Ce type était dingue.
Matt avait l’impression de suivre l’entraînement d’un athlète olympique. Il était perclus de courbatures et découvrait des muscles dont il ignorait l’existence jusqu’à présent. S’il avait trouvé le programme de l’armée exigeant, celui établi par Elijah était pire. Ce gars-là devait avoir été sergent instructeur dans une autre vie.
Depuis deux semaines, Elijah était revenu de vacances et s’occupait de lui. Matt avait vite compris que son kinésithérapeute voyait moins de patients que les autres intervenants. Par contre, il se consacrait aux cas difficiles que ces mêmes personnes refusaient.
Autrement dit, Matt et son caractère de chien avaient échu à Elijah par défaut. Ce n’était pas flatteur pour lui, mais c’était somme toute la meilleure chose qui lui était arrivée depuis son réveil après son coma. Le kinésithérapeute accomplissait des miracles avec lui. Matt se sentait beaucoup mieux depuis que son programme de rééducation était, pour l’essentiel, encadré par Elijah. Son esprit s’était apaisé. Il était toujours en colère contre le destin qui avait fait de lui un handicapé, mais maintenant, il parvenait à orienter cette colère de manière plus constructive. À cette allure, bientôt, il serait assez fort pour vivre chez lui. Bien sûr, il poursuivrait sa rééducation de façon intensive. Il était hors de question de se relâcher au moment où il avait enfin trouvé son rythme.
Matt avait hâte de sortir du Centre et, simultanément, il le craignait. Arriverait-il vraiment à être autonome si vite ? Ici, s’il tombait de son fauteuil, il savait qu’il aurait de l’aide pour y retourner. Il lui suffirait de crier ou d’appuyer sur un bouton d’appel. Chez lui, il serait seul. Totalement et irrémédiablement seul. Il ne pouvait pas compter sur ses parents : ceux-ci préféraient lui envoyer un infirmier anonyme plutôt que de se présenter en personne devant celui qu’ils considéraient comme leur plus gros échec. Quant à ses rares amis, la plupart étaient militaires comme lui et se trouvaient toujours au Qatar.
Matt avait peur pour l’avenir et se demandait chaque jour comment il ferait pour se débrouiller sans ses jambes, mais, du diable s’il l’avouait à quiconque. Malgré ses incertitudes, il persévérait, ne voyant pas d’autre pont à emprunter que celui chancelant sur lequel il se tenait. Les mains sur le pédalier du vélo adapté sur lequel il s’entraînait, il accentua la cadence. Le souffle court, un filet de sueur descendit le long de sa tempe. Il en faudrait plus que cela pour l’abattre. Il avait survécu à cette putain de mine ; ce n’étaient pas les difficultés qui se présenteraient devant lui maintenant qui allaient avoir le dessus.
La veille, il avait rencontré son orthopédiste et avait enfin eu de bonnes nouvelles. S’il continuait sur cette voie, dans quelques jours, il pourrait envisager les premières étapes menant à la fabrication de ses futures prothèses. C’était très encourageant. Cependant, Matt ne se faisait pas d’illusions. Le vrai travail commencerait pour lui à partir de ce moment-là. Il ne voulait pas se contenter de marcher. Non, cela ne lui suffirait pas. Matt voulait pouvoir courir de nouveau et il mettrait tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Pour atteindre cet objectif, il aurait besoin de l’aide d’Elijah. Si, sur ce point, le kinésithérapeute était une bénédiction, sur un autre, cela représentait pour lui une malédiction malvenue.
Ces derniers jours, des sensations qu’il s’évertuait à contenir le submergeaient aux moments les plus inopportuns. Matt se détestait pour cela. Et il se détestait encore plus quand il s’apercevait qu’il se montrait hargneux et mauvais envers la personne qui l’aidait. Il aurait souhaité agir autrement, mais il ignorait comment. Alors, Matt continuait et passait, il en avait conscience, pour un idiot ingrat. Un véritable connard, voilà ce qu’il était.
Soudain, Matt vit l’objet de ses tourments surgir à ses côtés pour interrompre son entraînement sur le vélo stationnaire adapté. Il lâcha le pédalier pour saisir la bouteille d’eau que lui tendait Elijah. Il but goulûment, ne laissant pas une seule goutte du précieux liquide s’échapper. Dès que la bouteille fut vide, une serviette blanche apparut devant ses yeux. Il la prit et s’essuya le visage en balbutiant un merci maladroit.
Matt ne voulait pas de ce trouble qui l’envahissait lorsqu’il voyait Elijah. Il n’était pas comme ça. Ne l’avait jamais été et ne le serait jamais. Mais, bon sang, se battre contre ses maudites pulsions devenait une gageure. Cela n’avait jamais été aussi difficile pour lui. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Peut-être devrait-il se dénicher une fille et la mettre vite faite dans son lit. Ça l’aiderait à libérer la pression, il en était persuadé. Néanmoins, où pourrait-il trouver cette fille ? Matt s’était mis à dos presque toutes les infirmières de l’endroit. Sa psychologue ? Inutile d’y penser : la femme avait bien quinze ans de plus que lui. Il pourrait toujours appeler une escorte, mais il n’avait jamais payé pour du sexe et ce n’était pas maintenant qu’il allait commencer à le faire.
Il était condamné à l’abstinence tant qu’il demeurerait entre les murs du centre de rééducation. Puis, à l’extérieur, qui voudrait de lui dans l’état où il était ? Personne.
Matt prit une profonde inspiration, espérant naïvement que cela suffirait à calmer le tumulte intérieur qui le ravageait. Cela fonctionna dans une certaine mesure, jusqu’à ce qu’il réalise que la douce odeur de fraîcheur qu’il sentait provenait d’Elijah et non de la serviette, désormais humide, qu’il tenait toujours entre ses doigts.
Elijah ne devait pas savoir. Jamais. Sinon, le kinésithérapeute refuserait de continuer à l’aider. Or, Matt avait besoin de lui pour redevenir autonome. De plus, il n’était pas question que ces sensations contre-nature lui fassent perdre son thérapeute. Matt les refoula donc, une fois de plus, dans cet endroit sombre et bien verrouillé, caché en lui. Il pouvait le faire. Matt l’avait fait presque toute sa vie.
— À présent, j’ai droit à quoi comme torture ? La levée de fonte ? bougonna Matt en cherchant à retrouver son souffle.
— Non. Nouvelle activité: natation. Je t’emmène à la piscine. Nager fera travailler tous tes muscles en profondeur. Puis, je plongerai avec toi pour cette fois-ci. Tu ne risqueras rien et je t’éviterai peut-être ainsi de boire la tasse, fit Elijah, un air moqueur sur le visage.
Pour la forme, Matt grogna devant l’expression joyeuse qu’affichait son thérapeute en permanence. Il ignorait comment Elijah faisait pour réussir ce prodige vu le métier qu’il exerçait. Pour sa part, un rien suffisait à lui mettre les nerfs en boule. Matt n’avait même pas l’excuse de ses amputations, il avait toujours été soupe au lait. En ce moment, bien qu’il s’en veuille de ressentir des choses envers Elijah, c’était un plaisir d’avoir ce dernier à ses côtés pour au moins encore une heure. Matt se garda cependant de le montrer.
Dès la première journée, Elijah avait instauré quelques règles très simples. Première règle: pas de «vous», on se tutoie. Pour la deuxième, Matt en avait pris connaissance la deuxième journée et après un passage à la cafétéria: pas de sucreries.
— Est-ce que j’aurai droit à une récompense ? J’ai de drôles de fantasmes concernant des barres de chocolat. Elles ont été interdites dans mon régime par quelqu’un, mais personne n’a pu me dire par qui.
Matt savait pertinemment qu’Elijah était le responsable, celui qui avait discuté avec les employés de la cafétéria et fait changer avec la nutritionniste son menu habituel. Maintenant, il avait droit à des portions gargantuesques contenant une tonne de protéines et de légumes. Fini les sucreries qu’il appréciait tant. Matt avait déjà constaté de grands changements une semaine après qu’Elijah eut débarqué au centre et s’était mis à encadrer plusieurs aspects de son existence. À deux semaines, ces changements étaient encore plus flagrants.
Matt avait repris du poids ; il n’était plus le squelette qu’il avait été les jours suivants sa sortie du coma. Ses muscles, qui avaient presque complètement fondu, recommençaient à prendre forme. Il en était soulagé. Dans le passé, il avait toujours veillé à garder une apparence soignée. Cela venait sûrement de l’éducation qu’il avait reçue. En effet, pour ses parents, tout était une question d’image. Présentement, il n’affichait plus ce physique de jeune premier avec son handicap plus qu’évident et toutes ses cicatrices : il était le paria, celui dont on cachait et ignorait l’existence. Il était plus facile pour son père et sa mère de payer afin que des étrangers s’occupent de lui dans un centre de rééducation loin de chez eux, que de le faire soigner à la maison. De cette manière, personne ne verrait la monstruosité que le fils rebelle était devenu. La famille Snow ne s’était d’ailleurs pas présentée au Centre depuis qu’ils l’y avaient fait transférer. Bien que Matt se répétât souvent qu’il se fichait qu’ils viennent ou non, cela le faisait souffrir de constater à quel point ses parents se moquaient de son sort.
Il était plutôt ironique que ce soit un parfait étranger—enfin, plus si étranger que cela—qui prenne soin de lui et veille à ce qu’il se rétablisse au mieux. Or, voilà qu’Elijah souhaitait l’emmener nager. Matt ne croyait pas que ce soit possible sans jambes. Comment ferait-il pour se maintenir à flot, pour se propulser ? Juste ses bras ne suffiraient pas à la tâche, il en était persuadé. Cette fois-ci, son kinésithérapeute serait là pour lui éviter de se noyer. Qu’en serait-il la fois suivante ? Néanmoins, ce n’étaient pas les risques de noyade qui effrayaient Matt. Elijah allait devoir le toucher pour le soutenir et l’empêcher de couler comme une pierre au fond de la piscine. Mais surtout, Matt allait voir Elijah en maillot de bain. Il pria pour parvenir à contenir les réactions involontaires de son corps. Il soupira puis regarda le thérapeute qui venait de lui parler. Tout à ses pensées, Matt n’avait pas entendu ce qu’Elijah venait de lui dire.
— Euh… Quoi ? questionna-t-il en ayant l’impression d’être le pire abruti de la terre.
—Tu étais très loin, là, remarqua Elijah. Je disais que tu aurais droit à une barre chocolatée comme dessert ce midi.
— Juste une ? Ça ne vaut pas la peine, alors. Deux, tenta-t-il de négocier.
— Une pour ce midi. Si tu es sage et que tu ne ronchonnes pas durant l’exercice, je dirai à Clarisse, à la cafétéria, de t’en donner une seconde ce soir.
— Je ne ronchonne pas, bougonna Matt. Marché conclu, un tour dans la piscine contre deux barres chocolatées. Je vais avoir besoin de ce truc, signala Matt en indiquant le fauteuil roulant qu’il avait bêtement envoyé valdinguer trop loin de lui et qu’il ne pouvait pas atteindre.
Elijah le lui rapporta sans faire de commentaires. Matt songea que le kinésithérapeute devait commencer à s’habituer à ses excès de mauvaise humeur. Après tout, ils se côtoyaient six jours par semaine et passaient alors plusieurs heures ensemble. Chaque journée apportait son lot de difficultés diverses pour l’ancien soldat. Il s’améliorait au niveau de la motricité, regagnant un peu plus d’autonomie à chaque instant. Bien que Matt peinât à accepter son nouvel état, il se disait qu’il n’avait pas le choix, qu’il ne lui restait qu’à continuer et à faire de son mieux. Ses véritables problèmes se situaient à un autre niveau.
Matt vivait une torture et les amputations subies étaient devenues secondaires. Toutes ses réflexions du moment, ou presque, tournaient autour du Noir qui lui donnait une chance de s’adapter à sa nouvelle vie. Pour son malheur, le thérapeute était un homme très tactile ; Matt n’avait pas mis longtemps à le réaliser. Il se rendait bien compte qu’avec lui, Elijah agissait avec une certaine retenue. Matt l’avait vu à plusieurs reprises s’empêcher de faire certains gestes avec lui, et ce, uniquement avec lui. Il en concevait du dépit, de savoir qu’Elijah ne se permettait pas d’être lui-même en sa présence. Pourtant, Matt s’avouait qu’il n’était guère mieux.
— Allons à cette fichue piscine, qu’on en finisse, fit-il d’un ton plus sec qu’il ne l’aurait souhaité.
Le visage d’Elijah s’assombrit et Matt se fit l’effet d’être un connard de la pire espèce. Tout le contraire de ce qu’il voulait, mais ignorant comment se rétracter, Matt empoigna le fauteuil que lui avait rapproché Elijah et se souleva pour s’asseoir dedans. Le thérapeute le devança et plaça correctement ses jambes mutilées. L’ancien soldat en demeura saisi de surprise. C’était la première fois qu’Elijah se permettait de l’aider sans que Matt ait manifesté une quelconque incapacité d’action. Profitant sans vergogne de la stupeur de Matt, le kinésithérapeute retourna vivement le fauteuil roulant et, prenant les poignées, le poussa avec vigueur vers la sortie. Le jeune homme ne retrouva ses esprits qu’arrivés à quelques mètres à peine de sa chambre.
— Bordel ! Mais qu’est-ce que tu fous ? éclata-t-il, fâché contre Elijah alors que la réaction du thérapeute avait été dictée par ses propres actes et paroles.
— J’agis de façon à ce que ton souhait se réalise, répliqua vertement Elijah, et l’intonation de sa voix indiqua à Matt que l’homme fulminait. Plus vite on y sera, plus vite tu en auras terminé avec moi pour aujourd’hui. Tu pourras ainsi te morfondre tout seul dans ton coin avec ta putain de barre de chocolat !
— Oh, bon sang ! Stop ! Arrête ! aboya Matt sans trop savoir comment calmer le jeu, alors qu’il était responsable de l’éclat d’Elijah.
Il prit les roues du fauteuil à pleines mains, tentant de l’immobiliser. Toutefois, sous l’effet de la vitesse et de la poussée exercée par Elijah, tout ce qu’il parvint à faire fut de se brûler les paumes avec le frottement parce qu’il avait été trop idiot et avait oublié d’enfiler ses gants ce matin-là.
— Merde ! pesta-t-il en ramenant ses mains contre son torse. Ça fait mal, ce truc !
Matt souffla sur ses paumes, espérant éteindre le feu de sa peau écorchée. Il faillit s’écraser face la première sur le sol quand, dans une brusquerie involontaire et subite, Elijah arrêta le fauteuil roulant. Aussitôt, le kinésithérapeute surgit devant lui, les yeux hantés par l’inquiétude. Puis les mains pâles de Matt furent retournées, paumes ouvertes vers le haut, par Elijah.
— Ce n’est rien, banalisa calmement l’ancien soldat.
— Je fais un bien piètre thérapeute…
— Ce n’est rien, répéta Matt. J’ai déjà vécu pire.
— Je sais, murmura Elijah, la voix empreinte de tristesse. Je suis censé t’aider, pas te faire encore plus de mal.
Aucun mot de réconfort ne lui venait à l’esprit. Faute de trouver la bonne chose à dire, Matt se contenta de presser de ses doigts meurtris les mains brunes d’Elijah. Il observa leurs mains jointes et se retint de frissonner de plaisir. Alors que les siennes étaient très pâles, ayant perdu leur hâle habituel suite à tout ce temps passé à l’intérieur, celles d’Elijah étaient excessivement foncées à ses yeux. Le contraste de ces deux peaux si différentes et pourtant si semblables par d’autres aspects était saisissant.
— Allons à la piscine maintenant, finit par dire Matt d’un ton rauque contenant une douceur inhabituelle pour lui. Je promets de ne pas ronchonner et je vais essayer de ne plus être un connard. Et je ne le ferai pas pour cette foutue barre de chocolat. Je le ferai uniquement pour ce thérapeute à la patience quasi infinie, parvenu par miracle à tolérer le sombre crétin que je suis.
Un sourire commença à fleurir sur les lèvres pleines d’Elijah.
— Tu n’es pas un crétin, mec. Toutefois, pour «connard», je confirme. Il t’arrive de l’être et j’avoue que durant ces deux dernières semaines, je n’ai jamais eu autant envie d’assommer un patient.
— Heureux que tu ne l’aies pas fait. Ma tête a assez trinqué avec ce rocher en Afghanistan.
—Je sais que tout ça (Elijah engloba d’un geste les jambes mutilées de Matt), c’est difficile à vivre. Ça ne l’a jamais été.
— Tu n’imagines même pas ! s’exclama Matt, sentant gronder une colère sourde au fond de lui. C’est l’enfer de se réveiller un bon matin et de s’apercevoir que t’es plus rien. Que tout ce qui faisait partie de ta vie est parti en fumée en quelques secondes !
— Contrairement à ce que tu crois, Matt, je peux saisir toute la portée de ce que tu vis, lui fit savoir Elijah. Samedi prochain, je te fais sortir d’ici. Tu verras bien.
Pour l’instant, on va chercher ton maillot et ensuite, direction piscine.
