Ciara O’Neil – le murmure des ténèbres / chapitre 2

Sur le chemin la menant au poste de police, Ciara ne pouvait pas s’empêcher de songer à la nuit passée. Carole était décédée, tuée par une horrible créature qui n’était pas humaine. Le monstre avait laissé un message et une imperceptible odeur putride que son odorat ultrasensible n’avait eu aucun mal à identifier sous celle plus forte encore du sang.

Il s’agissait d’un être qui avait connaissance d’un langage ancien, vieux de plusieurs milliers d’années, oublié depuis très longtemps. Rares étaient les êtres vivants de ce monde qui en connaissaient encore l’existence. Pour ce qu’elle en savait, seuls les démons et les êtres de lumière pure souche le parlaient encore couramment. Il n’y avait qu’une poignée de personnes capables de déchiffrer les symboles, ces étranges runes dessinées sur le mur. Des êtres d’exception.

Elle devinait sans trop de difficulté quelle pouvait être la nature du meurtrier de son amie. L’énergie résiduelle qui persistait dans l’appartement et qu’elle avait perçue l’avait renseignée. De plus, contrairement à ce qu’elle avait laissé croire au lieutenant Dubé, elle comprenait très bien ce que le message inscrit sur le mur voulait dire. Elle en avait lu chaque mot avec un sentiment grandissant de répulsion. Pour son malheur, elle faisait partie des rares êtres comprenant sans peine ce vieux langage. Autrefois, son grand-père le lui avait enseigné.

Ciara aurait aimé compter dans ces personnes qui ne comprenaient pas cette langue archaïque et gutturale, elle aurait souhaité être autre que ce qu’elle était. Mais cela était impossible. Elle était une anomalie, une espèce de monstre parmi les monstres. Oui, tout était sa faute, songea-t-elle. Indirectement, certes. Mais de sa faute quand même. De vieilles légendes avaient dû subsister à travers les âges. Le passé n’était donc pas mort et oublié, comme elle l’avait vainement espéré.

Son cœur rugissait de fureur et de peine, toutefois sa raison lui disait que se mettre en chasse avec la vengeance pour unique but ne lui rapporterait rien. Elle devait se montrer froide et rationnelle. Ne pas laisser ses émotions la submerger. Les émotions entravaient l’esprit, l’empêchant de fonctionner correctement et lui faisant faire des absurdités. Garder son sang-froid en toutes circonstances était devenu pour elle une seconde nature. Une question de survie.

Dans un passé maintenant lointain, elle avait bien failli être privée de son âme et de sa part d’humanité, uniquement par goût de vengeance et de destruction. La haine la rongeait alors littéralement. À cette époque, elle croyait n’avoir plus rien à perdre. Or, c’était faux. Elle ne commettrait pas la même erreur qu’autrefois.

Un être extrêmement maléfique avait de toute évidence réussi à passer à travers un portail interdimensionnel. L’odeur qu’il avait laissée dernière lui dans l’appartement de Carole l’avait trahi. Un démon fraîchement débarqué des enfers a une senteur particulière, avec un relent de pourriture et de soufre bien à lui. Pour l’instant, elle ignorait comment il avait pu franchir ce portail, mais il était là, quelque part dehors, encore trop loin ou trop faible pour qu’elle puisse sentir sa présence ou sa trace.
Elle qui croyait définitivement en avoir terminé avec la traque, voilà que les circonstances allaient la forcer à sortir de l’obscurité où elle se complaisait depuis tant de temps.

En restant loin de la police et d’autres autorités, en changeant souvent d’identité, elle était parvenue à garder secrète sa propre existence. Ciara s’était aussi juré de ne plus intervenir dans la vie des êtres humains normaux. Néanmoins, elle ne pouvait permettre en toute conscience qu’un meurtrier venu d’un monde infernal tue allègrement des gens innocents en toute impunité alors qu’elle savait avoir les capacités pour affronter la créature et empêcher que le massacre continue. Elle devrait donc pour un temps cesser de se cacher.

Ciara pensa aux hiéroglyphes inscrits en lettres écarlates, elle ne pouvait tout simplement pas les traduire au lieutenant Dubé. De toute façon, qui croirait ce qu’elle pouvait en dire ? Tout cela semblerait trop fantasque pour être pris au sérieux par ces gens ignorants des autres mondes parallèles et ne pouvant le réaliser sans avoir vu de leurs propres yeux ce qu’il en était. Elle-même n’y croirait probablement pas si elle n’en avait pas fait personnellement l’expérience. Elle avait d’abord été la proie avant de devenir le chasseur par désir de vengeance et ensuite par nécessité, pour la vie elle-même.

Jusqu’à présent, elle avait survécu, mais le prix en avait été élevé…

Alexis. Hier soir, elle avait dû coucher le jeune garçon dans son propre lit pour arriver à le faire dormir un peu. Il ne voulait pas rester seul et elle le comprenait, il avait seulement huit ans et il venait de trouver sa mère baignant dans une mare de sang. Il était sous le choc, traumatisé par ce qu’il avait vu. Ciara avait donc passé la nuit avec le petit garçon, qui n’avait cessé de faire des cauchemars et de s’agripper à elle. Quand le soleil s’était enfin levé, la jeune femme n’avait pas dormi beaucoup, mais elle s’en moquait. Seul Alexis comptait.

Elle se sentait responsable de la mort de Carole.

Maintenant que son amie était décédée, elle ferait son devoir. Ce matin, juste avant de partir, elle avait contacté son avocat pendant qu’Alexis était occupé à essayer un nouveau jeu sur l’une des machines diaboliques d’Angus. Elle souhaitait obtenir la garde légale du garçon. Elle ne voulait pas qu’il se retrouve dans une famille d’accueil quelconque, il méritait mieux que cela. Elle veillerait de son mieux sur le gamin. Ce ne serait pas une tâche facile, toutefois son vieil ami Angus MacGregor l’aiderait. L’Écossais n’était peut-être qu’un grincheux aimant la bagarre, mais il avait un cœur en or. Alex, ce pauvre enfant ayant perdu sa mère et n’ayant jamais connu son père transformerait sûrement le cœur de ce vieil Angus en quelque chose d’aussi tendre que de la guimauve.

Après le déjeuner, elle et Alex avaient rejoint Angus dans ce que la jeune femme appelait le « labo du savant fou ». Il s’agissait en réalité d’une grande pièce au sous-sol de la maison. À l’intérieur, il y avait une multitude d’appareils électroniques et d’ordinateurs. Angus était assis sur une chaise à roulette et tournait le dos à la porte, on ne distinguait de lui que ses larges épaules et sa crinière rousse ébouriffée.

 — Si tu dois me poser une question, tu l’oublies sur le champs, je ne suis pas là. J’ai du travail par-dessus la tête, je veux finir ce foutu script aujourd’hui, avait proclamé Angus en se retournant.

Elle avait alors présenté Angus au jeune garçon, en annonçant que le petit vivrait désormais avec eux. Le gamin avait eu un mouvement de recul en voyant l’homme. Il faut dire que le rouquin était bâti costaud. À peine plus grand qu’elle, il était pourtant deux à trois fois plus large et son corps ne comportait pas une once de graisse. Que du muscle, un ventre plat, des bras noueux et des cuisses aussi grosses qu’un tronc d’arbre. Malgré cela, l’Écossais se déplaçait toujours avec une rapidité et une sorte de grâce qui étonnait souvent les gens qui le rencontraient pour la première fois.

Elle avait eu beaucoup de difficultés à convaincre Alexis qu’il ne risquait rien avec Angus, qu’au contraire, l’homme le protégerait au péril de sa vie s’il le fallait. Angus, ayant compris qu’il aurait la responsabilité du jeune pour la moitié de la journée, avait ronchonné comme à son habitude, disant qu’il n’était pas une nounou, qu’elle n’avait qu’à en engager une, etc. La jeune femme l’avait interrompu dans sa litanie et lui avait fait un court récit des événements qui avaient eu lieu la nuit passée, sans pour autant entrer dans les détails. Il s’était brusquement levé et avait quitté la pièce sans un mot, laissant Ciara seule avec Alex.

Durant la courte absence d’Angus, le jeune garçon en avait profité pour expliquer qu’il ne voulait pas rester avec l’homme qui était sûrement méchant et qui lui ferait du mal. Mais Ciara savait qu’elle pouvait faire confiance à Angus, car malgré son caractère colérique et bougon, il avait un cœur grand comme le monde, il saurait comment négocier avec le gamin.

Lorsque Angus était revenu quelques instants plus tard, il tenait dans ses énormes mains un jeu vidéo qu’il avait connecté sur un de ses très nombreux systèmes. Une image s’était affichée sur un moniteur géant qui couvrait en grande partie l’un des murs du laboratoire.

— Tiens, avait-il dit en tendant une manette sans fil à Alex, je vais peut-être avoir enfin un adversaire digne de ce nom. Ciara déteste ces jeux, cela doit être parce qu’elle perd presque tout le temps, avait dit Angus d’un ton narquois et après avoir jeté un bref coup d’œil moqueur à la jeune femme.

— Je préfère la réalité à ces jeux qui sont juste de la fiction.

— Justement ! Au moins là-dedans, tu ne me fous pas un œil au beurre noir et quand nous avons fini de jouer, je ne suis pas couvert d’égratignures et d’ecchymoses de toutes sortes ! avait répliqué Angus.

Il avait donné un petit coup de coude à Alex ce qui avait failli le faire tomber. Puis, avec un signe de tête en direction de Ciara, il avait ajouté :  

— Tu devrais la voir se battre, ma sœur est une vraie reine guerrière, un peu comme Xena ou Buffy, mais en cent fois mieux.
Ciara avait fait de gros yeux à Angus ainsi qu’une grimace qui avait réussi à faire rire un peu Alexis. Ensuite, elle avait dû expliquer au garçon qu’elle s’y connaissait un peu en arts martiaux pour répondre à son flot incessant de questions sur les prétendues blessures qu’elle aurait faites à son frère lors d’entraînements.

Angus avait fait visiter son « labo » à Alexis. Les divers gadgets avaient fasciné le gamin en particulier une sorte de canon à visé laser sur lequel l’Écossais travaillait en ce moment. Alexis avait finalement accepté de rester avec l’homme. Le garçon avait toutefois émis des conditions : le cellulaire de Ciara devrait rester ouvert pour qu’il puisse l’appeler n’importe quand. Elle avait aussi dû lui promettre de lui montrer comment se défendre.

Maintenant, elle était devant le commissariat où le lieutenant Nicolas Dubé avait son bureau. Après avoir trouvé où se stationner, elle se dirigea vers le bâtiment d’une démarche alerte, malgré sa nuit blanche. Ciara n’avait jamais eu besoin d’avoir de longues heures de sommeil, comme tout un chacun, pour être en pleine forme. C’était l’une des capacités qu’elle supposait venir du côté paternel, entre bien d’autres choses.

Un homme qui regagnait sa voiture se retourna sur son passage et entra dans un poteau. Elle en avait l’habitude et n’y accorda que peu d’attention. Ciara était une belle femme, mais pour elle cela n’avait aucune importance.

Elle avait des cheveux blond pâle, qui paraissaient presque blancs sous l’éclat du soleil, et sa peau avait un léger hâle qui faisait ressortir la couleur turquoise de ses yeux. Malgré la chaleur étouffante de cette journée d’été, elle était vêtue d’un jean et d’un chandail noir à manches longues. La seule concession qu’elle avait faite face à la canicule était de se nouer les cheveux en une queue de cheval.

Dans le commissariat, quelqu’un la guida jusqu’au bureau du lieutenant. Visiblement, vu le nombre de bureaux dans la pièce, il partageait son espace avec deux autres collègues. Tous les occupants étaient absents et on lui proposa de l’attendre, en lui affirmant qu’il ne devrait pas tarder à revenir. Son guide reparti, elle constata que, contrairement à ce que l’on voyait dans les films, le bureau d’un policier pouvait être rangé avec un soin méticuleux. Seule fausse note : les photos punaisées à l’un des murs. Des photographies prises sur les lieux de chaque meurtre associés au monstre qui avait tué Carole. Des corps mutilés auxquels le cœur manquait, dont celui de son amie s’était joint. Les mêmes blessures recouvraient chacun d’entre eux, hommes et femmes, tous inconnus d’elle sauf un, Carole.

Ciara se tourna vers la porte lorsque celle-ci s’ouvrit sur le lieutenant Dubé. Ce dernier portait les mêmes vêtements fripés que la veille, ses yeux étaient rougis de fatigue et il tenait dans l’une de ses mains une tasse de café. Ciara devina que ce ne devait pas être la première de la journée ni la dernière. L’officier semblait encore plus exténué que la veille, si cela était possible, et des cernes profonds creusaient ses yeux. Il n’avait de toute évidence pas dormi de la nuit. Maintenant que la jeune femme avait vu les photographies qui ornaient le mur de son bureau, elle comprenait pourquoi.

Elle avait vu beaucoup de choses horribles dans sa vie, suffisamment pour remplir une bonne centaine de vies peut-être. En revanche, elle aurait difficilement pu vivre comme si de rien n’était si elle avait eu en permanence sous les yeux tous ces corps mutilés. Ciara regarda l’inspecteur d’un autre œil.

Il devait tenir à attraper le meurtrier pour tapisser ainsi son bureau. Ces crimes l’obsédaient de toute évidence, mais ne se disait-il pas que tout bon policier n’abandonnait pas une enquête tant qu’il n’avait pas appréhendé le coupable des crimes commis ?

Ciara ne savait trop que penser du lieutenant Nicolas Dubé, mais ce dernier lui avait tout de même fait bonne impression malgré son air renfrogné. Peut-être devrait-elle l’aider et ne pas garder pour elle les informations que la seule vue du corps de son amie et de l’inscription du mur lui avait données sur l’identité éventuelle de son assassin. Si le lieutenant Nicolas Dubé pouvait supporter la vue de tous ces meurtres jour après jour, pourrait-il supporter la vérité sur le monde ?

Un monde très différent de celui qu’il connaissait. Un monde où de simples légendes, contes pour enfants et récits populaires d’autrefois sur des monstres et des démons terrifiants devenaient parfois réalité. Ciara avait maintes fois tenté d’imaginer la vie que devaient avoir les gens qui ignoraient tout cela. Souvent, elle aurait aimé se trouver parmi eux. Seulement, elle savait trop de choses et avait vécu trop longtemps. Le monde avait changé. Aujourd’hui, les anciennes croyances étaient perdues et plus personne ne croyait en rien. Bienheureuse époque… bienheureuse ignorance.

Devait-elle dire au lieutenant ce que l’inscription du mur signifiait? Non, tout compte fait elle ne lui dirait rien. Elle aviserait plus tard selon l’évolution de la situation. Pour l’instant, mieux valait pour lui ignorer cette partie de la vérité concernant ces meurtres. L’assassin paierait pour ce qu’il avait fait. Ciara en avait fait la promesse à Alexis. Elle avait toujours tenu ses promesses, sauf une, qu’elle n’avait pu honorer malgré elle à une époque qu’elle s’efforçait douloureusement d’oublier. Tout cela était tellement loin maintenant…

Ciara sursauta lorsque le lieutenant lui parla.

— Bonjour, fit-il en la regardant d’un drôle d’air. Vous paraissiez à mille lieues d’ici

— Je réfléchissais, désolée. Je suis venue signer les papiers pour ma déposition.

D’un geste lent de la main, le policier l’invita à s’asseoir et c’est d’un pas las qu’il contourna le bureau pour se glisser derrière. Il posa sa tasse de café et il se laissa tomber sur sa chaise. Après avoir fouillé sur la pile de dossiers devant lui, Nicolas en dégagea un dont il sortit quelques feuilles de papier.

— Voilà, dit-il en plaçant les feuillets devant elle. Lisez tout et modifiez ce qui doit l’être ou ajoutez ce que vous auriez pu oublier. Mais en gros, tout ce que vous nous avez dit hier soir sur l’événement est cité au mot près.

— Tout me semble OK, répondit Ciara après avoir lu. Avez-vous un stylo ?

— Il faut que je vous pose quelques questions sur votre amie, dit le lieutenant Dubé en lui tendant l’objet. Connaissait-elle, selon vous, quelqu’un qui lui en voulait suffisamment pour vouloir sa mort ?

— Non. Elle n’avait pas beaucoup d’amis, mais personne ne la détestait au point de la tuer de cette manière.

— Savez-vous si elle avait rencontré quelqu’un dernièrement ?

— Si elle avait eu quelqu’un d’autre que son fils dans sa vie, elle m’en aurait sûrement parlé. Or, ce n’est pas le cas. Je sais aussi que depuis l’histoire qu’elle avait vécue avec le père d’Alexis, elle ne voulait plus rien savoir des hommes. Il la battait et lui volait tout l’argent qu’elle pouvait gagner. Il menaçait également de la tuer si elle essayait de le quitter. Je sais aussi qu’en raison de ces mauvais traitements, Carole a fait quelques séjours dans les hôpitaux. Finalement, Carole est tombée enceinte et comme elle ne pouvait en supporter davantage, et qu’elle ne voulait pas que l’enfant vive dans cet environnement, elle a décidé de partir malgré les menaces.

Devançant la prochaine question du jeune homme, elle secoua la tête d’un signe négatif.

— Ce n’est pas lui qui l’a tué. Il est mort dans un accident de voiture avant la naissance du gamin. Il s’est fait happer par un chauffard ivre, ajouta-t-elle. Carole n’a jamais dit à Alexis que son père était un salaud de la pire espèce. Il pense que c’était quelqu’un de bien et ce n’est pas moi qui lui dirais ce qu’il était réellement.

Pendant la demi-heure suivante, le lieutenant continua à poser des questions sur Carole à Ciara. Celle-ci y répondit du mieux qu’elle le put, décrivant le caractère et la manière d’être de son amie. Portrait d’une femme malmenée par la vie et qui ne méritait pas de finir de cette façon.

Finissant l’entretien, Ciara et le lieutenant Dubé se levèrent en même temps et se serrèrent la main. Avant de quitter le bureau du policier, Ciara le regarda une dernière fois. Il paraissait au bout du rouleau. Il avait un besoin urgent de dormir, sinon il s’écroulerait sur place. La jeune femme accrocha son regard. Il la fixait maintenant dans les yeux. Elle abhorrait devoir agir de la sorte, mais puisqu’elle pouvait lui procurer un sommeil profond, sans ces images macabres qui le poursuivaient jusque dans ses rêves, elle le ferait.

Elle détestait entrer dans la tête des gens, lire leurs pensées avant même qu’ils ne les expriment, influer sur leurs réflexions et changer leurs comportements. Autrefois, avant qu’elle n’arrive à contrôler ce don, ou plutôt cette malédiction, il lui arrivait de ne pouvoir endiguer le flot incessant de pensées des personnes autour d’elle. C’était à en devenir dingue. Elle en venait quelquefois à ne plus arriver à distinguer sa propre voix au milieu du tumulte présent alors dans son esprit. Aujourd’hui, elle parvenait à se couper des voix sans difficulté, à rester dans le silence avec elle-même. Elle pouvait aussi isoler une voix dans ce brouhaha quand cela s’avérait nécessaire.

Elle se concentra. Ses yeux couleur des mers du sud changèrent d’éclat, comme s’ils émettaient leur propre lumière. Elle fixa son attention sur l’esprit du lieutenant et, ne rencontrant aucune barrière psychique. Il était trop fatigué pour en créer une inconsciemment. Elle inséra dans son subconscient plusieurs suggestions : rentrer chez lui, se coucher aussitôt arrivé sans prendre le temps de manger ou de faire quoi que ce soit d’autre et s’endormir comme un bébé. Lorsqu’il se réveillerait, dans vingt-quatre heures, il serait reposé. Aussi reposé que s’il revenait de longues vacances aux Caraïbes.

L’éclat luminescent dans les yeux de la jeune femme s’éteignit et ils reprirent leur couleur turquoise habituelle. Dès qu’elle sortit de son esprit, le lieutenant secoua la tête, finissant de briser le contact qu’elle avait établi. Il donnait l’impression de se réveiller d’un songe éveillé et afficha un court instant une expression un peu bête avant de reprendre son air habituel, c’est-à-dire fatigué et renfrogné.

— Je vous appellerai dès que l’autopsie sera terminée afin que vous puissiez disposer du corps de votre amie, dit le policier.

— D’accord. Merci.

Ciara quitta la pièce et le commissariat. Regagnant sa voiture de sport, elle songeait à Carole et aux autres victimes. Il y avait un lien… mais lequel? En rentrant à la maison, elle demanderait à Angus de faire quelques recherches, il saurait comment pirater le système informatique de la police pour trouver des informations. Pour ce qui était de Carole, Ciara savait qu’elle était une sorcière blanche qui vivait en décalage de la majorité des gens, ne se préoccupant de l’opinion de personne sauf de celle de son fils. Elle s’amusait à lancer de petits sorts, les seuls à sa portée, pour améliorer le monde autour d’elle.

Il y avait eu une époque où Ciara s’était juré de ne plus s’attacher à quiconque afin de ne plus souffrir de la perte des êtres chers, Carole et elles étaient devenues amies. Après tout, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un pour faire souffrir, et la solitude n’est pas une solution. N’étant pas d’un abord facile, Ciara n’avait cependant jamais eu beaucoup d’amis et, après ce qui était arrivé à Merrick et leurs enfants, elle s’était coupée du monde, puis avait eu encore plus de difficulté à vivre parmi les autres êtres vivants… En elle, il n’y avait alors de place que pour la haine et la vengeance.

Elle était partie en chasse et y avait presque perdu sa part d’humanité. Elle était une excellente chasseresse. Traquant et abattant ses proies, sans état d’âme. Elle était la Brohk-tuandak, l’Ombre-de-la-mort, ainsi l’avaient surnommée les Démons dans leur langue. Un jour, Angus MacGregor était entré dans sa vie. Il n’était à l’époque encore qu’un jeune garçon de onze ans. Angus était alors un demi-démon qui ignorait encore ce qu’il était. Il avait été le premier à briser sa solitude en près de mille ans. Malgré un début hargneux, une grande amitié était née entre eux. Même s’ils ne partageaient pas le sang, Angus était devenu son frère.

Avec Carole, cela s’était fait naturellement. La jeune mère travaillait dans un petit restaurant où Ciara aimait souper. Elles avaient commencé à se parler pour s’apercevoir qu’elles se ressemblaient beaucoup sur certains points. Elles ne parlaient que très rarement de leurs passés, préférant discuter de la nouvelle vie qu’elles s’étaient bâties sur les fondations de l’ancienne.

Carole n’était plus. Il ne restait à Ciara qu’Angus comme ami et famille. Famille à laquelle venait tout juste de se joindre Alexis.

Ciara O’Neil – le murmure des ténèbres / chapitre 1

Le lieutenant Nicolas Dubé sortit de la voiture et claqua la portière. C’était un homme grand et imposant. Avec son mètre quatre-vingt-dix, il dépassait de plusieurs centimètres la majorité des agents de police présents sur les lieux du crime. Il marchait d’un pas rapide et raide, chacun de ses gestes contenant une colère mal réprimée. Sa journée avait été de pire en pis.

Une chaleur accablante avait régné en maître sur la ville aujourd’hui, l’air était lourd et moite. De plus, la climatisation de la voiture de patrouille avait décidé de rendre l’âme. En fin d’après-midi, son coéquipier et lui avaient suivi une piste possible dans cette affaire de tueur en série, qui s’était fatalement révélée sans intérêt ; donc encore du temps perdu. Pour finir, son partenaire avait marché sur un jouet d’enfant en sortant de l’immeuble où ils avaient interrogé un prétendu témoin et en tentant d’amortir sa chute, son collègue s’était cassé le bras. Nick quittait tout juste des urgences de l’hôpital quand son cellulaire avait sonné. Voilà que maintenant, il se retrouvait avec un nouveau meurtre à résoudre sur le dos.
Nicolas avait toujours été d’un naturel taciturne et ce soir, son apparence encore pire qu’en temps normal. Aucun des agents n’osa donc l’arrêter dans sa progression vers l’appartement dans lequel le crime avait eu lieu.

Nick montra sa plaque au policier en faction devant la porte du logement. C’était petit et sans climatisation, il se serait cru dans un four. L’odeur métallique du sang empestait l’air couvrant de peu la senteur caractéristique des produits d’entretien ménager. Des borborygmes peu engageants se faisaient entendre dans ce qui lui semblait être la salle de bain. La porte était fermée. Le spectacle offert par la victime ne devait pas être très plaisant. Pourvu que l’homme en train de vomir ne détruise pas de preuves en souillant ainsi la scène, songea Nick.

Tout était impeccablement bien rangé à croire qu’une fée du logis était passée. Aucune trace de lutte nulle part. Seul élément discordant : les éclaboussures écarlates qui tachaient le tapis beige pâle du salon en une sorte de ligne irrégulière qui menait directement dans la chambre à coucher de la victime. Juste devant la porte ouverte, un triangle était dessiné avec le sang de la morte dont la pointe était dirigée vers l’intérieur de la pièce, comme si quelqu’un avait ressenti le besoin d’indiquer le chemin. Contournant le gars du labo relevant des empreintes sur la table basse, Nick alla droit vers la chambre.

Il prit une profonde inspiration qui lui souleva le cœur tant l’odeur était forte. Maîtrisant son malaise, il se remémora les images des meurtres précédents et se prépara mentalement à la scène qu’il s’apprêtait à observer. Il se devait de garder la tête froide pour ne manquer aucun détail ou indice qui pourrait lui permettre d’attraper le salaud qui tuait ces gens. Surtout que son instinct lui disait qu’il s’agissait du même tueur que pour les trois autres. Il entra.

La victime était sur le lit, nue, écartelée et ligotée. Elle y gisait sur le dos et était atrocement mutilée. La femme devait avoir environ vingt-cinq à trente ans. Son visage était intact, mais elle portait sur le corps un nombre incalculable de plaies mineures semblables à celles qu’aurait pu faire un animal aux griffes acérées ou un maniaque avec un couteau émoussé. L’autopsie révélerait sûrement que les blessures ne provenaient pas toutes d’une arme blanche et que ce n’était pas ces plaies somme toute superficielles, qui avaient causé la mort.
Le trou béant dans la cage thoracique parlait de lui-même. Le cœur avait été arraché et Nick pouvait parier qu’il n’avait toujours pas été retrouvé par les agents qui arpentaient le petit logement où le corps avait été abandonné. Si ce meurtre ressemblait à ceux commis antérieurement, et cela en avait tout l’air, le médecin légiste lui dirait que la victime vivait encore au moment où l’organe avait été extirpé. La femme était bâillonnée, un chiffon dans la bouche et un autre attaché autour de sa tête, maintenant le tout en place. Donc, les voisins ne devaient pas l’avoir entendu crier alors que ce sadique la torturait, puis finissait par la tuer.

Nick leva les yeux du cadavre et observa la chambre à coucher. Le sang de la morte maculait la pièce. Des éclaboussures étaient présentes partout sauf sur un des murs, donnant ainsi l’impression qu’il avait été nettoyé avec soin, afin de rendre l’inscription sanglante immanquable. D’étranges symboles incompréhensibles y apparaissaient. Probablement une langue peu utilisée ou ancienne. Il devrait faire appel à un traducteur ou à quelqu’un d’autre, un civil peut-être, pour en connaître le sens. Nick pressentait que ce message était important, que cela le mènerait droit vers le tueur, car il ne doutait pas une seconde que ces hiéroglyphes signifiaient quelque chose. Cela devait nécessairement vouloir dire quelque chose, sinon l’assassin ne l’aurait pas écrit. Pour l’instant, un photographe du service technique et scientifique prenait des clichés, sous tous les angles, du corps et de l’appartement. Puis des «chasseurs d’empreintes» arpentaient avec leur équipement les différentes pièces du logement, à la recherche du plus petit indice. Le policier espéra qu’ils avaient déjà procédé dans la salle de bain. Il n’aimerait pas perdre de précieuses preuves parce qu’un bleu n’avait pas pu supporter le spectacle et avait été malade sur les lieux du crime.

Le message et la flèche, c’était nouveau. Pour le reste, la scène ressemblait que celle de la semaine précédente. La fréquence des meurtres avait changé. Quatre victimes, toutes à un mois d’intervalle, sauf pour celle-ci. Bien que Nick ait vu beaucoup d’homicides dans son métier, il n’en avait jamais observé d’aussi sauvages que ceux-ci. Toutefois, ce qui le minait le plus, c’était que l’enquête n’avançait pas d’un iota. Et maintenant, le monstre se permettait de les narguer. La flèche, le message…

— Comment s’appelait la morte ?, s’enquit-il, auprès de Ron, le responsable des types du labo.

— Carole Tremblay, vingt-huit ans, mère célibataire. C’est le gamin qui a trouvé sa mère. Il revenait de chez des copains. Il a d’abord paniqué et a téléphoné à une amie de la famille qui a accouru sur les lieux. Quand elle est arrivée, il était en ligne avec le 911. Cette amie était là un peu avant nous et a vu le corps. Elle dit qu’elle n’avait rien touché, à l’exception de la poignée de la porte d’entrée. Elle nous a confirmé l’identité de la victime.

— Le photographe a pris des clichés de ça? fit le lieutenant avec un vague geste de la main vers le mur où les symboles inconnus s’affichaient de façon presque obscène.

— Oui…

— Alors je veux ces photos le plus vite possible, coupa-t-il. Et trouvez-moi quelqu’un capable de traduire ça… Où sont l’enfant et l’autre femme?

— Dans un des véhicules de patrouille en bas, je suppose… 

Ron n’eut pas le temps de finir sa phrase, que Nick avait déjà quitté la pièce pressé de savoir s’il tenait enfin un indice sur l’auteur de ces meurtres.

Une ambulance, le camion du coroner, ainsi que quatre voitures de police étaient garées en bas de l’immeuble. Quelques-uns des agents présents essayaient de calmer les voisins les plus proches sortis voir ce qui se passait et leur disaient de rentrer chez eux. Une camionnette de TVA était là, un journaliste se préparant à présenter son reportage en direct.

Et merde, voilà encore autre chose… Songea Nick.

D’habitude c’était Jackson, son ami et collègue, qui s’occupait des médias. Cependant, avec son bras cassé et tous ces analgésiques que les médecins lui avaient donnés cet après-midi, il était K.O. et devait dormir comme un bienheureux dans son lit. Les journalistes devraient se contenter d’un «pas de commentaires» de sa part.

Reportant son regard sur les autres véhicules, Nicolas vit dans une des voitures de patrouille, dont la portière était restée ouverte, une jeune femme blonde qui serrait contre elle un enfant d’environ une dizaine d’années. Comme la nuit était tombée, il ne pouvait distinguer clairement leurs traits dans les lumières rouges et bleues des gyrophares. Aux premiers abords la femme avait l’air jolie. Une délicate petite chose, constata-t-il en approchant. Le garçon gardait la tête cachée contre la poitrine de la femme, qui lui passait une main tendre dans les cheveux et tentait d’apaiser les sanglots qui secouaient le corps maigrichon de l’enfant.

Ciara ne savait pas trop comment agir pour soulager le chagrin d’Alexis. Elle se contenta donc de le serrer maladroitement dans ses bras, n’ayant pas beaucoup d’aptitudes pour les rapports humains.

Elle comprenait très bien ce que l’on pouvait éprouver en perdant un être cher. Au fil du temps, elle avait perdu un à un tous ceux qu’elle aimait. Pour elle, la disparition des êtres de son entourage était inéluctable et cela expliquait pourquoi elle fréquentait de très peu de gens. Tel était son destin, pensait-elle, sa malédiction. Être solitaire prévenait de trop souffrir.

Cependant, il était impossible de se couper de tout à moins d’aller vivre en plein Antarctique. Et lorsque la jeune femme acceptait que quelqu’un entre dans sa vie, il y restait jusqu’au moment où cette personne finissait par mourir… fin inévitable.

Voilà qu’aujourd’hui le tour de Carole était venu. Elle était partie comme tous les autres, trop tôt, et en laissant son fils de huit ans seul au monde. Carole aurait dû succomber de vieillesse et non pas de cette manière horrible. Quand elle avait vu le corps de son amie, un tel désir de vengeance était né en elle, qu’elle avait peiné à se raisonner. Ciara envisageait alors de faire subir la même chose au monstre responsable de ça. Toutefois, cela ne ferait pas revenir Carole d’entre les morts. À se faire justice, on finissait par risquer d’y perdre son âme.

L’avenir d’Alexis avait plus d’importance que tout cela. C’est à lui seul qu’elle devait songer en ce moment. Rien d’autre n’avait plus de valeur que la vie qu’elle tenait entre ses bras, là, maintenant.

Voilà très longtemps, sa mère et son grand-père avaient été assassinés par des monstres. Bien qu’à l’époque de la mort de sa mère, elle était plus jeune qu’Alexis, elle se souvenait. De tout ou presque. Par la suite, elle avait compris que c’était elle que ces montres cherchaient avec acharnement.

Soudain, Ciara sut ce qu’elle devait dire.  

— Alex ? Alexis Tremblay, regarde-moi ! Regarde-moi bien dans les yeux, fit-elle en l’écartant, tout en gardant les mains sur les petites épaules tremblantes. D’une voix douce, elle poursuivit : je te promets, peu importe le temps que cela me prendra, que je retrouverai qui a fait ça et que la mort de ta maman ne restera pas impunie…  

Des bruits de pas lui parvinrent, Ciara se tut. Elle était observée. Quelqu’un venait vers eux et était assez près pour l’entendre parler. Elle devrait discuter avec Alexis plus tard du décès de Carole, mais pour l’instant, elle trouva quelque chose de moins incriminant à lui dire.

— La police retrouvera le type qui a fait ça et ce salaud paiera pour ses crimes, ajouta-t-elle en caressant les cheveux du garçon et en le serrant de nouveau contre elle. Il le paiera, fais-moi confiance. Depuis que tu me connais, est-ce que je t’ai déjà fait une promesse que je n’ai pas tenue?

Alexis secoua la tête en signe de négation, sanglotant et hoquetant douloureusement sur l’épaule de la jeune femme.

Nick ne savait pas que penser. Devait-il comprendre dans les quelques mots que cette femme venait de prononcer qu’elle se lancerait à la poursuite du meurtrier elle-même et qu’elle ferait sa propre loi? Ou bien était-il devenu trop méfiant et peut-être même paranoïaque ces derniers temps? Non, il était tout simplement épuisé, carrément mort de fatigue. Il allait devoir garder un œil sur elle. Elle avait peut-être vu quelque chose en arrivant. Un témoin dans cette enquête serait le bienvenu.

Signalant sa présence en faisant un bruit de gorge, Nick fit les quelques pas qui le séparaient encore de la voiture de patrouille. S’il se fiait à la réaction de peur du gamin, il devait avoir son air des mauvais jours. Cela ne le surprit nullement. Il n’avait pas dormi depuis près de trente-six heures. Ses vêtements étaient froissés, il ne s’était pas rasé et, vu la température élevée de la journée, il ne devait pas sentir la rose. Il devait avoir davantage l’allure d’un clochard que d’un policier. De plus, il avait la manie de se passer les mains dans les cheveux quand il réfléchissait, ce qui les lui redressait, la majorité du temps, droits sur la tête.

Réflexion faite, il devait ressembler plus à un fou échappé de l’asile.

Mais quelle importance? Ces meurtres l’empêchaient de dormir. Ils le hantaient et le consumeraient de l’intérieur tant qu’il n’aurait pas trouvé le coupable.

Nick n’avait pas l’habitude d’échouer en quoi que ce soit. Son enquête piétinait et l’assassin, pendant ce temps, continuait à tuer impunément, ne laissant toujours aucune trace derrière lui.

— Bonsoir, je suis le Lieutenant Dubé, se présenta-t-il avec un sourire crispé. Je sais que mes collègues ont déjà dû vous assommer de questions, mais j’en ai encore quelques-unes à vous poser.

— Désolée, mais pour Alexis et moi, ce n’est pas un bon soir. Sa mère vient de se faire tuer et elle était mon amie, répliqua Ciara, le regard aussi froid qu’une banquise. Et il est vrai que vos collègues nous ont déjà questionnés. Nous sommes sous le choc.

— Je comprends très bien tout cela, Madame. Mais j’ai besoin d’informations pour attraper le type qui a fait ça, dit Nick en passant une main lasse dans sur sa tête, créant ainsi de nouveaux épis dans sa chevelure noire. Toute information, aussi insignifiante soit-elle, peut nous conduire au meurtrier.

Nick sortit de la poche de son pantalon un petit carnet aux pages cornées, un crayon et une carte professionnelle dans un geste lent et mesuré. Il lui donna la carte.

— Acceptez-vous de répondre à quelques questions ? Vous devez comprendre que je dois faire mon travail. Votre nom et prénom ?

Ciara poussa un soupir exaspéré.

— O’Neil. Ciara. Puis, devançant le policier, elle continua : j’ai vingt-six ans et toutes mes dents. Vos collègues ont mon adresse et mon numéro. Je suis arrivée ici juste après avoir reçu l’appel d’Alexis, aux environ de vingt heures trente. Quand je suis entrée dans l’appartement, Alex était prostré dans le fauteuil du salon et pleurait, tout en parlant avec la téléphoniste du 911. J’ai vu les taches de sang sur le tapis et je les ai suivies jusqu’à la chambre.

 Ciara ferma les yeux comme pour mieux se souvenir de ce qu’elle avait aperçu, bien qu’elle ne l’oublierait jamais. Elle avait trop bonne mémoire pour cela, pensa-t-elle amèrement.

— Il y avait du sang partout et Carole était sur le lit, la poitrine béante.

La jeune femme ouvrit les yeux.

— Je savais qu’elle était morte, n’importe qui l’aurait su juste en regardant le corps, poursuivit-elle d’une voix atone. Je suis sortie de la chambre, je me suis approchée d’Alexis et je l’ai pris dans mes bras. Il s’accroche à moi depuis et refuse de me lâcher. Vos collègues policiers se sont peut-être présentés cinq minutes après.

— Avez-vous vu quelqu’un quitter le bâtiment lorsque vous êtes arrivée sur les lieux ?

— Non, je n’ai vu personne. Alexis, non plus, répondit-elle en baissant les yeux vers le petit garçon et en resserrant son étreinte autour de son corps frêle. Il était saisi de frissons incontrôlables.

— Vous avez lu l’inscription sur le mur, en connaissez-vous la signification, ce qu’elle veut dire ?

Ciara ne dit mot, mais secoua négativement la tête. Nick referma son carnet, agacé de n’avoir toujours pas la moindre information à se mettre sous la dent et qui coffrerait le sadique qui tuait ces pauvres gens.

— Vous pouvez rentrer chez vous, mais j’aimerais que vous alliez au Poste demain pour votre déposition. Est-ce que le gamin a de la famille qui pourrait s’occuper de lui ? Nous allons appeler les services sociaux et…

— Il vient avec moi, le coupa-t-elle. Il passera la nuit chez moi et j’irai vous voir pour la déposition dès je le pourrai. Alex n’a plus de famille, je contacterai mon avocat pour obtenir sa garde. Il est hors de question qu’il aille en foyer d’accueil.

La jeune femme s’extirpa de la voiture de police avec quelques difficultés et se redressa, un Alexis tout tremblant toujours agrippé à elle, refusant de la quitter ou de la lâcher. Nick remarqua alors qu’elle lui arrivait à l’épaule. Bizarrement, il avait eu l’impression qu’elle était plus petite.

— Vous devriez aller dormir, lieutenant, vous avez l’air d’un déterré. Plus bas, elle ajouta pour elle-même : et je sais de quoi je parle…

Ciara se dirigea d’une foulée régulière vers sa voiture en tenant Alexis. Il était léger comme une plume. Après quelques minutes et plusieurs paroles qu’elle supposa réconfortantes, elle réussit avec douceur à retirer les petits bras d’autour de son cou pour le faire asseoir à la place du passager. Elle contourna le véhicule puis se tournant vers l’immeuble, jeta un dernier regard en direction du policier. Elle monta dans sa Viper et démarra.

Nicolas s’était surpris à observer la démarche de la jeune femme. Vu la manière dont elle portait sans peine le garçon, il ne devait pas peser très lourd ou alors cette Ciara O’Neil était plus forte qu’elle n’en avait l’air. Une fois qu’elle fût partie, il retourna d’un pas pesant dans le logement. Il passerait une autre nuit blanche et celle-ci ne faisait que commencer.