Sur le chemin la menant au poste de police, Ciara ne pouvait pas s’empêcher de songer à la nuit passée. Carole était décédée, tuée par une horrible créature qui n’était pas humaine. Le monstre avait laissé un message et une imperceptible odeur putride que son odorat ultrasensible n’avait eu aucun mal à identifier sous celle plus forte encore du sang.
Il s’agissait d’un être qui avait connaissance d’un langage ancien, vieux de plusieurs milliers d’années, oublié depuis très longtemps. Rares étaient les êtres vivants de ce monde qui en connaissaient encore l’existence. Pour ce qu’elle en savait, seuls les démons et les êtres de lumière pure souche le parlaient encore couramment. Il n’y avait qu’une poignée de personnes capables de déchiffrer les symboles, ces étranges runes dessinées sur le mur. Des êtres d’exception.
Elle devinait sans trop de difficulté quelle pouvait être la nature du meurtrier de son amie. L’énergie résiduelle qui persistait dans l’appartement et qu’elle avait perçue l’avait renseignée. De plus, contrairement à ce qu’elle avait laissé croire au lieutenant Dubé, elle comprenait très bien ce que le message inscrit sur le mur voulait dire. Elle en avait lu chaque mot avec un sentiment grandissant de répulsion. Pour son malheur, elle faisait partie des rares êtres comprenant sans peine ce vieux langage. Autrefois, son grand-père le lui avait enseigné.
Ciara aurait aimé compter dans ces personnes qui ne comprenaient pas cette langue archaïque et gutturale, elle aurait souhaité être autre que ce qu’elle était. Mais cela était impossible. Elle était une anomalie, une espèce de monstre parmi les monstres. Oui, tout était sa faute, songea-t-elle. Indirectement, certes. Mais de sa faute quand même. De vieilles légendes avaient dû subsister à travers les âges. Le passé n’était donc pas mort et oublié, comme elle l’avait vainement espéré.
Son cœur rugissait de fureur et de peine, toutefois sa raison lui disait que se mettre en chasse avec la vengeance pour unique but ne lui rapporterait rien. Elle devait se montrer froide et rationnelle. Ne pas laisser ses émotions la submerger. Les émotions entravaient l’esprit, l’empêchant de fonctionner correctement et lui faisant faire des absurdités. Garder son sang-froid en toutes circonstances était devenu pour elle une seconde nature. Une question de survie.
Dans un passé maintenant lointain, elle avait bien failli être privée de son âme et de sa part d’humanité, uniquement par goût de vengeance et de destruction. La haine la rongeait alors littéralement. À cette époque, elle croyait n’avoir plus rien à perdre. Or, c’était faux. Elle ne commettrait pas la même erreur qu’autrefois.
Un être extrêmement maléfique avait de toute évidence réussi à passer à travers un portail interdimensionnel. L’odeur qu’il avait laissée dernière lui dans l’appartement de Carole l’avait trahi. Un démon fraîchement débarqué des enfers a une senteur particulière, avec un relent de pourriture et de soufre bien à lui. Pour l’instant, elle ignorait comment il avait pu franchir ce portail, mais il était là, quelque part dehors, encore trop loin ou trop faible pour qu’elle puisse sentir sa présence ou sa trace.
Elle qui croyait définitivement en avoir terminé avec la traque, voilà que les circonstances allaient la forcer à sortir de l’obscurité où elle se complaisait depuis tant de temps.
En restant loin de la police et d’autres autorités, en changeant souvent d’identité, elle était parvenue à garder secrète sa propre existence. Ciara s’était aussi juré de ne plus intervenir dans la vie des êtres humains normaux. Néanmoins, elle ne pouvait permettre en toute conscience qu’un meurtrier venu d’un monde infernal tue allègrement des gens innocents en toute impunité alors qu’elle savait avoir les capacités pour affronter la créature et empêcher que le massacre continue. Elle devrait donc pour un temps cesser de se cacher.
Ciara pensa aux hiéroglyphes inscrits en lettres écarlates, elle ne pouvait tout simplement pas les traduire au lieutenant Dubé. De toute façon, qui croirait ce qu’elle pouvait en dire ? Tout cela semblerait trop fantasque pour être pris au sérieux par ces gens ignorants des autres mondes parallèles et ne pouvant le réaliser sans avoir vu de leurs propres yeux ce qu’il en était. Elle-même n’y croirait probablement pas si elle n’en avait pas fait personnellement l’expérience. Elle avait d’abord été la proie avant de devenir le chasseur par désir de vengeance et ensuite par nécessité, pour la vie elle-même.
Jusqu’à présent, elle avait survécu, mais le prix en avait été élevé…
Alexis. Hier soir, elle avait dû coucher le jeune garçon dans son propre lit pour arriver à le faire dormir un peu. Il ne voulait pas rester seul et elle le comprenait, il avait seulement huit ans et il venait de trouver sa mère baignant dans une mare de sang. Il était sous le choc, traumatisé par ce qu’il avait vu. Ciara avait donc passé la nuit avec le petit garçon, qui n’avait cessé de faire des cauchemars et de s’agripper à elle. Quand le soleil s’était enfin levé, la jeune femme n’avait pas dormi beaucoup, mais elle s’en moquait. Seul Alexis comptait.
Elle se sentait responsable de la mort de Carole.
Maintenant que son amie était décédée, elle ferait son devoir. Ce matin, juste avant de partir, elle avait contacté son avocat pendant qu’Alexis était occupé à essayer un nouveau jeu sur l’une des machines diaboliques d’Angus. Elle souhaitait obtenir la garde légale du garçon. Elle ne voulait pas qu’il se retrouve dans une famille d’accueil quelconque, il méritait mieux que cela. Elle veillerait de son mieux sur le gamin. Ce ne serait pas une tâche facile, toutefois son vieil ami Angus MacGregor l’aiderait. L’Écossais n’était peut-être qu’un grincheux aimant la bagarre, mais il avait un cœur en or. Alex, ce pauvre enfant ayant perdu sa mère et n’ayant jamais connu son père transformerait sûrement le cœur de ce vieil Angus en quelque chose d’aussi tendre que de la guimauve.
Après le déjeuner, elle et Alex avaient rejoint Angus dans ce que la jeune femme appelait le « labo du savant fou ». Il s’agissait en réalité d’une grande pièce au sous-sol de la maison. À l’intérieur, il y avait une multitude d’appareils électroniques et d’ordinateurs. Angus était assis sur une chaise à roulette et tournait le dos à la porte, on ne distinguait de lui que ses larges épaules et sa crinière rousse ébouriffée.
— Si tu dois me poser une question, tu l’oublies sur le champs, je ne suis pas là. J’ai du travail par-dessus la tête, je veux finir ce foutu script aujourd’hui, avait proclamé Angus en se retournant.
Elle avait alors présenté Angus au jeune garçon, en annonçant que le petit vivrait désormais avec eux. Le gamin avait eu un mouvement de recul en voyant l’homme. Il faut dire que le rouquin était bâti costaud. À peine plus grand qu’elle, il était pourtant deux à trois fois plus large et son corps ne comportait pas une once de graisse. Que du muscle, un ventre plat, des bras noueux et des cuisses aussi grosses qu’un tronc d’arbre. Malgré cela, l’Écossais se déplaçait toujours avec une rapidité et une sorte de grâce qui étonnait souvent les gens qui le rencontraient pour la première fois.
Elle avait eu beaucoup de difficultés à convaincre Alexis qu’il ne risquait rien avec Angus, qu’au contraire, l’homme le protégerait au péril de sa vie s’il le fallait. Angus, ayant compris qu’il aurait la responsabilité du jeune pour la moitié de la journée, avait ronchonné comme à son habitude, disant qu’il n’était pas une nounou, qu’elle n’avait qu’à en engager une, etc. La jeune femme l’avait interrompu dans sa litanie et lui avait fait un court récit des événements qui avaient eu lieu la nuit passée, sans pour autant entrer dans les détails. Il s’était brusquement levé et avait quitté la pièce sans un mot, laissant Ciara seule avec Alex.
Durant la courte absence d’Angus, le jeune garçon en avait profité pour expliquer qu’il ne voulait pas rester avec l’homme qui était sûrement méchant et qui lui ferait du mal. Mais Ciara savait qu’elle pouvait faire confiance à Angus, car malgré son caractère colérique et bougon, il avait un cœur grand comme le monde, il saurait comment négocier avec le gamin.
Lorsque Angus était revenu quelques instants plus tard, il tenait dans ses énormes mains un jeu vidéo qu’il avait connecté sur un de ses très nombreux systèmes. Une image s’était affichée sur un moniteur géant qui couvrait en grande partie l’un des murs du laboratoire.
— Tiens, avait-il dit en tendant une manette sans fil à Alex, je vais peut-être avoir enfin un adversaire digne de ce nom. Ciara déteste ces jeux, cela doit être parce qu’elle perd presque tout le temps, avait dit Angus d’un ton narquois et après avoir jeté un bref coup d’œil moqueur à la jeune femme.
— Je préfère la réalité à ces jeux qui sont juste de la fiction.
— Justement ! Au moins là-dedans, tu ne me fous pas un œil au beurre noir et quand nous avons fini de jouer, je ne suis pas couvert d’égratignures et d’ecchymoses de toutes sortes ! avait répliqué Angus.
Il avait donné un petit coup de coude à Alex ce qui avait failli le faire tomber. Puis, avec un signe de tête en direction de Ciara, il avait ajouté :
— Tu devrais la voir se battre, ma sœur est une vraie reine guerrière, un peu comme Xena ou Buffy, mais en cent fois mieux.
Ciara avait fait de gros yeux à Angus ainsi qu’une grimace qui avait réussi à faire rire un peu Alexis. Ensuite, elle avait dû expliquer au garçon qu’elle s’y connaissait un peu en arts martiaux pour répondre à son flot incessant de questions sur les prétendues blessures qu’elle aurait faites à son frère lors d’entraînements.
Angus avait fait visiter son « labo » à Alexis. Les divers gadgets avaient fasciné le gamin en particulier une sorte de canon à visé laser sur lequel l’Écossais travaillait en ce moment. Alexis avait finalement accepté de rester avec l’homme. Le garçon avait toutefois émis des conditions : le cellulaire de Ciara devrait rester ouvert pour qu’il puisse l’appeler n’importe quand. Elle avait aussi dû lui promettre de lui montrer comment se défendre.
Maintenant, elle était devant le commissariat où le lieutenant Nicolas Dubé avait son bureau. Après avoir trouvé où se stationner, elle se dirigea vers le bâtiment d’une démarche alerte, malgré sa nuit blanche. Ciara n’avait jamais eu besoin d’avoir de longues heures de sommeil, comme tout un chacun, pour être en pleine forme. C’était l’une des capacités qu’elle supposait venir du côté paternel, entre bien d’autres choses.
Un homme qui regagnait sa voiture se retourna sur son passage et entra dans un poteau. Elle en avait l’habitude et n’y accorda que peu d’attention. Ciara était une belle femme, mais pour elle cela n’avait aucune importance.
Elle avait des cheveux blond pâle, qui paraissaient presque blancs sous l’éclat du soleil, et sa peau avait un léger hâle qui faisait ressortir la couleur turquoise de ses yeux. Malgré la chaleur étouffante de cette journée d’été, elle était vêtue d’un jean et d’un chandail noir à manches longues. La seule concession qu’elle avait faite face à la canicule était de se nouer les cheveux en une queue de cheval.
Dans le commissariat, quelqu’un la guida jusqu’au bureau du lieutenant. Visiblement, vu le nombre de bureaux dans la pièce, il partageait son espace avec deux autres collègues. Tous les occupants étaient absents et on lui proposa de l’attendre, en lui affirmant qu’il ne devrait pas tarder à revenir. Son guide reparti, elle constata que, contrairement à ce que l’on voyait dans les films, le bureau d’un policier pouvait être rangé avec un soin méticuleux. Seule fausse note : les photos punaisées à l’un des murs. Des photographies prises sur les lieux de chaque meurtre associés au monstre qui avait tué Carole. Des corps mutilés auxquels le cœur manquait, dont celui de son amie s’était joint. Les mêmes blessures recouvraient chacun d’entre eux, hommes et femmes, tous inconnus d’elle sauf un, Carole.
Ciara se tourna vers la porte lorsque celle-ci s’ouvrit sur le lieutenant Dubé. Ce dernier portait les mêmes vêtements fripés que la veille, ses yeux étaient rougis de fatigue et il tenait dans l’une de ses mains une tasse de café. Ciara devina que ce ne devait pas être la première de la journée ni la dernière. L’officier semblait encore plus exténué que la veille, si cela était possible, et des cernes profonds creusaient ses yeux. Il n’avait de toute évidence pas dormi de la nuit. Maintenant que la jeune femme avait vu les photographies qui ornaient le mur de son bureau, elle comprenait pourquoi.
Elle avait vu beaucoup de choses horribles dans sa vie, suffisamment pour remplir une bonne centaine de vies peut-être. En revanche, elle aurait difficilement pu vivre comme si de rien n’était si elle avait eu en permanence sous les yeux tous ces corps mutilés. Ciara regarda l’inspecteur d’un autre œil.
Il devait tenir à attraper le meurtrier pour tapisser ainsi son bureau. Ces crimes l’obsédaient de toute évidence, mais ne se disait-il pas que tout bon policier n’abandonnait pas une enquête tant qu’il n’avait pas appréhendé le coupable des crimes commis ?
Ciara ne savait trop que penser du lieutenant Nicolas Dubé, mais ce dernier lui avait tout de même fait bonne impression malgré son air renfrogné. Peut-être devrait-elle l’aider et ne pas garder pour elle les informations que la seule vue du corps de son amie et de l’inscription du mur lui avait données sur l’identité éventuelle de son assassin. Si le lieutenant Nicolas Dubé pouvait supporter la vue de tous ces meurtres jour après jour, pourrait-il supporter la vérité sur le monde ?
Un monde très différent de celui qu’il connaissait. Un monde où de simples légendes, contes pour enfants et récits populaires d’autrefois sur des monstres et des démons terrifiants devenaient parfois réalité. Ciara avait maintes fois tenté d’imaginer la vie que devaient avoir les gens qui ignoraient tout cela. Souvent, elle aurait aimé se trouver parmi eux. Seulement, elle savait trop de choses et avait vécu trop longtemps. Le monde avait changé. Aujourd’hui, les anciennes croyances étaient perdues et plus personne ne croyait en rien. Bienheureuse époque… bienheureuse ignorance.
Devait-elle dire au lieutenant ce que l’inscription du mur signifiait? Non, tout compte fait elle ne lui dirait rien. Elle aviserait plus tard selon l’évolution de la situation. Pour l’instant, mieux valait pour lui ignorer cette partie de la vérité concernant ces meurtres. L’assassin paierait pour ce qu’il avait fait. Ciara en avait fait la promesse à Alexis. Elle avait toujours tenu ses promesses, sauf une, qu’elle n’avait pu honorer malgré elle à une époque qu’elle s’efforçait douloureusement d’oublier. Tout cela était tellement loin maintenant…
Ciara sursauta lorsque le lieutenant lui parla.
— Bonjour, fit-il en la regardant d’un drôle d’air. Vous paraissiez à mille lieues d’ici
— Je réfléchissais, désolée. Je suis venue signer les papiers pour ma déposition.
D’un geste lent de la main, le policier l’invita à s’asseoir et c’est d’un pas las qu’il contourna le bureau pour se glisser derrière. Il posa sa tasse de café et il se laissa tomber sur sa chaise. Après avoir fouillé sur la pile de dossiers devant lui, Nicolas en dégagea un dont il sortit quelques feuilles de papier.
— Voilà, dit-il en plaçant les feuillets devant elle. Lisez tout et modifiez ce qui doit l’être ou ajoutez ce que vous auriez pu oublier. Mais en gros, tout ce que vous nous avez dit hier soir sur l’événement est cité au mot près.
— Tout me semble OK, répondit Ciara après avoir lu. Avez-vous un stylo ?
— Il faut que je vous pose quelques questions sur votre amie, dit le lieutenant Dubé en lui tendant l’objet. Connaissait-elle, selon vous, quelqu’un qui lui en voulait suffisamment pour vouloir sa mort ?
— Non. Elle n’avait pas beaucoup d’amis, mais personne ne la détestait au point de la tuer de cette manière.
— Savez-vous si elle avait rencontré quelqu’un dernièrement ?
— Si elle avait eu quelqu’un d’autre que son fils dans sa vie, elle m’en aurait sûrement parlé. Or, ce n’est pas le cas. Je sais aussi que depuis l’histoire qu’elle avait vécue avec le père d’Alexis, elle ne voulait plus rien savoir des hommes. Il la battait et lui volait tout l’argent qu’elle pouvait gagner. Il menaçait également de la tuer si elle essayait de le quitter. Je sais aussi qu’en raison de ces mauvais traitements, Carole a fait quelques séjours dans les hôpitaux. Finalement, Carole est tombée enceinte et comme elle ne pouvait en supporter davantage, et qu’elle ne voulait pas que l’enfant vive dans cet environnement, elle a décidé de partir malgré les menaces.
Devançant la prochaine question du jeune homme, elle secoua la tête d’un signe négatif.
— Ce n’est pas lui qui l’a tué. Il est mort dans un accident de voiture avant la naissance du gamin. Il s’est fait happer par un chauffard ivre, ajouta-t-elle. Carole n’a jamais dit à Alexis que son père était un salaud de la pire espèce. Il pense que c’était quelqu’un de bien et ce n’est pas moi qui lui dirais ce qu’il était réellement.
Pendant la demi-heure suivante, le lieutenant continua à poser des questions sur Carole à Ciara. Celle-ci y répondit du mieux qu’elle le put, décrivant le caractère et la manière d’être de son amie. Portrait d’une femme malmenée par la vie et qui ne méritait pas de finir de cette façon.
Finissant l’entretien, Ciara et le lieutenant Dubé se levèrent en même temps et se serrèrent la main. Avant de quitter le bureau du policier, Ciara le regarda une dernière fois. Il paraissait au bout du rouleau. Il avait un besoin urgent de dormir, sinon il s’écroulerait sur place. La jeune femme accrocha son regard. Il la fixait maintenant dans les yeux. Elle abhorrait devoir agir de la sorte, mais puisqu’elle pouvait lui procurer un sommeil profond, sans ces images macabres qui le poursuivaient jusque dans ses rêves, elle le ferait.
Elle détestait entrer dans la tête des gens, lire leurs pensées avant même qu’ils ne les expriment, influer sur leurs réflexions et changer leurs comportements. Autrefois, avant qu’elle n’arrive à contrôler ce don, ou plutôt cette malédiction, il lui arrivait de ne pouvoir endiguer le flot incessant de pensées des personnes autour d’elle. C’était à en devenir dingue. Elle en venait quelquefois à ne plus arriver à distinguer sa propre voix au milieu du tumulte présent alors dans son esprit. Aujourd’hui, elle parvenait à se couper des voix sans difficulté, à rester dans le silence avec elle-même. Elle pouvait aussi isoler une voix dans ce brouhaha quand cela s’avérait nécessaire.
Elle se concentra. Ses yeux couleur des mers du sud changèrent d’éclat, comme s’ils émettaient leur propre lumière. Elle fixa son attention sur l’esprit du lieutenant et, ne rencontrant aucune barrière psychique. Il était trop fatigué pour en créer une inconsciemment. Elle inséra dans son subconscient plusieurs suggestions : rentrer chez lui, se coucher aussitôt arrivé sans prendre le temps de manger ou de faire quoi que ce soit d’autre et s’endormir comme un bébé. Lorsqu’il se réveillerait, dans vingt-quatre heures, il serait reposé. Aussi reposé que s’il revenait de longues vacances aux Caraïbes.
L’éclat luminescent dans les yeux de la jeune femme s’éteignit et ils reprirent leur couleur turquoise habituelle. Dès qu’elle sortit de son esprit, le lieutenant secoua la tête, finissant de briser le contact qu’elle avait établi. Il donnait l’impression de se réveiller d’un songe éveillé et afficha un court instant une expression un peu bête avant de reprendre son air habituel, c’est-à-dire fatigué et renfrogné.
— Je vous appellerai dès que l’autopsie sera terminée afin que vous puissiez disposer du corps de votre amie, dit le policier.
— D’accord. Merci.
Ciara quitta la pièce et le commissariat. Regagnant sa voiture de sport, elle songeait à Carole et aux autres victimes. Il y avait un lien… mais lequel? En rentrant à la maison, elle demanderait à Angus de faire quelques recherches, il saurait comment pirater le système informatique de la police pour trouver des informations. Pour ce qui était de Carole, Ciara savait qu’elle était une sorcière blanche qui vivait en décalage de la majorité des gens, ne se préoccupant de l’opinion de personne sauf de celle de son fils. Elle s’amusait à lancer de petits sorts, les seuls à sa portée, pour améliorer le monde autour d’elle.
Il y avait eu une époque où Ciara s’était juré de ne plus s’attacher à quiconque afin de ne plus souffrir de la perte des êtres chers, Carole et elles étaient devenues amies. Après tout, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un pour faire souffrir, et la solitude n’est pas une solution. N’étant pas d’un abord facile, Ciara n’avait cependant jamais eu beaucoup d’amis et, après ce qui était arrivé à Merrick et leurs enfants, elle s’était coupée du monde, puis avait eu encore plus de difficulté à vivre parmi les autres êtres vivants… En elle, il n’y avait alors de place que pour la haine et la vengeance.
Elle était partie en chasse et y avait presque perdu sa part d’humanité. Elle était une excellente chasseresse. Traquant et abattant ses proies, sans état d’âme. Elle était la Brohk-tuandak, l’Ombre-de-la-mort, ainsi l’avaient surnommée les Démons dans leur langue. Un jour, Angus MacGregor était entré dans sa vie. Il n’était à l’époque encore qu’un jeune garçon de onze ans. Angus était alors un demi-démon qui ignorait encore ce qu’il était. Il avait été le premier à briser sa solitude en près de mille ans. Malgré un début hargneux, une grande amitié était née entre eux. Même s’ils ne partageaient pas le sang, Angus était devenu son frère.
Avec Carole, cela s’était fait naturellement. La jeune mère travaillait dans un petit restaurant où Ciara aimait souper. Elles avaient commencé à se parler pour s’apercevoir qu’elles se ressemblaient beaucoup sur certains points. Elles ne parlaient que très rarement de leurs passés, préférant discuter de la nouvelle vie qu’elles s’étaient bâties sur les fondations de l’ancienne.
Carole n’était plus. Il ne restait à Ciara qu’Angus comme ami et famille. Famille à laquelle venait tout juste de se joindre Alexis.
