu’il ne sait pas ce qu’il est pour toi.

Un souvenir remonta à la mémoire du garçon: sa mère essuyant son nez en sang du revers de la main, suite à une gifle monumentale de Laserian. Pour une fois, elle ne le craignait pas, n’esquivait pas les coups. Elle ricanait méchamment, comme il ne l’avait jamais entendue rire. Laserian avait dit quelque chose qu’Angus n’avait pas compris, mais il avait ouï la réponse de la mère. Elle disait que son fils était né à terme, que c’était le fils de Niall, pas le sien. L’homme avait assené un brutal coup de pied dans les côtes de sa mère. Malgré son jeune âge, Angus s’était interposé et avait reçu plusieurs coups avant que sa mère ne retrouve assez de force pour le couvrir de son corps afin de le protéger. La pauvre femme était morte deux semaines plus tard. Sa vie était devenue par la suite un cauchemar.

̶ Vous voulez tuer Laserian…

̶ Oui, répliqua laconiquement la jeune femme.

Laserian, son père? Il refusait de le croire. Cet homme l’avait maltraité toute sa vie. Non! Son père était Niall McGregor, pas Laserian! Malheureusement, sa raison se disputait à son cœur. Il avait la sensation d’être déchiré de toutes parts. Sa mère l’avait toujours protégé et elle aurait très bien pu mentir à tout le monde pour le faire. Il ne lui en voulait pas. Il ne l’en aima que davantage et regretta amèrement qu’elle n’ait pas vécu plus longtemps pour qu’il puisse le lui exprimer de vive voix, maintenant qu’il connaissait la vérité. Elle était morte. À cause de ce démon de Laserian.

Sa raison fut la plus forte. Ses souvenirs, mais surtout les faits, criaient que ce que lui avait affirmé Ciara était la vérité. Juste la vérité. Rien de plus, rien de moins. Physiquement, il tenait surtout de sa mère; il avait ses cheveux roux, ses yeux couleur vert mousse et le même nez légèrement retroussé couvert de taches de son. Niall McGregor, l’époux défunt de sa mère, était le demi-frère de Laserian. Il était donc logique qu’ils aient possédé la même carrure et qu’Angus ait également hérité de celle-ci, peu importe lequel des deux a pu être son géniteur. Étant donné tout cela, il avait l’infime certitude que sa chère maman lui avait menti, à lui et à tout son entourage pour le protéger de Laserian. Elle devait se douter de ce que l’homme lui ferait s’il savait.

Angus décida de s’en tenir à la décision qu’il avait prise, c’est-à-dire aider Ciara dans ses desseins. L’homme, le démon, peu importe ce qu’il était, ne méritait pas de vivre de toute manière. Oui, Angus livrerait Laserian McGregor sur un plateau d’argent à Ciara et s’il le fallait, il était même prêt à tenir l’épée qui lui pourfendrait le cœur. Il le ferait même avec grand plaisir.

Au bout d’un moment, la femme blonde fit arrêter le cheval et se laissa glisser prestement à pieds joints sur le sol.

̶ Le cheval a besoin d’une pause, prit-elle le temps d’expliquer. Descends de là que j’examine ton pied. Manquerait plus que ça s’infecte, termina-t-elle sèchement.

Angus se contenta obéir sans mots dire. Ciara lui tendit une gourde avant de s’accroupir pour s’occuper de son pied. Elle fit ses soins et remit un pansement propre autour.

̶ Ça ira, conclut-elle, laconique.

Elle leva la main vers l’animal qui broutait non loin d’eux, dans une invitation à remonter en selle. Angus soupira, mais la suivit. Elle l’aida à monter puis lui tendit un morceau de viande fumée.

̶ Pour la route, se contenta-t-elle de répondre face à son regard interrogateur.

Elle était presque gentille avec lui, cela lui faisait vraiment une impression bizarre. Tellement qu’il se demanda si quelque chose n’allait pas.

̶ D’accord, finit-il par dire en acceptant la nourriture. Mais nous ne sommes plus très éloignés de Laserian maintenant. Deux ou trois heures tout au plus, lui confia Angus.

̶ Parfait, répliqua-t-elle, le sourire mauvais de retour sur ses lèvres. Au lever du soleil, le démon qui se fait appeler Laserian McGregor sera mort.

Ciara O’Neil – 5 / Angus

Il entendit quelqu’un respirer fortement près de lui, mais cela ne suffit pas à le tirer complètement du sommeil. Il se retourna et posa le bras sur sa tête en essayant d’échapper au son. Il était si fatigué; tout ce qu’il voulait, c’était continuer, à dormir. Son lit était douillet, cela le changeait agréablement des sols durs où il avait dormi dernièrement. De plus, l’absence de cailloux pointus sous lui était un bonheur. Il grogna un peu et se repositionna plus confortablement dans le lit de mousse.

On souffla de nouveau et la chaleur de la respiration sur son bras le fit protester et marmonner quelques mots sans suite incompréhensibles sans pour autant le forcer à ouvrir les yeux. Il agita vaguement la main pour chasser l’intrus. Néanmoins, cela ne suffit pas à chasser l’indésirable qui sembla revenir à la charge. Quelque chose de visqueux passa sur son front avant d’aller jouer avec quelques mèches de ses cheveux orange. Encore à moitié endormi, Angus repoussa vivement de la main la chose. À son contact, il sursauta et se redressa vivement en ouvrant ses prunelles vert mousse. Son mouvement brusque entraîna un rappel de la douleur dans son pied blessé, mais c’était bien le moindre de ses soucis.

Le regard écarquillé, il fixait les naseaux d’un énorme cheval. Enfin, de là où il était, assis sur le sol recouvert de lichen, le cheval lui paraissait gigantesque. L’animal lui envoyait l’air chaud de sa respiration dans le visage pendant qu’il essayait d’attraper ses cheveux avec sa langue. La première chose qui lui vint à l’esprit était que les Anglais l’avaient retrouvé. Il leva un regard où se reflétait de la crainte sur le cavalier de la bête. Ahuri, il reconnut Ciara, qui se tenait assise bien droite sur la selle.

̶ Je t’ai dit que je refusais de te porter, bébé démon. (Elle donna une petite tape sur l’encolure de l’animal.) Lui le fera.

̶ Où l’avez-vous trouvé? Demanda l’enfant, éberlué.

̶ Il y a une ferme pas très loin. Je le leur ai acheté.

Angus n’en revenait tout simplement pas. Elle lui avait acheté un cheval! Pour lui! Pour le porter parce qu’il ne pouvait pas marcher avec son pied abîmé.

̶ Ne te fait pas d’illusion, bébé démon, fit la jeune femme qui avait lu dans ses pensées. J’en avais marre de marcher à une vitesse d’escargot à cause de toi. Plus vite nous serons là-bas, plus vite le monde sera débarrassé de Laserian. Maintenant, debout. Et donne-moi mon sac.

Angus repoussa doucement mais fermement le cheval, qui essayait toujours de lui manger les cheveux. Il se leva maladroitement et se retint à la crinière du quadrupède, lorsqu’il perdit l’équilibre. Il se mordit cruellement la lèvre en essayant de ne pas gémir de douleur quand son pied heurta accidentellement quelque chose qui trainait par terre. Quand il se fut stabilisé, il regarda sur le sol et repéra le sac près de ses pieds. C’est en se cognant sur ce dernier qu’il s’était fait mal. Les mains fermement agrippées aux crins du cheval, serrant fortement les mâchoires, il se pencha prudemment pour ramasser le sac et le tendit à sa propriétaire. Lorsqu’elle se saisit de celui-ci, Angus remarqua que la grandeur de la main de la jeune femme était à peu près semblable à la sienne. Sur l’énorme bête, elle paraissait petite et délicate. Au cours des derniers jours, l’enfant s’était bien rendu compte que la femme était beaucoup plus solide qu’elle en avait l’air, mais comment croire qu’elle arriverait à vaincre le colosse qu’était Laserian McGregor? Assurément, elle aurait bien besoin de lui si elle décidait d’affronter l’homme face à face. Le seul problème était qu’avec son fichu pied, il n’était bon à rien. À moins qu’elle ne l’abatte à distance avec son arc? Angus imagina le grand Écossais transformé en pelote d’épingles. L’enfant ne put retenir un petit rire à l’image qui se forma dans son esprit.

̶ Cesse de rire de choses qui ne se produiront pas et monte sur ce foutu cheval, claqua glacialement la voix de Ciara. C’est une véritable plaie que de devoir suivre chacune de tes pensées, bébé démon.

̶ Angus, osa-t-il la reprendre. Je m’appelle Angus. Je veux bien grimper sur le dos de cet animal… (L’enfant se rembrunit.) Mais je n’ai pas monté depuis que ma mère est morte. Laserian me l’interdisait.

̶ Et tu envisageais de devenir palefrenier? Fit-elle ironiquement, en songeant aux pensées que le jeune démon avait eues plus tôt dans la journée.

̶ Bah, oui. Je suis doué avec les animaux et j’apprends vite, lui répondit-il avec aplomb en haussant les épaules.

Elle n’ajouta rien, mais lui tendit une main qu’Angus s’empressa de saisir. Elle l’aida à se hisser facilement sur la selle derrière elle.

̶ Arrange-toi pour ne pas tomber, bébé démon. Il n’y aura personne pour te rattraper.

Sur ces mots, la jeune femme bougea légèrement les jambes et leur monture se mit au petit trot évitant habilement les obstacles de la forêt. L’enfant entoura la taille de Ciara de ses bras pour se retenir et s’appuya un peu contre elle. Il la sentit se raidir, mais ne voulut pas la lâcher pour ne pas tomber. C’est que leur cheval était vraiment gros et il n’avait vraiment aucune envie de dégringoler jusqu’au sol. Avec sa chance, si cela arrivait, il se casserait probablement un membre… ou deux. Il préférait éviter.

Vu la vitesse à laquelle ils progressaient maintenant, ils seraient arrivés avant le matin chez Laserian. Il leva la tête et regarda la lumière orangée du soleil couchant au travers des branches au-dessus d’eux.

̶ Dites, vous n’auriez pas quelque chose à manger? Je meurs de faim.

̶ Tu n’es qu’un estomac sur pattes! S’impatienta Ciara.

̶ C’est que je suis en pleine croissance, madame, annonça sérieusement le jeune garçon. Puis passant sans transition à une autre préoccupation : Vous ne croyez pas que nous devrions aller plus lentement avec le cheval? Il pourrait perdre pied dans un terrier que nous n’aurions pas vu dans le noir.

̶ Dis la vérité, bébé démon. Tu ne t’inquiètes pas pour le cheval. Tu veux retarder le moment où tu seras en présence de Laserian McGregor, affirma-t-elle sombrement.

̶ Il est… méchant. Il aime faire mal aux gens, pas seulement à moi. Vous avez beau être une mégère la plupart du temps, je ne veux pas qu’il vous fasse du mal, Ciara. Vous ne savez pas comment il est. Moi, je le sais. Je… Je crois que c’est lui qui est responsable de la mort de ma mère…

Ciara O’Neil – 4 / Angus

Cela faisait deux jours qu’ils marchaient. Angus en avait plus qu’assez. Ses hématomes étaient presque entièrement guéris. Par contre, ses pieds, malgré les chaussons de cuir, le faisaient souffrir. La marche continuelle sur les branchages et les pierres ne l’aidait pas et il savait que même si les plaies sur ceux-ci ne saignaient plus, elles ne s’amélioraient pas pour autant. Il commençait à craindre les risques d’une infection et il avait l’impression que ses pauvres pieds avaient doublé de volume.

Il restait environ une journée de marche à faire. Après, ils arriveraient à l’endroit où il percevait la présence de Laserian. Angus ne souhaitait plus l’appeler « son oncle ». Même pas dans sa tête, alors encore moins à voix haute. Il décida qu’à partir de cet instant, l’homme ne serait plus que Laserian. Être tout seul, sans la moindre famille, ne l’effrayait pas. Cela faisait déjà longtemps qu’il l’était; depuis la mort de sa mère. Dès qu’il aurait conduit Ciara à Laserian afin qu’elle puisse l’occire, Angus partirait dans une autre direction. S’il changeait son nom, il serait sûrement accepté dans un autre clan. Il pouvait aussi mentir sur son âge; il avait toujours paru un peu plus vieux, puisqu’il était plus costaud que les autres garçons de onze ans qu’il avait vu. Il pourrait peut-être même se faire engager comme palefrenier dans l’écurie d’un Laird. Il avait toujours été doué avec les animaux.

Perdu dans ses pensées et ne regardant plus vraiment où il mettait les pieds, Angus marcha sur une pierre pointue et tranchante. Le cuir du chausson se déchira et la pierre lui blessa la plante du pied. Le jeune garçon ne cria pas. Néanmoins, il ne put s’empêcher de laisser échapper un gémissement de douleur. Angus serra les lèvres. Pourvu que la sadique blonde ne l’ait pas entendu. Il lui jeta un regard. Elle le regardait fixement, les sourcils froncés. Il allait probablement passer un mauvais quart d’heure pour avoir osé abîmer ses chaussons. Il l’observa tandis qu’elle s’approchait rapidement de lui.

̶ Assis-toi, là. Ordonna-t-elle sèchement en pointant un gros tronc d’arbre couché sur le sol.

Angus fit trois pas maladroits, clopin-clopant, et se laissa plus tomber qu’autre chose sur l’écorce couverte de mousse de l’arbre mort. Regardant de nouveau la femme, il vit qu’elle pinçait les lèvres de contrariété. Il osa baisser les yeux et comprit deux choses; un, le chausson était complètement fichu, impossible de le recoudre. Deux, son pied était vraiment en très mauvais état et il pissait le sang.

Ciara s’agenouilla devant lui. Elle lui saisit le pied et retira avec précaution le chausson ensanglanté. Angus se retient de crier lorsque le cuir frotta douloureusement contre la plaie. Il se mordilla les lèvres avec anxiété. Maintenant qu’il ne pouvait plus la suivre, il lui était devenu inutile. Elle allait probablement l’abandonner ici, au milieu de nulle part, avec rien du tout à manger. Il allait mourir au milieu des Highlands, en pleine forêt, loin de tout. Il n’aurait même pas de sépulture digne de ce nom.

Angus sursauta en sentant de l’eau sur sa peau. Ciara versait une partie du contenu de sa gourde sur son pied afin de nettoyer la plaie à vif.

̶ Garde ton pied dans les airs, lui commanda-t-elle brusquement, alors qu’elle le lâchait.

La femme sortit une chemise propre de son sac et en arracha les manches, qu’elle déchira en deux dans le sens de la longueur. Reprenant le pied entre ses doigts, Ciara se servit d’une des bandes pour enlever l’excédent de sang, puis elle comprima fortement la blessure afin d’enrayer l’hémorragie. Au bout de quelques minutes, le gros du saignement avait cessé. Elle prit alors un petit pot qu’Angus ne l’avait pas vue sortir. Au moment où elle l’ouvrit, une forte odeur d’herbes médicinales se fit sentir. Elle appliqua l’onguent odorant sur la blessure, comblant la profonde entaille. Elle rapprocha les bords de la plaie et elle fit rapidement un bandage avec l’une des bandes de tissu. Ciara remit celles qui restaient ainsi que le pot dans le sac.

̶ Ça a l’air pire que cela ne l’est. Cependant, pour guérir, il faut éviter de marcher dessus. Il est hors de question que je te porte, bébé démon. Donc, tu restes là pour l’instant. Tu surveilleras mes affaires. Je te laisse le sac et la gourde. Je reviendrai ce soir. N’allume pas de feu.

Ciara tourna les talons et disparut entre les arbres.

Angus demeura seul, n’osant pas bouger. Après environ une heure, avec l’impression que ses fesses allaient bientôt se transformer en compote sur ce tronc pourri inconfortable, le garçon décida qu’il pouvait bien bouger un peu. Il passa la bandoulière du sac et se saisit de la gourde. Puis, en clopinant sur un son pied indemne, il réussit à atteindre un grand arbre pas très éloigné, avant de perdre l’équilibre. Il tomba dans un lit de mousse tendre. Oh! Parfait. Au moins je serai bien installé en attendant Ciara, la femme quasi muette, songea-t-il. En effet, malgré ses questions. Malgré ses jeux improvisés dans sa tête où, il le savait, toutes ses pensées étaient entendues par Ciara, elle ne lui avait pas parlé du tout, si ce n’était que pour lui donner des ordres brefs. Cela ne le dérangeait pas plus que ça, mais il aurait vraiment aimé connaître les raisons pour lesquelles la jeune femme voulait la peau de Laserian McGregor. Il s’en doutait bien un peu; après tout l’homme était un vrai salopard, belliqueux et violent.

Angus se tortilla, s’installant plus confortablement sur son lit de mousse. Son pied l’élançait, mais il ne souffrait plus autant. L’onguent semblait vraiment faire effet. L’épuisement des derniers jours se faisait sentir. Il ferma les yeux et, au bout d’un moment, il finit par s’endormir au son des chants d’oiseaux et du doux bruissement des feuilles agitées par le vent.