Ciara O’Neil – le murmure des ténèbres / chapitre 3

L’enfant avait fini par s’endormir sur un siège et Angus en avait profité pour s’asseoir devant l’un des ordinateurs afin de continuer la programmation d’un logiciel. Il tapait sur son clavier lorsque Ciara entra dans son laboratoire.

D’un bref regard, elle vérifia où se trouvait Alexis.

 — Angus, fais-moi une recherche, murmura-t-elle. J’ai besoin de toutes les informations que tu pourras trouver sur les victimes d’un possible tueur en série. Il faudra pirater les fichiers de la police. Et s’il te plait, sors-moi tout sur les types de démons ou les anciens dieux amateurs de sacrifices humains qui avaient un faible pour les cœurs.

— Hummm… Des cœurs… Alors c’est comme ça qu’elle est morte. Sacrifice humain. Alex ne m’a pas parlé de ce qui s’est passé hier. À un moment, il a pleuré, tout pelotonné dans le fauteuil, répondit Angus en chuchotant. Maintenant, je comprends pourquoi il ne voulait pas parler quand je lui ai posé des questions. Tu ne m’avais pas donné de détails ce matin quand tu m’as expliqué la situation du gamin, alors j’ai cherché à savoir. J’aurais mieux fait d’attendre que tu arrives.

— Ah, toi ! Tu ne pouvais pas retenir ta langue? gronda Ciara. Alors ? Tu me la fais aujourd’hui cette recherche ?

— Tout de suite, tout de suite… Mais sache que tu me déranges là, j’étais en pleine création. En plus, tu t’amuses à me faire jouer au gardien d’enfants. Comme si j’avais que ça à faire, moi ! C’est une chance pour moi que le petit ait fini par s’endormir. Si tu ne voulais pas que je lui pose des questions, tu n’avais qu’à tout m’expliquer. Quitte à le faire par télépathie pour que le gosse n’entende pas.

— Désolée…

Elle défit sa queue de cheval et passa la main dans ses cheveux avant de poursuivre.

— J’avais d’autres préoccupations à ce moment-là… Je n’aurais pas dû te laisser dans l’ignorance, finit-elle navrée.

— Ouais… bon… Pour l’instant n’approche pas trop de mes machines, je n’ai pas envie que tu les dérègles et que je perde tous mes scripts.

Angus sauvegarda ses données. Il tourna sa chaise à roulette et s’approcha d’un autre ordinateur. Il se connecta à internet, puis il alla sur un moteur de recherche et lança le programme.

— Tu me racontes? demanda-t-il tout bas.

— Je vais te montrer plutôt…

Ciara posa la main sur le côté du visage d’Angus et ferma les yeux. Une série d’images atroces défila dans la tête du jeune homme.

— Merde, fit-il quand ce fut terminé. Il avala péniblement sa salive. C’est un sadique ton meurtrier. Le cœur… et tout ce sang sur les murs… et le gosse qui a vu ça… (Il poursuivit, tout en réfléchissant.) La recherche… Tu veux faire quoi? Te lancer à la poursuite du type ? Il me semblait que tu avais arrêté ce cirque… mais bon, ce n’est pas moi qui vais te dire quoi faire. De toute manière, tu n’en feras qu’à ta tête…

— Le problème est que je crois que le meurtrier est un démon. Tant que cette certitude sera ancrée dans ma tête, je ne pourrai pas en toute conscience laisser ce monstre courir dans la nature. Il est dangereux tant pour les humains que pour les autres, comme nous.

— Le flic qui s’occupe de l’enquête… il ne s’en mêlera pas ?

— Pas avant un minimum de vingt-quatre heures. Entre-temps, il dormira du sommeil du juste. Cela nous permettra d’avoir un peu d’avance sur lui, surtout que nous savons quoi chercher.

— Un gros dodo pour le flic. Hé ! Hé ! Encore un de tes petits tours de passe-passe télépathique, c’est ça ? ricana Angus. J’espère pour lui que tu lui as programmé de beaux rêves, au moins !

— Non, aucun rêve. Et puis, tu sais que je déteste faire ça, entrer dans l’esprit des gens et ne leur laisser aucune initiative. Même si cela peut être pratique quelques fois, je ne peux pas le nier. Ce policier était éreinté, je sentais que je pouvais l’aider un peu, alors je l’ai fait. C’est tout.

Ciara réfléchit un court instant et fronça les sourcils, le lieutenant avait eu une drôle d’expression quand le contact s’était rompu.

— S’il avait été dans son état normal, je n’aurais pas pu l’influencer. Il a un esprit puissant pour un humain et il est trop méfiant. Cela aurait fait barrière. Les gens comme lui sont assez rares.

— Tant mieux pour lui, mais j’espère qu’il ne s’en mêlera pas, bougonna Angus. Car pour l’instant, si ça te tente de pourfendre le diable et tous ses démons, ce n’est pas moi qui t’en empêcherai. Tout ce que j’espère, c’est que tu m’en laisseras quelques-uns, que je puisse m’amuser moi aussi.

En parlant ainsi, Angus ne faisait pas seulement référence à certaines batailles qu’ils avaient menées ensemble, mais également à ce passé dont Ciara savait du fond de son âme qu’elle ne pourrait jamais effacer certains souvenirs de sa mémoire. La chaleur des flammes et leurs éclats écarlates dans la nuit, la douleur au fond d’elle, les cris d’agonie et la mort. Tant de choses, qui encore aujourd’hui, après bien des années, hantaient encore quelques fois ses rêves.

Longtemps après sa rencontre avec Angus, Ciara avait fini par répondre aux questions que le demi-démon lui posait. Il avait été le premier à croire vraiment son histoire. Même Merrick, le mari de Ciara, ne l’avait pas crue quand elle avait tenté de lui dire ce qu’elle était et qu’ils devaient fuir. Finalement, ils étaient restés au village et tout le monde était mort. Sauf elle. Bien plus tard, Angus l’avait sauvée d’elle-même en lui donnant un nouveau but. Il était comme elle, un être à part pris entre deux mondes. Angus était alors devenu sa seule famille, il était son petit frère.

Carole était morte.

Son meurtrier devait payer son crime. Ciara se lancerait à sa recherche, mais pas au prix de son âme et de la sérénité d’esprit qu’elle avait acquise. Elle savait que la police ne pouvait pas faire grand chose. Ils ne trouveraient pas l’assassin puisque cette personne, comme ils l’entendaient, n’existait pas.

Elle devait l’arrêter avant qu’il recommence et tue encore. Son instinct lui disait qu’il s’agissait d’un démon et jusqu’à maintenant il lui avait rarement fait défaut.

Ciara pressentait qu’il y avait autre chose. L’énergie résiduelle qu’elle avait ressentie dans le logement de son amie quand elle avait rejoint Alexis était maléfique. Une odeur infernale imprégnait l’air de la chambre et était d’une nature inhumaine. De cela, elle en était certaine. Il y avait eu un démon sur les lieux, mais aussi un autre être doté d’une forte aura négative et malfaisante. Un seul être démoniaque ne pouvait pas dégager autant d’énergie à moins qu’il ne soit très puissant, ce dont elle doutait. S’il l’avait été, elle aurait ressenti sa présence dans le logement avec davantage de force. Le démon n’était donc pas seul. Comme il n’avait pu entrer dans ce monde sans aide, cela voulait dire qu’il avait nécessairement un allié ici.

Ciara s’assura qu’Alexis dormait toujours, en se tournant vers lui. Elle le regarda et écouta. Sa respiration était profonde et régulière, son cœur battait lentement.

— Angus…

— Ouais… fit distraitement ce dernier en tapant rapidement quelques mots sur le clavier de son ordinateur.

— Il y avait une inscription sur le mur de la chambre de Carole… le seul mur que je ne t’ai pas montré tout à l’heure.

La tonalité de la voix de Ciara était inhabituelle. Le rouquin en resta surpris. Il cessa d’écrire dans la seconde puis, vivement, quitta l’écran des yeux pour la fixer, interrogateur.

— Une inscription ? Qu’est-ce que ça disait? demanda-t-il à voix basse, comme elle ne parlait toujours pas.

— C’était écrit dans une langue morte dans cette dimension du monde; elle était utilisée par certains rares druides autrefois. La langue des Tuatha de Danann. Très, très peu de personnes ici pourraient l’écrire et la lire, encore moins la comprendre.

— Les Tuatha de Danann… le Petit Peuple… les faes… finalement, ce n’est pas une légende j’imagine, fit Angus, songeur. Bon… si tu as reconnu le langage, j’en conclus que tu es une des privilégiées qui comprend cette langue. C’est ça?

— Oui… Après tout, mon grand-père était druide et c’est lui qui m’a élevée après la mort de ma mère… fit-elle en haussant les épaules. En gros cela disait : «Gardien de la Dague Sanglante, je te tuerai. La Dague et ses pouvoirs seront à moi.»

Après une pause, la jeune femme continua :

— Quelques légendes font mention d’une dague et d’une divinité qui s’en serait servi pour semer la mort. Mais tout cela n’a pas vraiment de sens. La Dague n’a pas de pouvoir particulier, sauf peut-être de cramer certains des démons de niveaux inférieurs qu’elle transperce. Et ceux qui ne brûlent pas ont des blessures longues à guérir. Je sais également que la lignée des druides Gardiens n’est pas éteinte. Ils sont cent pour cent humains. Néanmoins, ils possèdent certains dons qu’ils mettent à profit pour protéger l’humanité des démons et des autres créatures des ténèbres qui font le mal autour d’eux. Cependant, il y a longtemps qu’ils ne sont plus en possession de la Dague. Le véritable propriétaire de l’arme l’a récupéré en 1859.

— Hum… 1859. J’étais à Oxford à cette époque et je m’étais mis dans la tête d’étudier la médecine… Bon, je ne te demanderai pas comment tu fais pour savoir tout cela, mais dis-moi, tu crois que Carole s’est fait assassiner à cause de cette fameuse Dague ?

— Peut-être, je ne sais pas. Tout ce que je peux affirmer avec certitude, c’est qu’il y avait un démon là-bas. Il y avait un relent d’énergie trop noire pour appartenir à un humain ordinaire et puis il y avait aussi cette odeur d’œufs pourris et de soufre, typique d’un démon fraîchement arrivé. Je ne vois pourtant pas ce qu’un démon ferait de cette Dague, il ne pourrait probablement même pas en tenir la poignée sans se brûler. De plus, seuls les Gardiens qui conservaient l’arme en lieu sûr savaient que la Dague existait vraiment et qu’elle n’était pas que de la fiction. Les rares historiens qui en eu connaissance n’y voient qu’une simple légende. Moi, je connais la Dague pour l’avoir déjà vue à l’œuvre. Et comme je te l’ai dit, elle n’a pas de pouvoir particulier.

— Ah, OK. Si un démon ne peut pas l’utiliser, qui le peut? Et les demi-démons?

— Un humain, répondit Ciara sans hésitation. Pour les demi-démons, cela dépendra du côté dominant de la génétique, j’imagine. Cependant, je n’ai jamais vu de demi-démon réussir une invocation. Or, cet être arrive du monde souterrain.

— Le monstre ne serait pas seul, si je suis ton raisonnement, fit Angus.

— Oui. Très, très rares sont les démons pouvant ouvrir une brèche entre les mondes à volonté. Je suppose qu’il a un allié qui l’aurait fait traverser dans ce monde en l’invoquant. Un humain, car je doute qu’un ange fasse sortir un démon des Enfers. À l’odeur que j’ai perçue dans la chambre, je dirais qu’il n’est pas ici depuis longtemps. Cela lui prendra au moins un à deux ans pour perdre cette puanteur. Reste à trouver qui l’a invoqué… et à savoir pourquoi il tient tant à cette arme.

— Hum… connaître le type de monstre que nous cherchons nous aidera sûrement à trouver la personne ou le groupe de personnes qui auraient pu lancer une invocation assez puissante pour ouvrir un portail. Je vais continuer les recherches sur internet et visiter certains groupes de discussions, quelquefois on y trouve des rumeurs intéressantes. Je vais tenter de trouver aussi quelques-uns de ces Gardiens, peut-être ont-ils senti quelque chose d’anormal dernièrement ou ont-ils des infos sur l’endroit où pourrait être la Dague.

— Ne cherche pas la Dague. Je connais le propriétaire, elle est en sécurité là où elle est.

— Tu en es sûre ?

— Oui. 

— Cent pour cent sûre ?

— Oui, je te dis. Que tu es méfiant des fois !

— C’est dans ma nature d’être méfiant… et de toute façon tu m’adores comme ça! répliqua facétieusement le jeune homme.

— Ouais… peut-être… bon, pour ce qui est des Gardiens, je peux te fournir quelques noms. Il suffira de remonter les lignées. Je sens qu’il y en a quelques-uns de présents en ville, mais je ne peux pas te dire où ils sont. Si tu peux trouver quelques adresses ce serait bien. Sinon, il ne me reste qu’à utiliser les bonnes vieilles méthodes !

— C’est-à-dire sillonner la ville ? Fit Angus. Bonne chance !

Laissant Angus devant ses chers ordinateurs, Ciara se dirigea vers la bibliothèque, son coin personnel. Elle ne faisait pas trop confiance à ces gadgets dont son frère était fou. Souvent, lorsqu’elle approchait trop près de ces fichues machines, celles-ci se détraquaient, cessaient de fonctionner comme elles le devraient. Angus en devenait malade et lui interdisait même de toucher ses précieux ordinateurs, de peur qu’elle ne fasse tout sauter d’un malheureux effleurement. Pendant qu’il cherchait avec ses machines infernales, elle consulterait ses bons vieux livres.

La jeune femme avait aménagé sa bibliothèque dans une grande pièce au rez-de-chaussée de sa maison. Des tablettes pleines à craquer de volumes anciens et précieux, ainsi que de titres plus récents, tapissaient les murs. Faute de place, certains bouquins avaient été empilés à même le sol. Un volumineux bureau en acajou trônait devant une fenêtre drapée de lourds rideaux en velours bourgogne. La surface du meuble était recouverte de livres ouverts ou entassés en piles instables. S’y trouvaient aussi plusieurs crayons et feuilles de papier éparpillés pêle-mêle.

Ciara ignora son bureau encombré et se dirigea vers une étagère, d’où elle retira plusieurs volumes. Elle alla s’asseoir sur l’un des deux fauteuils qui étaient devant la cheminée éteinte. Elle prit l’un des livres et, comme elle allait l’ouvrir, elle entendit des pas précipités dans le couloir.

Quelques secondes plus tard, Alexis pénétra dans la bibliothèque en coup de vent, l’air affolé. Dès qu’il vit Ciara, le garçon prit une allure nonchalante, quelque peu ratée vu son entrée en fanfare.

— Tu es revenue !

— Oui, fit Ciara en se levant de son confortable siège et en remettant le bouquin sur le dessus de sa nouvelle pile.

— Aujourd’hui, tu vas me montrer comment me battre, hein ? Tu me l’as promis !

— Je ne t’apprendrai pas à te battre aujourd’hui, Alex

— Mais tu as promis ! Je veux que le monstre qui a tué maman meure aussi! proclama Alexis, une expression furieuse imprimée sur le visage.

— Je t’ai fait une promesse et je vais la tenir. Ce que je t’apprendrai, tu ne devras l’utiliser que pour te défendre, soit ta vie ou celle de quelqu’un d’autre. Uniquement dans ce but, et jamais dans l’intention de détruire et de faire le mal. La vengeance n’est pas une bonne chose. Elle nous tue à petit feu, la haine prend peu à peu toute la place en nous jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autre. Tu ne dois pas laisser la haine et la colère te dominer, Alex. Je sais que tu n’as que huit ans, mais ce que j’essaie de t’expliquer est très important. Tu ne comprends peut-être pas tout pour le moment.

— Je veux apprendre, dit Alexis d’une voix suppliante.

Ciara laissa échapper un soupir.

— Je te montrerai. Pour ce qui est de ce monstre, tu n’as pas à t’en soucier. Il récoltera ce qu’il mérite quand en viendra le temps.

Elle passa tout l’après-midi avec Alexis, lui apprenant quelques mouvements de base de taï-chi. Ciara l’obligea ensuite à faire une séance de méditation. Elle vit bien qu’Alexis n’était pas du tout intéressé par cette partie de l’entraînement. Il marmonnait des gros mots tout bas, pensant qu’elle ne l’entendait pas. Il ne cessait de gigoter. Il était tellement jeune. Il en comprendrait le sens en vieillissant. Cela l’aiderait à prendre le contrôle sur la colère, la fureur qui l’habitait en ce moment. Ce goût de vengeance envers celui qui avait tué sa mère le rongeait et ça ne disparaîtrait pas du jour au lendemain. C’était l’ennemi à combattre pour l’instant. Alexis devait voir plus loin, au-delà de ses sentiments destructeurs qui pourraient le conduire à sa perte, s’il ne les maîtrisait pas.

La fin de la journée fut très tranquille. Ils soupèrent tous ensemble, puis Angus retourna dans son labo. Vers huit heures et demie, Alexis s’endormit sur le sofa devant l’écran de la télévision. Ciara l’y laissa, le temps d’aller mettre des draps frais sur le lit qu’il utiliserait à l’avenir. La chambre qu’elle lui avait choisie contenait que très peu de meubles. À part le lit, il n’y avait qu’une vieille commode à quatre tiroirs. Alexis pourrait choisir plus tard la décoration de la chambre, mais pour l’instant il devrait s’en contenter.

Ciara alla chercher Alexis et le monta à l’étage pour le coucher. Puis, elle s’enferma dans sa bibliothèque pour poursuivre les recherches interrompues dans la journée.

Ciara feuilleta plusieurs livres de démonologie durant la nuit, mais ne trouva rien de concluant. Elle se redressa en s’étirant et remit le dernier ouvrage qu’elle avait consulté sur une tablette. Son regard tomba par hasard sur le titre d’un livre, Mythologie inca et maya. Beaucoup de leurs divinités ne demandaient-elles pas des sacrifices humains sanglants ?

D’un geste fébrile, elle s’empara du livre et l’ouvrit. Ciara consultait encore la table des matières lorsque Angus pénétra dans la bibliothèque, portant dans ses mains une grosse pile d’imprimés. Pile qui devait compter près de mille feuillets.

— Ne me dit pas que c’est le résultat de ta recherche ! s’exclama la jeune femme. Je viens de me taper pas loin de la moitié de la bibliothèque !

Angus éclata de rire, ce qui donna une expression joyeuse à son visage d’ordinaire si morose.

— Je ferais peut-être mieux de ne rien te dire du tout. De toute manière, tu pourras toujours lire mes pensées si ça te tente de savoir ce que j’ai trouvé.

— Tu sais bien que je ne te ferai pas ça, rétorqua Ciara avec une drôle de mimique en refermant son énième livre.
Elle tendit la main, afin qu’Angus lui donne les papiers. Il eut un geste de recul.

— Allez, devine.

— Incas et mayas, répliqua Ciara au hasard.

Angus grimaça. Il lui tendit les papiers et s’assit face à elle.

— Juste un truc avant que tu commences à lire, petite. J’ai trouvé le point commun à toutes les victimes. Ils avaient tous des liens avec la magie. Un sorcier, deux sorcières et un présumé druide.

— Merde…

— Tu peux le dire… Le gamin a de la magie en lui… Je l’ai senti. Si nous ne faisons rien, il pourrait devenir une cible facile pour ce sadique. Nous n’avons pas le choix. Il faut intervenir, nous ne pouvons permettre qu’il arrive quoi que ce soit au gamin. Après tout, il est attachant ce gosse. Bizarrement, il me rappelle quelqu’un néanmoins je ne saurais dire qui…

— Je pourrais te le dire, mais je crains que tu n’aimes guère ma réponse… et cesse de m’appeler « petite », tu n’es pas tellement plus grand que moi! De plus, entre nous deux, c’est moi qui suis la plus âgée. Le respect des aînés tu connais ?

— Je connais, mais pour une vieille tu es plutôt bien conservée ! rétorqua Angus. Depuis que je te connais, tu n’as pas pris une seule ride. Je suis le seul à avoir vieilli ici !

— Il fallait bien que tu deviennes adulte… Enfin, le corps l’est devenu, pour le cerveau j’ai encore quelques doutes… riposta Ciara.

Angus lui répondit d’une grimace enfantine.

La jeune femme et le demi-démon se plongèrent ensuite dans la lecture de l’énorme pile de documents imprimés.

Vers 8 heures du matin, Alexis se leva et Ciara cessa sa lecture en priant Angus d’aller se reposer. Elle comptait s’occuper de l’enfant toute la journée puis dormirait un peu en fin de soirée.

Ciara O’Neil – le murmure des ténèbres / chapitre 2

Sur le chemin la menant au poste de police, Ciara ne pouvait pas s’empêcher de songer à la nuit passée. Carole était décédée, tuée par une horrible créature qui n’était pas humaine. Le monstre avait laissé un message et une imperceptible odeur putride que son odorat ultrasensible n’avait eu aucun mal à identifier sous celle plus forte encore du sang.

Il s’agissait d’un être qui avait connaissance d’un langage ancien, vieux de plusieurs milliers d’années, oublié depuis très longtemps. Rares étaient les êtres vivants de ce monde qui en connaissaient encore l’existence. Pour ce qu’elle en savait, seuls les démons et les êtres de lumière pure souche le parlaient encore couramment. Il n’y avait qu’une poignée de personnes capables de déchiffrer les symboles, ces étranges runes dessinées sur le mur. Des êtres d’exception.

Elle devinait sans trop de difficulté quelle pouvait être la nature du meurtrier de son amie. L’énergie résiduelle qui persistait dans l’appartement et qu’elle avait perçue l’avait renseignée. De plus, contrairement à ce qu’elle avait laissé croire au lieutenant Dubé, elle comprenait très bien ce que le message inscrit sur le mur voulait dire. Elle en avait lu chaque mot avec un sentiment grandissant de répulsion. Pour son malheur, elle faisait partie des rares êtres comprenant sans peine ce vieux langage. Autrefois, son grand-père le lui avait enseigné.

Ciara aurait aimé compter dans ces personnes qui ne comprenaient pas cette langue archaïque et gutturale, elle aurait souhaité être autre que ce qu’elle était. Mais cela était impossible. Elle était une anomalie, une espèce de monstre parmi les monstres. Oui, tout était sa faute, songea-t-elle. Indirectement, certes. Mais de sa faute quand même. De vieilles légendes avaient dû subsister à travers les âges. Le passé n’était donc pas mort et oublié, comme elle l’avait vainement espéré.

Son cœur rugissait de fureur et de peine, toutefois sa raison lui disait que se mettre en chasse avec la vengeance pour unique but ne lui rapporterait rien. Elle devait se montrer froide et rationnelle. Ne pas laisser ses émotions la submerger. Les émotions entravaient l’esprit, l’empêchant de fonctionner correctement et lui faisant faire des absurdités. Garder son sang-froid en toutes circonstances était devenu pour elle une seconde nature. Une question de survie.

Dans un passé maintenant lointain, elle avait bien failli être privée de son âme et de sa part d’humanité, uniquement par goût de vengeance et de destruction. La haine la rongeait alors littéralement. À cette époque, elle croyait n’avoir plus rien à perdre. Or, c’était faux. Elle ne commettrait pas la même erreur qu’autrefois.

Un être extrêmement maléfique avait de toute évidence réussi à passer à travers un portail interdimensionnel. L’odeur qu’il avait laissée dernière lui dans l’appartement de Carole l’avait trahi. Un démon fraîchement débarqué des enfers a une senteur particulière, avec un relent de pourriture et de soufre bien à lui. Pour l’instant, elle ignorait comment il avait pu franchir ce portail, mais il était là, quelque part dehors, encore trop loin ou trop faible pour qu’elle puisse sentir sa présence ou sa trace.
Elle qui croyait définitivement en avoir terminé avec la traque, voilà que les circonstances allaient la forcer à sortir de l’obscurité où elle se complaisait depuis tant de temps.

En restant loin de la police et d’autres autorités, en changeant souvent d’identité, elle était parvenue à garder secrète sa propre existence. Ciara s’était aussi juré de ne plus intervenir dans la vie des êtres humains normaux. Néanmoins, elle ne pouvait permettre en toute conscience qu’un meurtrier venu d’un monde infernal tue allègrement des gens innocents en toute impunité alors qu’elle savait avoir les capacités pour affronter la créature et empêcher que le massacre continue. Elle devrait donc pour un temps cesser de se cacher.

Ciara pensa aux hiéroglyphes inscrits en lettres écarlates, elle ne pouvait tout simplement pas les traduire au lieutenant Dubé. De toute façon, qui croirait ce qu’elle pouvait en dire ? Tout cela semblerait trop fantasque pour être pris au sérieux par ces gens ignorants des autres mondes parallèles et ne pouvant le réaliser sans avoir vu de leurs propres yeux ce qu’il en était. Elle-même n’y croirait probablement pas si elle n’en avait pas fait personnellement l’expérience. Elle avait d’abord été la proie avant de devenir le chasseur par désir de vengeance et ensuite par nécessité, pour la vie elle-même.

Jusqu’à présent, elle avait survécu, mais le prix en avait été élevé…

Alexis. Hier soir, elle avait dû coucher le jeune garçon dans son propre lit pour arriver à le faire dormir un peu. Il ne voulait pas rester seul et elle le comprenait, il avait seulement huit ans et il venait de trouver sa mère baignant dans une mare de sang. Il était sous le choc, traumatisé par ce qu’il avait vu. Ciara avait donc passé la nuit avec le petit garçon, qui n’avait cessé de faire des cauchemars et de s’agripper à elle. Quand le soleil s’était enfin levé, la jeune femme n’avait pas dormi beaucoup, mais elle s’en moquait. Seul Alexis comptait.

Elle se sentait responsable de la mort de Carole.

Maintenant que son amie était décédée, elle ferait son devoir. Ce matin, juste avant de partir, elle avait contacté son avocat pendant qu’Alexis était occupé à essayer un nouveau jeu sur l’une des machines diaboliques d’Angus. Elle souhaitait obtenir la garde légale du garçon. Elle ne voulait pas qu’il se retrouve dans une famille d’accueil quelconque, il méritait mieux que cela. Elle veillerait de son mieux sur le gamin. Ce ne serait pas une tâche facile, toutefois son vieil ami Angus MacGregor l’aiderait. L’Écossais n’était peut-être qu’un grincheux aimant la bagarre, mais il avait un cœur en or. Alex, ce pauvre enfant ayant perdu sa mère et n’ayant jamais connu son père transformerait sûrement le cœur de ce vieil Angus en quelque chose d’aussi tendre que de la guimauve.

Après le déjeuner, elle et Alex avaient rejoint Angus dans ce que la jeune femme appelait le « labo du savant fou ». Il s’agissait en réalité d’une grande pièce au sous-sol de la maison. À l’intérieur, il y avait une multitude d’appareils électroniques et d’ordinateurs. Angus était assis sur une chaise à roulette et tournait le dos à la porte, on ne distinguait de lui que ses larges épaules et sa crinière rousse ébouriffée.

 — Si tu dois me poser une question, tu l’oublies sur le champs, je ne suis pas là. J’ai du travail par-dessus la tête, je veux finir ce foutu script aujourd’hui, avait proclamé Angus en se retournant.

Elle avait alors présenté Angus au jeune garçon, en annonçant que le petit vivrait désormais avec eux. Le gamin avait eu un mouvement de recul en voyant l’homme. Il faut dire que le rouquin était bâti costaud. À peine plus grand qu’elle, il était pourtant deux à trois fois plus large et son corps ne comportait pas une once de graisse. Que du muscle, un ventre plat, des bras noueux et des cuisses aussi grosses qu’un tronc d’arbre. Malgré cela, l’Écossais se déplaçait toujours avec une rapidité et une sorte de grâce qui étonnait souvent les gens qui le rencontraient pour la première fois.

Elle avait eu beaucoup de difficultés à convaincre Alexis qu’il ne risquait rien avec Angus, qu’au contraire, l’homme le protégerait au péril de sa vie s’il le fallait. Angus, ayant compris qu’il aurait la responsabilité du jeune pour la moitié de la journée, avait ronchonné comme à son habitude, disant qu’il n’était pas une nounou, qu’elle n’avait qu’à en engager une, etc. La jeune femme l’avait interrompu dans sa litanie et lui avait fait un court récit des événements qui avaient eu lieu la nuit passée, sans pour autant entrer dans les détails. Il s’était brusquement levé et avait quitté la pièce sans un mot, laissant Ciara seule avec Alex.

Durant la courte absence d’Angus, le jeune garçon en avait profité pour expliquer qu’il ne voulait pas rester avec l’homme qui était sûrement méchant et qui lui ferait du mal. Mais Ciara savait qu’elle pouvait faire confiance à Angus, car malgré son caractère colérique et bougon, il avait un cœur grand comme le monde, il saurait comment négocier avec le gamin.

Lorsque Angus était revenu quelques instants plus tard, il tenait dans ses énormes mains un jeu vidéo qu’il avait connecté sur un de ses très nombreux systèmes. Une image s’était affichée sur un moniteur géant qui couvrait en grande partie l’un des murs du laboratoire.

— Tiens, avait-il dit en tendant une manette sans fil à Alex, je vais peut-être avoir enfin un adversaire digne de ce nom. Ciara déteste ces jeux, cela doit être parce qu’elle perd presque tout le temps, avait dit Angus d’un ton narquois et après avoir jeté un bref coup d’œil moqueur à la jeune femme.

— Je préfère la réalité à ces jeux qui sont juste de la fiction.

— Justement ! Au moins là-dedans, tu ne me fous pas un œil au beurre noir et quand nous avons fini de jouer, je ne suis pas couvert d’égratignures et d’ecchymoses de toutes sortes ! avait répliqué Angus.

Il avait donné un petit coup de coude à Alex ce qui avait failli le faire tomber. Puis, avec un signe de tête en direction de Ciara, il avait ajouté :  

— Tu devrais la voir se battre, ma sœur est une vraie reine guerrière, un peu comme Xena ou Buffy, mais en cent fois mieux.
Ciara avait fait de gros yeux à Angus ainsi qu’une grimace qui avait réussi à faire rire un peu Alexis. Ensuite, elle avait dû expliquer au garçon qu’elle s’y connaissait un peu en arts martiaux pour répondre à son flot incessant de questions sur les prétendues blessures qu’elle aurait faites à son frère lors d’entraînements.

Angus avait fait visiter son « labo » à Alexis. Les divers gadgets avaient fasciné le gamin en particulier une sorte de canon à visé laser sur lequel l’Écossais travaillait en ce moment. Alexis avait finalement accepté de rester avec l’homme. Le garçon avait toutefois émis des conditions : le cellulaire de Ciara devrait rester ouvert pour qu’il puisse l’appeler n’importe quand. Elle avait aussi dû lui promettre de lui montrer comment se défendre.

Maintenant, elle était devant le commissariat où le lieutenant Nicolas Dubé avait son bureau. Après avoir trouvé où se stationner, elle se dirigea vers le bâtiment d’une démarche alerte, malgré sa nuit blanche. Ciara n’avait jamais eu besoin d’avoir de longues heures de sommeil, comme tout un chacun, pour être en pleine forme. C’était l’une des capacités qu’elle supposait venir du côté paternel, entre bien d’autres choses.

Un homme qui regagnait sa voiture se retourna sur son passage et entra dans un poteau. Elle en avait l’habitude et n’y accorda que peu d’attention. Ciara était une belle femme, mais pour elle cela n’avait aucune importance.

Elle avait des cheveux blond pâle, qui paraissaient presque blancs sous l’éclat du soleil, et sa peau avait un léger hâle qui faisait ressortir la couleur turquoise de ses yeux. Malgré la chaleur étouffante de cette journée d’été, elle était vêtue d’un jean et d’un chandail noir à manches longues. La seule concession qu’elle avait faite face à la canicule était de se nouer les cheveux en une queue de cheval.

Dans le commissariat, quelqu’un la guida jusqu’au bureau du lieutenant. Visiblement, vu le nombre de bureaux dans la pièce, il partageait son espace avec deux autres collègues. Tous les occupants étaient absents et on lui proposa de l’attendre, en lui affirmant qu’il ne devrait pas tarder à revenir. Son guide reparti, elle constata que, contrairement à ce que l’on voyait dans les films, le bureau d’un policier pouvait être rangé avec un soin méticuleux. Seule fausse note : les photos punaisées à l’un des murs. Des photographies prises sur les lieux de chaque meurtre associés au monstre qui avait tué Carole. Des corps mutilés auxquels le cœur manquait, dont celui de son amie s’était joint. Les mêmes blessures recouvraient chacun d’entre eux, hommes et femmes, tous inconnus d’elle sauf un, Carole.

Ciara se tourna vers la porte lorsque celle-ci s’ouvrit sur le lieutenant Dubé. Ce dernier portait les mêmes vêtements fripés que la veille, ses yeux étaient rougis de fatigue et il tenait dans l’une de ses mains une tasse de café. Ciara devina que ce ne devait pas être la première de la journée ni la dernière. L’officier semblait encore plus exténué que la veille, si cela était possible, et des cernes profonds creusaient ses yeux. Il n’avait de toute évidence pas dormi de la nuit. Maintenant que la jeune femme avait vu les photographies qui ornaient le mur de son bureau, elle comprenait pourquoi.

Elle avait vu beaucoup de choses horribles dans sa vie, suffisamment pour remplir une bonne centaine de vies peut-être. En revanche, elle aurait difficilement pu vivre comme si de rien n’était si elle avait eu en permanence sous les yeux tous ces corps mutilés. Ciara regarda l’inspecteur d’un autre œil.

Il devait tenir à attraper le meurtrier pour tapisser ainsi son bureau. Ces crimes l’obsédaient de toute évidence, mais ne se disait-il pas que tout bon policier n’abandonnait pas une enquête tant qu’il n’avait pas appréhendé le coupable des crimes commis ?

Ciara ne savait trop que penser du lieutenant Nicolas Dubé, mais ce dernier lui avait tout de même fait bonne impression malgré son air renfrogné. Peut-être devrait-elle l’aider et ne pas garder pour elle les informations que la seule vue du corps de son amie et de l’inscription du mur lui avait données sur l’identité éventuelle de son assassin. Si le lieutenant Nicolas Dubé pouvait supporter la vue de tous ces meurtres jour après jour, pourrait-il supporter la vérité sur le monde ?

Un monde très différent de celui qu’il connaissait. Un monde où de simples légendes, contes pour enfants et récits populaires d’autrefois sur des monstres et des démons terrifiants devenaient parfois réalité. Ciara avait maintes fois tenté d’imaginer la vie que devaient avoir les gens qui ignoraient tout cela. Souvent, elle aurait aimé se trouver parmi eux. Seulement, elle savait trop de choses et avait vécu trop longtemps. Le monde avait changé. Aujourd’hui, les anciennes croyances étaient perdues et plus personne ne croyait en rien. Bienheureuse époque… bienheureuse ignorance.

Devait-elle dire au lieutenant ce que l’inscription du mur signifiait? Non, tout compte fait elle ne lui dirait rien. Elle aviserait plus tard selon l’évolution de la situation. Pour l’instant, mieux valait pour lui ignorer cette partie de la vérité concernant ces meurtres. L’assassin paierait pour ce qu’il avait fait. Ciara en avait fait la promesse à Alexis. Elle avait toujours tenu ses promesses, sauf une, qu’elle n’avait pu honorer malgré elle à une époque qu’elle s’efforçait douloureusement d’oublier. Tout cela était tellement loin maintenant…

Ciara sursauta lorsque le lieutenant lui parla.

— Bonjour, fit-il en la regardant d’un drôle d’air. Vous paraissiez à mille lieues d’ici

— Je réfléchissais, désolée. Je suis venue signer les papiers pour ma déposition.

D’un geste lent de la main, le policier l’invita à s’asseoir et c’est d’un pas las qu’il contourna le bureau pour se glisser derrière. Il posa sa tasse de café et il se laissa tomber sur sa chaise. Après avoir fouillé sur la pile de dossiers devant lui, Nicolas en dégagea un dont il sortit quelques feuilles de papier.

— Voilà, dit-il en plaçant les feuillets devant elle. Lisez tout et modifiez ce qui doit l’être ou ajoutez ce que vous auriez pu oublier. Mais en gros, tout ce que vous nous avez dit hier soir sur l’événement est cité au mot près.

— Tout me semble OK, répondit Ciara après avoir lu. Avez-vous un stylo ?

— Il faut que je vous pose quelques questions sur votre amie, dit le lieutenant Dubé en lui tendant l’objet. Connaissait-elle, selon vous, quelqu’un qui lui en voulait suffisamment pour vouloir sa mort ?

— Non. Elle n’avait pas beaucoup d’amis, mais personne ne la détestait au point de la tuer de cette manière.

— Savez-vous si elle avait rencontré quelqu’un dernièrement ?

— Si elle avait eu quelqu’un d’autre que son fils dans sa vie, elle m’en aurait sûrement parlé. Or, ce n’est pas le cas. Je sais aussi que depuis l’histoire qu’elle avait vécue avec le père d’Alexis, elle ne voulait plus rien savoir des hommes. Il la battait et lui volait tout l’argent qu’elle pouvait gagner. Il menaçait également de la tuer si elle essayait de le quitter. Je sais aussi qu’en raison de ces mauvais traitements, Carole a fait quelques séjours dans les hôpitaux. Finalement, Carole est tombée enceinte et comme elle ne pouvait en supporter davantage, et qu’elle ne voulait pas que l’enfant vive dans cet environnement, elle a décidé de partir malgré les menaces.

Devançant la prochaine question du jeune homme, elle secoua la tête d’un signe négatif.

— Ce n’est pas lui qui l’a tué. Il est mort dans un accident de voiture avant la naissance du gamin. Il s’est fait happer par un chauffard ivre, ajouta-t-elle. Carole n’a jamais dit à Alexis que son père était un salaud de la pire espèce. Il pense que c’était quelqu’un de bien et ce n’est pas moi qui lui dirais ce qu’il était réellement.

Pendant la demi-heure suivante, le lieutenant continua à poser des questions sur Carole à Ciara. Celle-ci y répondit du mieux qu’elle le put, décrivant le caractère et la manière d’être de son amie. Portrait d’une femme malmenée par la vie et qui ne méritait pas de finir de cette façon.

Finissant l’entretien, Ciara et le lieutenant Dubé se levèrent en même temps et se serrèrent la main. Avant de quitter le bureau du policier, Ciara le regarda une dernière fois. Il paraissait au bout du rouleau. Il avait un besoin urgent de dormir, sinon il s’écroulerait sur place. La jeune femme accrocha son regard. Il la fixait maintenant dans les yeux. Elle abhorrait devoir agir de la sorte, mais puisqu’elle pouvait lui procurer un sommeil profond, sans ces images macabres qui le poursuivaient jusque dans ses rêves, elle le ferait.

Elle détestait entrer dans la tête des gens, lire leurs pensées avant même qu’ils ne les expriment, influer sur leurs réflexions et changer leurs comportements. Autrefois, avant qu’elle n’arrive à contrôler ce don, ou plutôt cette malédiction, il lui arrivait de ne pouvoir endiguer le flot incessant de pensées des personnes autour d’elle. C’était à en devenir dingue. Elle en venait quelquefois à ne plus arriver à distinguer sa propre voix au milieu du tumulte présent alors dans son esprit. Aujourd’hui, elle parvenait à se couper des voix sans difficulté, à rester dans le silence avec elle-même. Elle pouvait aussi isoler une voix dans ce brouhaha quand cela s’avérait nécessaire.

Elle se concentra. Ses yeux couleur des mers du sud changèrent d’éclat, comme s’ils émettaient leur propre lumière. Elle fixa son attention sur l’esprit du lieutenant et, ne rencontrant aucune barrière psychique. Il était trop fatigué pour en créer une inconsciemment. Elle inséra dans son subconscient plusieurs suggestions : rentrer chez lui, se coucher aussitôt arrivé sans prendre le temps de manger ou de faire quoi que ce soit d’autre et s’endormir comme un bébé. Lorsqu’il se réveillerait, dans vingt-quatre heures, il serait reposé. Aussi reposé que s’il revenait de longues vacances aux Caraïbes.

L’éclat luminescent dans les yeux de la jeune femme s’éteignit et ils reprirent leur couleur turquoise habituelle. Dès qu’elle sortit de son esprit, le lieutenant secoua la tête, finissant de briser le contact qu’elle avait établi. Il donnait l’impression de se réveiller d’un songe éveillé et afficha un court instant une expression un peu bête avant de reprendre son air habituel, c’est-à-dire fatigué et renfrogné.

— Je vous appellerai dès que l’autopsie sera terminée afin que vous puissiez disposer du corps de votre amie, dit le policier.

— D’accord. Merci.

Ciara quitta la pièce et le commissariat. Regagnant sa voiture de sport, elle songeait à Carole et aux autres victimes. Il y avait un lien… mais lequel? En rentrant à la maison, elle demanderait à Angus de faire quelques recherches, il saurait comment pirater le système informatique de la police pour trouver des informations. Pour ce qui était de Carole, Ciara savait qu’elle était une sorcière blanche qui vivait en décalage de la majorité des gens, ne se préoccupant de l’opinion de personne sauf de celle de son fils. Elle s’amusait à lancer de petits sorts, les seuls à sa portée, pour améliorer le monde autour d’elle.

Il y avait eu une époque où Ciara s’était juré de ne plus s’attacher à quiconque afin de ne plus souffrir de la perte des êtres chers, Carole et elles étaient devenues amies. Après tout, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un pour faire souffrir, et la solitude n’est pas une solution. N’étant pas d’un abord facile, Ciara n’avait cependant jamais eu beaucoup d’amis et, après ce qui était arrivé à Merrick et leurs enfants, elle s’était coupée du monde, puis avait eu encore plus de difficulté à vivre parmi les autres êtres vivants… En elle, il n’y avait alors de place que pour la haine et la vengeance.

Elle était partie en chasse et y avait presque perdu sa part d’humanité. Elle était une excellente chasseresse. Traquant et abattant ses proies, sans état d’âme. Elle était la Brohk-tuandak, l’Ombre-de-la-mort, ainsi l’avaient surnommée les Démons dans leur langue. Un jour, Angus MacGregor était entré dans sa vie. Il n’était à l’époque encore qu’un jeune garçon de onze ans. Angus était alors un demi-démon qui ignorait encore ce qu’il était. Il avait été le premier à briser sa solitude en près de mille ans. Malgré un début hargneux, une grande amitié était née entre eux. Même s’ils ne partageaient pas le sang, Angus était devenu son frère.

Avec Carole, cela s’était fait naturellement. La jeune mère travaillait dans un petit restaurant où Ciara aimait souper. Elles avaient commencé à se parler pour s’apercevoir qu’elles se ressemblaient beaucoup sur certains points. Elles ne parlaient que très rarement de leurs passés, préférant discuter de la nouvelle vie qu’elles s’étaient bâties sur les fondations de l’ancienne.

Carole n’était plus. Il ne restait à Ciara qu’Angus comme ami et famille. Famille à laquelle venait tout juste de se joindre Alexis.